II. — La préface du sixième volume du « Cours
Le cinquième volume du Cours de Philosophie positive fut offert en juin 1841 à l’Académie des sciences morales, cette fois, ainsi qu’en témoigne sa dédicace manuscrite dans l’exemplaire de l’Institut. L’attaque aux géomètres s’y fait encore à demi-mot, sous le couvert de la théorie contradictoire que je viens de résumer. Mais l’année suivante la manie des persécutions aura progressé de façon très notable en ce puissant cerveau qui se montrait dès longtemps faussé sur quelques points essentiels dans ses facultés de synthèse. Car le sixième et dernier volume du Cours, publié en 1842 et adressé à l’Académie des Sciences le 20 août, a été pourvu de cette violente préface « personnelle » qui va coûter à l’auteur sa situation polytechnique, le réduira au triste destin de vivre d’aumônes, et le classera définitivement parmi les esprits bizarres, au moins selon le jugement de ses contemporains doués de quelque sang-froid.
On y trouve un long exposé historique de sa formation intellectuelle, avec la mention sincère de sa crise
mentale de 1826 et le récit de sa candidature contre Stourm. Il croit posséder, dans le monde savant, la sympathie des « biologistes » parce qu’il possède assurément celle de Blainville, naturiste de marque, membre de l’Académie des sciences et son constant défenseur au sein de cette illustre compagnie : « Quant « aux géomètres sous la domination desquels je suis « naturellement forcé de vivre, poursuit-il, les indica- « tions précédentes ont fait assez pressentir ce que je « dois attendre d’une classe scientifique dont l’ensem- « ble de mon opération philosophique détruit néces- « sairement la suprématie provisoire... Pour mieux « caractériser cette inévitable opposition instinctive, « il me suffît de signaler ici convenablement l’expé- « rience pleinement décisive qui s’accomplit à mon « détriment en 1840, lors d’une nouvelle vacance à la « principale chaire mathématique de l’Ecole polytech- « nique que j’avais occupée par intérim quatre ans « auparavant, avec une supériorité généralement « reconnue, même de mes ennemis et que je ne cesserai « jamais, à ce titre, de regarder comme ma propriété « légitime, quoiqu’une violente iniquité m’en ait « dépouillé jusqu’ici avec l’appareil des formalités « légales. »
Il rappelle encore que Guizot lui refusa jadis une chaire au Collège de France. Puis cet homme d’état ayant restauré, bien « dangereusement », l’Académie des sciences morales et politiques, — cette création de la métaphysique révolutionnaire que Bonaparte avait sagement supprimée, — on ne rései'va pas à Comte, entre les membres désignés de ce corps savant, la place qu’il estimait lui être due. Mais, pour donner à ses lecteurs un aperçu de ses titres à cette dignité, il juge bon de leur apprendre qu’il n’a jamais lu Vico, Kant,
Herder, Hegel, vaguement connus de lui par quelques analystes de leurs travaux — ignorance qui a grandement contribué, selon lui, à la pureté, à l’harmonie à l’énergie de sa philosophie sociale. Il ajoute que, depuis vingt ans au moins, il n’a ouvert aucun livre qui fût en relations, même indirectes, avec les sujets traités dans son Cours ! Et, depuis quatre années qu’il a commencé de rédiger sa « physique sociale » ou Sociologie, il ne lit même plus les journaux ! Enfin, cette fâcheuse préface ne s’achevait pas sans avoir mis en cause Arago et Poisson qui se voyaient, personnellement et nommément, l’objet des incriminations les plus acerbes, au point d’effrayer grandement l’éditeur du Cours ainsi que je l’ai indiqué déjà et de le pousser à une démarche de protestation anticipée contre les affirmations de l’auteur.
