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ET SES EFFETS SUR LA PENSÉE DE COMTE

En 1836, Comte, — déjà répétiteur à l’Ecole polytechnique en même temps que professeur de mathématiques spéciales dans un établissement préparatoire aux examens de cette Ecole, — fut chargé par intérim du cours d’analyse mathématique à l’Ecole, le professeur en titre des polytechniciens étant momentanément empêché de donner son enseignement habituel. J’ai

déjà rappelé, d’après Joseph Bertrand, que ces leçons eurent un succès éclatant près des jeunes auditeurs pour l’attrait de leur forme, bien que le maître eût laissé échapper des erreurs. La chaire étant devenue peu après vacante, une délégation fut envoyée par les élèves aux autorités de l’Ecole, demandant que cette chaire fût attribuée définitivement à leur professeur temporaire et cette démarche eut pour l’équilibre mental de Comte les plus graves conséquences.

On sait qu’un suppléant par intérim ne recueille pas toujours l’héritage magistral. Ni les Conseils polytechniciens, ni l’Académie des Sciences, qui avait voix au chapitre, ne jugèrent Comte assez qualifié par ses travaux d’ordre mathématique pour occuper la chaire qu’il se croyait due et acquise. On se contenta de le nommer l’année suivante, par une sorte de compensation, examinateur des candidats qui se présentaient pour obtenir l’entrée de l’Ecole. Mais c’était là une délégation annuelle et toujours révocable. Lorsqu’en 1842, Arago se vit violemment attaqué dans la préface au VI* volume du Cours, pour n’avoir point appuyé les prétentions du répétiteur, ce grand savant fut averti, au préalable, par l’éditeur du livre qui hésitait à publier la brutale diatribe. Il répondit publiquement que les injures pouvaient être imprimées sans inconvénient parce qu’il ne s’en jugeait nullement atteint. « Avoir « conseillé, disait-il, dans le cercle restreint de mon « influence, de préférer un illustre géomètre (Stourm) « au concurrent chez lequel je ne voyais de titres « mathématiques d’aucune sorte, ni grands, ni petits, « c’est un acte de ma vie dont je ne saurais me « repentir. »

Comte envisagea tout autrement les choses comme il était, certes, fort humain pour lui de le faire. Il savait

bien n’avoir présenté à l’Institut que des mémoires scientifiques sans valeur, ou même entièrement erronés, au début de sa carrière; mais aussi faisait-il profession désormais de dédaigner « les gens à mémoire ! » A son avis, ses titres étaient d’une toute autre nature et il les résume assez clairement au début de son Cours — en connexion d’ailleurs avec sa lubie dominante, celle du pouvoir spirituel devant être obtenu par lui à brève échéance. — Pour perfectionner encore la division du travail scientifique, exposa-t-il alors, il suffira de faire de l’étude des généralités scientifiques une grande spécialité de plus. Qu’une classe nouvelle de savants, préparés par une éducation convenable (à savoir l’étude de l’encyclopédie scientifique hiérarchisée par lui) s’occupe désormais uniquement à déterminer l’esprit de chacune des sciences positives dans leur état actuel et à réduire, s’il est possible, tous leurs principes propres à un moindre nombre de principes communs à ces sciences; alors les autres savants profiteront immédiatement des lumières répandues par ces savants voués à l’étude des généralités. Alors dans le sein de la science une classe distincte de travailleurs, incessamment contrôlée par toutes les autres, ayant reçu pour fonction propre et permanente le soin de lier chaque nouvelle découverte particulière au système général, on n’aura plus à craindre qu’une trop grande attention donnée au détail empêche jamais d’apercevoir l’ensemble ! C’était poser les bases de sa papauté future, mais une telle conception, depuis près de cent ans qu’elle fut émise, n’a pas trouvé d’écho puisque l’Académie des Sciences ne possède pas de section pour la philosophie générale des sciences, ni même, je crois, de représentant d’une telle activité de l’esprit humain. Aussi bien les travaux de Comte ne me semblent-ils

avoir exercé aucune influence sur les sciences proprement dites et n’avoir agi que sur la politique, la sociologie et la littérature.