Dans le cours du volume, recommençait une longue diatribe contre les savants « spécialistes », contre leur inqualifiable médiocrité, leur vulgarité honteuse; myopes anarchiquement ameutés pour porter à terre tout esprit susceptible de quelques vues d’ensemble; maçons qui ne veulent plus souffrir d’architectes ! Comte retraçait ses relations orageuses avec l’Académie des sciences qui, lors de sa première candidature à la chaire polytechnique d’analyse, refusa d’entendre en son entier une lettre comminatoire dont il avait prétendu lui faire donner lecture. Par représailles, il propose une fois de plus la réforme de cette compagnie sur les bases suivantes : on y créera une nouvelle et prépondérante section de physique sociale (sociologie) et de philosophie positive (dont on juge bien qu’il serait le doyen). La juste suprématie de cette section illustre sera marquée par son privilège de fournir toujours, et à l’exclusion de toute autre, le président
annuel et le secrétaire perpétuel de l’Académie (j’ai dit qu’il avait rêvé à ses débuts, cette dernière situation officielle). Certes, achève-t-il, une institution à ce point bienfaisante serait encore loin de suffire à l’entière régénération du corps académique; elle préparerait du moins la transition finale de la constitution scientifique du savoir humain à sa vraie constitution philosophique. Il y aurait là un expédient salutaire qui pourrait être intronisé par la sage énergie d’un pouvoir supérieur. Energie peu vraisemblable toutefois, il ne laisse pas de le reconnaître. Aussi la suppression pure et simple s’imposera-t-elle, à bref délai, d’elle-même.
Telles sont les gentillesses sur lesquelles comptait notre homme pour se faire rendre enfin justice par ses préposés et telles se révélaient aussi les préoccupations d’ancienne date sous J’empire desquelles il a rédigé sa philosophie de l’histoire, ou Sociologie. Celle-ci s’en ressent, comme bien on pense. .l’ai souligné ses traits rationnels, mais elle en a d’autres par malheur. Comte m’y rappelle souvent, par son caractère maniaque Fourier (l’utopiste) son aîné, et Sehopenhauer, son presque contemporain. Mais on pourrait le rapprocher aussi d’un autre mystique du romantisme, également obsédé par son idée fixe. Arthur de Gobineau tirait toute l’histoire universelle du côté des Ariens-Germains avant de proclamer : « Je suis l’un d’eux, et même le « seul qui subsiste désormais. Ecoutez ma voix. » A l’instar de ce mystique du sang noble, Comte mystique de la supériorité mentale oriente tout le passé de l’espèce vers la séparation des pouvoirs, spirituels et temporels, afin de réclamer le pouvoir spirituel pour la science d’abord, puis pour une certaine science taillée exactement sur le patron de celle qu’il possède et sait mettre en œuvre. Il proclame donc de son côté :
<i .!c Mills un Ntl vu 1 1 1 . le seul aujourd'hui encyclopédique ■■ H ]»liilo«lO|>lilC|ii<'. c'est-fi dire If seul authentique, ii ünnsullc/ tlniic ni mol le pouvoir fonsiillnl il' par « excellence ! " Il fsl même curieux de i cmnrqucr qu'a J'Inverse df ( inhlllf nil, s» grande lacune lui su lolnlc Ignorance du (If niimilsiiif moderne cl de scs prétenliuiis sans 1 1 ni 1 1 on, (pii l 'il 1 1 ni if it I éclairé (pudipic peu NUI' I ’l II Nil III Nil 11 1 0 S( il 1(1 1 1 f (les siennes fl NUI' SfS élroi-
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III. I .* 1 1 I « 1 1* 1 1 OU NOUVIAU l’OUVOIII N 1*1 II I I U II.
(«ointe, comme Hugo son contemporain, faisait gland eus de l’uloplf (pii lui Nendilall l'une des provinces de l'Arl. I ,es utopies, dira I il duos su Pnlili (ftic / losllhu sont pour l'Arl social proprement dit ce «pie les types géométriques nu me eanupie s sont aux ails (pil s'appuient sur ces sciences particulières. Malpré l'étal e niplrlipie où demeure jusqu'ici l'url pnllllipic, Ionie grande innlallon y est précédée, d'un Nlècle ou (leu x , par une ulople annonelal rlce <pii est Inspirée au iji'iür rsllu[ti<inc de rimmaitllé par un inslllii l confus de sa slluatlnn el de ses lii'solns, I.nin de proscrire les utopies, le positivisme ( roman I iipie) lendra donc à les Incorporer au réf/f/uc normal, en facilitant à la lois leur essor el leur InlHicuco, sous la réserve d'une conslnnli' snboi ilinalion à l'rnsctnl le dm lois n't'lh's, réservi' (pil s'impose également à loiile nuire i réallon eslliéllipie. Mais, objectera l'expérience, l'élan esthétique qui est une l'orme de l'Impérialisme Irrationnel de l'être. néglige très volontiers les « lois du
réel » et ne se développe même qu’à cette condition sans entraves; c’est à la fois son caractère et sa vertu. Aussi les utopies sont-elles loin d’être toutes salutaires au corps social.
Quoi qu’il en soit de cette thèse hasardeuse, on aurait bien étonné Comte en lui présentant comme une utopie, — ce qu’elle fut pourtant de toute évidence, — sa préoccupation fondamentale et son aspiration vitale essentielle; la création d’un nouveau pouvoir pontifical à son profit. Sa philosophie de l’histoire est bâtie tout entière autour de cette préoccupation, toujours active, de sa pensée intime, et qui seule tonifiait agréablement son irrationnelle volonté de puissance. La théorie des trois états n’est même le noyau de sa doctrine que de façon secondaire en quelque sorte, parce que l’état théologique a créé la séparation des pouvoirs, parce que l’état métaphysique présent a regrettablement faussé cette institution magnifique et que l’état positif la restaurera triomphale ! Nous verrons à quel degré de hantise se porta pour lui cette obsession vers la fin de sa vie; mais, déjà, son accès de folie de la vingt huitième année en procéda sans doute, pour une bonne part, comme le fait pressentir sa curieuse lettre à son ami Blainville, datée du 26 février 1826, quelques jours avant cette grave crise mentale : « Un travail continu « de quatre-vingt heures environ, écrit-il, dans lequel « le cerveau n’a pas cessé d’être au plus haut point « d’excitation normale (1), sauf quelques intervalles « de sommeil extrêmement courts, a été occasionné en
(P 11 faudrait dire anormale: mais le mot normal est l’un de ces adjectifs que Comte emploie machinalement, comme par euphonie, de même que spontané, permanent, décisif, de même que les deux formules de liaison vicieuse envers et d’après qui figureront dans toutes ses phrases à la fin de sa vie : sortes de manies verbales.
« moi, il y a huit jours, par le troisième article de cet « examen du pouvoir spirituel que je vous apporte. Il « en est résulté une véritable crise nerveuse, bien « caractérisée, qui dure encore quoique bien affaiblie, « qui m’a fait voir l’ensemble de ma vie sous un jour « beaucoup plus net et plus complet qu’il ne m’était « arrivé. Je vous en ai donné une idée vendredi en « vous disant que cette vue avait porté à la fois sur « ma vie intellectuelle et sur ma vie sociale; combi- « naison à laquelle je ne m’étais jamais élevé jusqu’ici. « Tous ces symptômes me portent à croire que cette « sensation, vraiment d’ensemble, laissera en moi des « traces profondes et exercera sur mon avenir « total une direction prépondérante, surtout si « je parviens à la maintenir habituellement au degré « convenable, ce que je crois avoir Heu d’espérer ! » Ainsi le pouvoir spirituel devient son étoile conductrice à la veille d’un paroxysme d’agitation névropathique. Ne songe-t-on pas ici malgré soi à Jean- Jacques sous l’arbre de Vincennes ou à Nietzsche, dans l’Engadine, fixant sa puissante mais également pathologique méditation sur la bizarre lubie mathématique de l’Eternel Retour du semblable. Pour Comte, la chute dans la folie fut plus rapide alors; mais la restauration put se produire ensuite, et à un degré inespéré, bien que l’accident ait laissé des stigmates.
L’auteur du Cours de Philosophie positive restera persuadé à jamais « que son intime rénovation des « doctrines sociales ne peut manquer de faire graduel- « lement surgir, au sein même de la présente anarchie, « une nouvelle autorité spirituelle ». Après avoir discipliné les intelligences et reconstruit les mœurs, cette autorité deviendra paisiblement, dans toute l’étendue de l’Occident civilisé, la première base essentielle du
règne final de l’humanité. Il pressent d’ailleurs les objections qui lui seront présentées, et il déclare puérile l’appréhension de voir surgir de la sorte, au profit d’une des classes présentement existantes (celle des savants) une domination analogue à celle que le sacerdoce catholique put exercer au cours du Moyen- Age. A dater de 1840, Comte a proclamé sans trêve l’entière incapacité politique de la classe des savants. Le pouvoir spirituel futur résidera dans une classe entièrement nouvelle, sans analogie aucune avec celles qui existent aujourd’hui et originairement composée de membres issus, selon leur propre vocation individuelle, de tous les ordres quelconques de la société. Le contingent scientifique n’y prédominera même nullement, autant qu’il est permis de prévoir. D’autre part, l’avènement graduel de cette corporation salutaire sera spontané, puisque son ascendant social ne saurait résulter que de l’assentiment volontaire des intelligences; — ce qui est tout concéder cette fois à l’esprit d’examen, par une des contradictions familières au Comtisme mystique.