L’Académie des sciences jugeait, et juge encore sans doute, que des mémoires originaux sont une garantie de compétence, une source d’autorité pour les professeurs chargés de former la jeunesse. L’aspect dès lors assez utopique de la sociologie comtienne telle que l’auteur l’avait résumée au préalable dans les premiers chapitres de son Cours, ne disait probablement rien qui vaille à cette compagnie, au moins à ceux de ses membres qui en avaient pris connaissance. Restait la supériorité didactique dont se targuait le répétiteur, en raison de son succès récent; mais elle avait frappé bien plus ses élèves que ses pairs, puisqu’elle était mise en question par les erreurs constatées dans son enseignement. Il se vit donc préférer un « homme à mémoires », un « géomètre » et commença à dénigrer publiquement cette classe de savants, à l’heure même où il exposait ses vues sociologiques avec plus de détail. Une telle coïncidence ne laissa pas de faire tort à ces dernières auprès des esprits de sang-froid, toujours mis en défiance pour des manifestations insolites, qui procèdent d’un défaut évident dans la maîtrise de soi. Nous allons nous en rendre compte si nous parcourons les premières pages du IVe volume du Cours, qui parut en 1839 (1).

Voici ce qu’on lit à la fin du premier chapitre. Les organisations « bien caractérisées » étant, dans la nature humaine, fort exceptionnelles, il a donc fallu que la science, en se développant, acceptât la collaboration d’intelligences assez vulgaires. En conséquence

(i) Sa dédicace manuscrite à l’Académie des Sciences sur l’exemplaire de l’Institut de France est du 3o juillet de cette année 1 83g.

des encouragements prodigués aux sciences spéciales, il arrive que les vocations réelles deviennent rares dans le inonde savant qui, de plus en plus, tend à se recruter parmi des individus peu éminents, ayant choisi cette profession au même titre que tout autre et dont les travaux, sans pouvoir jamais imprimer à la science aucune impulsion capitale, maintiennent honorablement son état présent avec quelques utiles améliorations graduelles. Or ceux-là surtout doivent habituellement s’acharner contre toute philosophie générale, surtout positive, non seulement parce que leur esprit, trop étroit, les empêche d’en saisir la portée réelle, mais aussi en raison de l’influence qu’elle exerce pour ramener à de justes proportions l’estime dont jouissent leurs travaux ordinaires. En effet les généralités positives, une fois appréciées à leur valeur, ne permettront plus d’attacher une haute importance aux recherches de détail, ce qui rendra nécessairement bien plus difficile à des notabilités éphémères l’accès des principales positions scientifiques. Ces notabilités ont mis en avant (contre les diverses prétentions de Comte dans le passé) le prétexte banal tiré des généralités vicieuses, comme si toutes les spécialités étaient ordinairement bonnes et comme si ce n’était point surtout aux savants de distinguer judicieusement à cet cgaid, remplissant leur fonction sociale de guides iationnels de l’opinion publique, qu’ils abandonnent aujourd’hui contre leur propre intention, aux seuls « métaphysiciens » politiques. — La récrimination, on le voit, est encore contenue et modérée dans ces lignes, quoiqu’elle laisse transparaître déjà le pathologique orgueil de l’auteur. Elle va bientôt se donner plus libre carrière après que l’année 1840 aura vu la nomination de Stourm à la chaire ambitionnée par Comte.

Déjà le volume suivant de son Cours contestera plus âprement aux savants spéciaux cette fonction de « guides rationnels » de l’opinion publique que leur accordaient les précédentes leçons du philosophe; et cette contestation se présentera sous une forme étrange qui paraîtra contredire dès lors les principales assertions de la première philosophie positive. En effet. Comte refuse désormais à Y intelligence le droit et le pouvoir de gouverner les hommes; cette faculté n’y prétendrait selon lui, qu’en conséquence d’une absurde utopie de la pensée grecque classique; utopie dont la survivance a été trop influente à travers les siècles. Car la bienveillance et la moralité seraient des titres beaucoup plus considérables au maniement des affaires publiques ! Voici le raisonnement sur lequel s’appuie cette conception politique fort inattendue sous la plume du classificateur des sciences. Destiné à lutter, non à régner, écrit-il, l’esprit n’est point spontanément assez énergique, même chez les plus heureux organismes, pour résister longtemps à l’influence délétère de son propre triomphe; il manquerait à la fois de but et d’impulsion, il tendrait nécessairement vers une funeste atrophie graduelle, si, au lieu d’avoir à modifier lin ordre indépendant de lui et résistant sans trêve à son action, il n’avait plus qu’à contempler avec admiration l’ordre dont il serait le créateur et l’arbitre. Ainsi détournée de son office véritable, l’intelligence, au lieu de s’occuper, selon sa nature, à préparer la satisfaction des divers besoins individuels ou sociaux, ne conserverait bientôt qu’une action essentiellement corruptrice, uniquement vouée qu’elle serait à raffermir contre les plus justes attaques, sa domination monstrueuse. Telle est la marche de toutes les théocraties proprement dites. — Je ferai remarquer que c’est

en négliger bien arbitrairement, les éléments mystiques (c’est-à-dire extra-intellectuels) de domination.