Après avoir répondu au reproche d’exclusivisme scientifique de façon peu persuasive (car il maintiendra pour son futur clergé l’obligation d’études encyclopédiques, selon son schéma propre de l’Encyclopédie), Comte croit prévenir une autre critique en ne réservant à son pouvoir spirituel que la régie des opinions et des mœurs, celle des actes revenant au pouvoir temporel. Comme si les opinions et les mœurs n’étaient pas la source des actes ! On dira bien, accordait-il, qu’une sorte de pouvoir spirituel spontané se manifeste aujourd’hui par l’influence de la presse périodique; mais c’est là un pouvoir dépourvu de toute compétence réelle. D’une part les gouvernements actuels
renoncent à diriger une opération si délicate et confèrent, par là même, cette haute attribution à toute philosophie qui se montrera digne de présider à sa réalisation. D’autre part les populations appellent une philosophie qualifiée de la sorte. En France tout au moins, cette double condition préalable est aujourd’hui tellement remplie que le déplorable retard apporté à l’exécution d’une tâche si urgente doit être expliqué par la profonde incapacité des philosophes qui l’ont jusqu’à présent assumée.
Adhésion ou non adhésion au principe de la séparation des pouvoirs, ce sera de bonne heure, aux yeux de Comte, la pierre de touche pour apprécier les conversions authentiques à la foi positiviste. Et cette lubie a fait de lui, avec le temps, un fort médiocre connaisseur des hommes, en dépit de ses prétentions démesurées sur ce point. Une vie tout entière dominée par une si bizarre illusion ne pouvait se développer de façon normale dans ses relations avec les esprits justes. Stuart Mill, cependant, la plus notoire recrue de sa période relativement rationnelle, parut accepter tout d’abord une telle perspective d’avenir et causa par cette attitude au penseur français une des plus grandes joies de sa vie. Comme tous les maniaques intelligents, Comte sentait persister en lui une inquiétude sourde sur le bien-fondé de sa manie; aussi tout encouragement qui lui venait à ce propos offrait-il le plus précieux tonique à sa morbide volonté de puissance. Son grand grief contre l’Economie politique, qu’il a rayée de la liste des sciences, c’est le non-interventionnisme de cette doctrine expérimentale et rationnelle: c’est son refus de réglementer trop strictement la vie sociale, — ce qui sera la raison d’être et l’occupation essentielle du nouveau pouvoir spirituel.
Dans sa circulaire annuelle de 1856 à ses adhérents, il se plaindra que la conspiration du silence ait été organisée dès longtemps contre sa revendication capitale, celle du pouvoir spirituel : « En France, « écrira-t-il, la situation disposait les lettrés à sentir « que ma philosophie positive, sous une apparence « purement intellectuelle (d’abord) tendait à former « un nouveau pouvoir spirituel, dont mes ospucules « primitifs leur avait annoncé l’avènement nécessaire. « C’est pourquoi leur silence, dès le début aussi « concerté que spontané, tenta d’étouffer une doctrine « radicalement incompatible avec le crédit usurpé que « leur procurait, depuis un siècle, l’interrègne « théorique ! » Dans le même temps Schopenhauer, autre mystique issu du naturisme européen, accusait tes « professeurs de philosophie » — ses « géomètres », ses « académiciens » et ses « lettrés » à lui, — de faire l’obscurité sur sa pensée réformatrice, et après avoir longtemps ignoré ses écrits, de les passer avec soin sous silence ( nicht mehr ignoriren, sondera bloss secretiren).