Dans une telle organisation, poursuit cependant Comte, le pouvoir doit nécessairement appartenir non aux plus éminentes natures, mais aux penseurs médiocres, dénués de bienveillance et de moralité. Or, c’est le spectacle qu’offrent présentement aux regards les milieux scientifiques français ! Les penseurs de cette qualité inférieure sont trop enclins à utiliser leurs facultés pour des buts d’égoïsme systématique. L’antipathie profonde et l’infatigable envie qui ont tant poursuivi presque tous les éminents génies spéculatifs dont notre espèce s’honorera toujours, ne sont point émanés de la masse vulgaire, spontanément disposée au contraire à les admirer de façon sincère quoique stérile. (Tel fut le rôle des jeunes polytechniciens de 1836 envers leur professeur intérimaire.) De si bas sentiments ne sont même pas le fait des pouvoirs politiques qui ont souvent protégé le génie. Non, c’est du sein même de la classe contemplative qu’ont habituellement surgi ces ignobles et odieuses entraves suscitées au génie par la jalouse médiocrité d’impuissants concurrents. Pour maintenir une prépondérance usurpée, ces derniers ne sauraient employer d’autres moyens efficaces que d’empêcher, à l’aide d’obstacles quelconques, le plein développement de toute supériorité réelle dont eux seuls se sentent intimement blessés.

Il faut insister un moment sur ce brusque et bizarre antiintellectualisme comtien qui se présente en contradiction formelle avec la plupart des enseignements théoriques initiaux du philosophe. En effet, vanter, comme il le fit, le pouvoir spirituel du Moyen-Age pour la sagesse (jamais pour la moralité) de ses représentants, qu’est-ce autre chose que de montrer l’intelli-

gence donnant, dès cette époque, un premier aperçu de ce que devait être le gouvernement des hommes ? Rendre la sociologie positive, qu’est-ce autre chose encore que de la faire régir désormais par cet appareil logique, aux formes souples et diverses, que l'intelligence humaine sut façonner à travers les siècles afin de se reconnaître dans l’inextricable complication des phénomènes et de fonder ainsi son pouvoir sur la Nature ? Tout cela est l’évidence même ! Aussi bien allons-nous entendre Comte s’excepter personnellement de son anathème qui ne s’adresse, en réalité, qu’aux métaphysiciens politiques et aux géomètres académiques, appréciateurs trop tièdes de ses mérites. On lit au Ve volume de son Cours (1) que le mot célèbre de Frédéric II de Prusse sur l’incapacité politique des « philosophes », bien loin de devoir être regardé comme une injuste dérision, indique une appréciation aussi judicieuse que profonde des vraies conditions de toute économie sociale ! — Mais alors que deviennent les immenses prétentions politiques de la philosophie positive ? Attendez. Oui, Frédéric est dans le vrai, excepté en quelques occasions capitales, mais extrêmement rares, où la masse générale des idées usuelles a besoin d’une élaboration nouvelle et d’une impulsion spéciale qui, une fois accomplies par l’intervention déterminée de quelques éminents penseurs, suffiront longtemps aux exigences journalières de l’application réelle.

Puis encore, un peu plus loin (2), nous apprendrons que la philosophie positive ouvre une issue générale entre deux voies également pernicieuses, la compres-

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sion de l’intelligence et sa chimérique suprématie politique. D’où la nécessité de dissiper des aberrations qui tendent à ériger en principe universel de perturbation sociale cette même puissance mentale qui peut seule présider désormais à la régénération radicale de l’humanité ! — Ainsi l’intelligence est condamnée chez les métaphysiciens et les géomètres; elle est aussitôt réhabilitée, exaltée au plus haut degré chez notre inventeur en matière sociale. Il me paraît impossible d’expliquer autrement les très contradictoires affirmations que nous venons d’entendre.

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