Revenons à la circulaire de Comte pour constater sous quel jour il considère alors l’adhésion de Mill, puis sa défection, devant la revendication essentielle de sa doctrine : « Des conditions encyclopédiques que « ces lettrés ne pouvaient pas plus éluder que remplir, « devaient aggraver leur antipathie en leur ôtant tout « espoir de s’incorporer au nouveau sacerdoce. Moins « stimulés, moins clairvoyants et moins avertis, les « lettrés britanniques se laissèrent aller à la séduction « que le positivisme offrait (chez eux) aux âmes éman- « cipées, en les dégageant de l’oppression anglicane. « Leur accueil brisa, même en France, la conjuration « du silence, avant qu’ils fussent éveillés sur la desti-
« nation sociale (utopique) d’une philosophie encore « plus hostile à toute métaphysique qu’à toute théolo- « gie. Ils ne se tournèrent contre elle que quand le « début décisif de ma seconde élaboration vint leur « apprendre que mes travaux avaient toujours eu pour « but de déterminer la révolution occidentale par la « reconstruction des disciplines spirituelles. Afin « d’échapper à la contradiction résultée de leur pre- « mière approbation, ils introduisirent le sophisme « qui consiste à représenter le développement de ma « carrière comme une déviation. » Ceci vise Littré et autres schismatiques. Mais il est certain que Mill, après avoir accepté comme une lointaine perspective possible la constitution d’un pouvoir spirituel d’opinion, se détacha de son correspondant français quand il s’aperçut que cette conception discutable tenait le premier plan dans sa pensée et le premier rôle dans son effort intellectuel.
Comte n’a jamais su reconnaître que le pouvoir spirituel du Moyen-Age, si fort admiré par lui, s’appuyait sur la délégation divine de l’Eglise romaine, déclarant parler au nom d’un Dieu personnel et omnipotent, tout prêt à l’assister au besoin par des manifestations miraculeuses. Or le pape positiviste ne pouvait faire fond sur rien d’analogue, en raison de son athéisme affiché, sauf toutefois sur un vague Messianisme de couleur naturiste qui restait bien le fond de sa pensée, quoiqu’il n’osàt se l’avouer à luimême, devant l’inconséquence trop criante d’une telle revendication. Il devait donc échouer dans sa tentative pour ce motif, sans parler de beaucoup d’autres encore. Au vrai, le pouvoir spirituel encore possible à constituer aujourd’hui (pour ceux qui n’acceptent point celui des Eglises anciennes) ne saurait résider que dans
une manière de Sénat, réunion d’hommes distingués par leur savoir plus ou moins encyclopédique et par leur large expérience vitale; pouvoir d’opinion assez analogue par conséquent à celui de nos Académies électives. Vers le même temps Hugo, naturiste d’une observance un peu différente, concédait en effet un tel pouvoir à l’Institut de demain, en apportant seulement des modifications dans son mode de recrutement. Mais Comte haïssait, d’une haine pathologique, ces compagnies qui ne lui avaient point ouvert leurs portes toutes grandes. — Pourtant, au Ve volume de son Cours, il a lui-même placé l’origine des clergés dans la sagesse des vieillards qui, dépositaires de l’expérience et de la tradition du groupe social, exerçaient naturellement une certaine puissance « consultative ».
ÏV. — Optimiste psychologique intermittent
Après l’évidente utopie du nouveau Pouvoir spirituel, un autre caractère irrationnel du premier Positivisme réside dans les variations fréquentes de sa psychologie fondamentale. Nous avons vu Comte s’arrêter parfois à une conception sainement « impérialiste » de l’humaine nature; mais il était trop le fils spirituel du siècle romantique pour rester constamment fidèle à cette vue d’expérience et de raison. En fait, il a bâti l’ensemble de sa construction sociale d’avenir sur une psychologie assez largement. « naturiste ». C’est ainsi qu’il nourrit une conviction fort discutable, d’après laquelle l’Europe occidentale serait aujourd’hui peuplée par les descendants des esclaves que les armes romaines réduisirent jadis en servitude; ce qui est vraiment trop oublier nos origines libres, celtiques, gauloises ou barbares, mais ce qui lui permettait de
caractériser en nous comme serviles des propensions égoïstes et peu expansives, qui sont simplement humaines.
C’est l’œuvre savante de l’allemand Gall, naturalisé français à la fin de sa vie et inventeur de la Phrénologie, qui paraît avoir surtout fixé dès sa jeunesse ses convictions psychologiques sur ce sujet capital : l’originel aspect de nos instincts de relation. Sans cesse il a proclamé homme de génie l’auteur de Y Anatomie du cerveau. Tout en reconnaissant que ses trop précises localisations de nos facultés diverses sont tout à fait insoutenables, il estime que ce médecin observateur a, le premier, engagé la Biologie dans la voie positive en la fondant sur l’étude du cerveau humain. L’école idéologique du XVIIIe siècle ne s’occupait que de l’esprit. Gall professa que les affections, les penchants, les passions constituent les principaux mobiles de la vie humaine ! — Constatation qui certes n’était nullement une découverte, objecterai-je, et dont abuse facilement le naturisme moderne.
« Les Français, a écrit Comte dans le III* volume de « son Cours, tendent à réduire toutes les relations « sociales à d’ignobles coalitions d’intérêts privés (en « écoutant Helvétius). Les Allemands (acceptant de « Ivant l’impératif catégorique) organisent une sorte « de mystification universelle qui aboutirait finalement « à l’exploitation de l’espèce par un petit nombre « d’habiles charlatans ! » L’école écossaise, en plaçant la sympathie avec l’égoïsme à la base de l’activité humaine, se rapprocha de la vérité davantage et Gall vint enfin faire la place convenable aux instincts sympathiques dans sa psychologie déjà positive (? ? ?) Par une impulsion vraiment essentielle et malgré d’inévitables aberrations secondaires, il a définitive-
ment introduit dans le domaine de la philosophie naturelle l’étude des plus hautes fonctions intellectuelles, enlevant ainsi sans retour à la philosophie théologico-métaphysique un domaine qu’elle continuait de s’attribuer jusque-là. Il ne laissait plus à rendre positives, dans la hiérarchie scientifique, que les seules spéculations sociales; effort mental pour lequel l’indispensable progrès accompli par lui réalisait la dernière préparation indispensable. A Auguste Comte, il était réservé de créer la Sociologie positive et de la donner pour couronnement à la philosophie définitive, enfin constituée de toutes pièces.
La science, répétera le Cathéchisme positiviste, resta longtemps d’accord avec la théologie pour parler des passions comme s’il n’en existait que de mauvaises. Gall vint enfin démontrer (?) l’existence des penchants bienveillants. La lutte imaginaire entre la Nature humaine (supposée à tort égoïste) et la Grâce divine (ouvrière surnaturelle d’altruisme) fut dès lors remplacée par l’opposition réelle (???) entre la masse postérieure du cerveau, où siègent les instincts personnels (?) et sa région antérieure, où résident distinctement (???) les impulsions sympathiques et les facultés intellectuelles. Telle est la base indestructible que posa la Phrénologie, et sur laquelle le Fondateur de la philosophie positive put construire, presqu’aussitôt, la théorie sociale du cerveau et de l’âme, dès qu’il eut institué à son tour la Sociologie positive, d’où l’inspiration convenable à une tâche si décisive pouvait émamer enfin. En vertu de ces diverses (et infiniment contestables) « découvertes », Comte estime qu’une connaissance approfondie de la vraie nature humaine place le Positivisme (naturiste) fort au-dessus du Christianisme. Je suis, pour ma part, d’une opinion
exactement inverse et c’est ce qu’établira mieux la suite de la présente étude.
Quoi qu’il en soit de cette naïve surestime prodiguée à l’œuvre de Gall, il est frappant que Comte n’ait nullement compris le sens que présente aux esprits réfléchis la doctrine du « péché originel », Dans le IVr® volume de son Cours, il a cru devoir condamner, en effet, « le « fameux dogme théologique qui rattache le dévelop- « peinent général de la civilisation humaine à une « prétendue dégradation originelle de l’homme, et la « célèbre hypothèse, radicalement équivalente (!) qui « sert encore de hase systématique à la politique « métaphysique; celle d’un chimérique état de nature, « supérieur à l’état social ! » Le voilà donc qui proclame « radicalement équivalentes » l’affirmation de la psychologie pessimiste et celle de la psychologie optimiste; il ne voit entre elles aucune différence, alors qu’elles sont, en réalité directement antagonistes dans leurs tendances comme dans leurs résultats, la seconde ayant été créée pour contredire la première à laquelle elle emprunte sa forme, non point son fond. Car le fait de reléguer dans un passé, évanoui pour jamais, le paradis terrestre et la bonté de nature, selon l’enseignement du Christianisme, nous oblige à compter pour toujours avec l’originel « impérialisme » de l’homme, animal de combat. Tandis que la thèse de la métaphysique ou mystique naturiste suppose le Paradis sans cesse sur le point de renaître ici-bas, au prix de quelque rétrogradation de l’humanité civilisée. Ecoutons plutôt Jean-Jacques :
Ah ! qu’avec moi le cipl rassemble,
Apaisant enfin son courroux.
Quelque mortel qui me ressemble !
L’âge d’or renaîtra pour nous !
Comte est moins tranchant mais finalement aussi aveugle dans sa discussion du Hobbisme psychologique à la fin du Ve volume de son Cours. Le grand penseur anglais, expose-t-il, fit la théorie de l’intérêt personnel qu’Helvétius développa davantage au siècle suivant. En effet l’irrécusable prépondérance des penchants personnels dans l’ensemble de notre organisation mentale suggère de réduire cette organisation au seul ressort égoïste, dès qu’on veut l’envisager à tout prix, comme une unité. Par contraste, et dans une louable intention, les adversaires de ce système (tels que Rousseau) réduisent à la justice et à la bienveillance nos impulsions spontanées, ce qui est encore plus faux, concède Comte, car les centres de ces dernières tendances sont, dans le cerveau (d’après Gall), bien moins énergiques que les organes de l’égoïsme. Les psychologues de la seconde école favorisent donc l’hypocrisie systématique, alors que ceux de la première encouragent un ignoble cynisme !
La source de la première erreur est théologique, suivant Comte (une fois de plus entièrement dénué de clairvoyance). Ce fut, à son avis, la préoccupation du salut personnel qui disposa les chrétiens à méconnaître l’existence réelle des affections bienveillantes purement désintéressées. La philosophie positive pourra seule systématiser celles-ci après une étude vraiment rationnelle de l’homme intellectuel et moral. Quant à la métaphysique (hobbiste), elle a simplement remplacé les calculs relatifs aux intérêts éternels par des combinaisons uniquement relatives aux intérêts temporels. Mais « simplement » me paraît ici un étrange qualificatif, puisque la première conception psychologique et morale conduisait précisément à réfréner les appétits temporels, de façon fort sociale,
par la prépondérance accordée aux intérêts spirituels. Il n’y a pas plus équivalence entre ces deux attitudes antagonistes de l’esprit qu’entre la psychologie du péché d’origine et la psychologie de la bonté de nature. Comte a créé la confusion à plaisir en ces difficiles matières par le conllit de son naturisme foncier avec sa bonne foi d’observateur et d’historien. Il se rétracte d’ailleurs jusqu’à un certain point lorsqu’il ajoute que la métaphysique (cette fois il s’agit de la mystique naturiste et non plus du hobbisme) désorganisa l'indispensable antagonisme que la sagesse sacerdotale romaine avait su établir entre intérêts imaginaires (souci du salut éternel) et intérêts matériels immédiats, neutralisant ainsi quelque peu l’extrême imperfection de la nature humaine; et nous l’avons déjà entendu rendre hommage, sur ce point, à la clairvoyance morale de l’Eglise.
Si encore, dans ses prévisions sociales, il s’était contenté de faire une certaine place aux penchants sympathiques à côté des tendances égoïstes (ou « impérialistes ») prépondérantes, il ne mériterait que notre approbation; mais nous verrons qu’il a sans cesse élargi le domaine des premiers aux dépens du terrain d’activité des secondes, jusqu’à retourner vers le Fouriérisme passionnel qu’il savait si bien condamner en ses heures de sang-froid. Ecoutons-le mêler une fois de plus l’illusion à la sagesse. C’est aux dernières pages du V* volume de son Cours, après un tableau très critique, et, sur certains points, fort clairvoyant, des destructions morales engendrées par la psychologie naturiste au XVIII* siècle. On peut s’étonner, poursuit-il alors, que l’anarchie n’ait pas exercé, dans ces conditions, de plus cruels ravages ! Il tente néanmoins d’expliquer cette anomalie apparente d’abord par un
instinct naturel de moralité qu’on aurait grand tort de supposer trop actif dans les sociétés humaines; puis encore par ce qu’il appelle la rectitude spontanée, à la fois morale et intellectuelle, de la nature humaine ; ce qui nous ramène bien près de la bonté de nature. Pourtant, une fois ce sacrifice consenti à son naturisme de fond, il revient à de plus vraiment « positives » interprétations du passé et il fait honneur de l’ordre social maintenu à l’influence croissante de l’expérience civilisée. Ecoutons plutôt.
L’assaut de l’anarchie fut donc rude au XVIII® siècle, poursuit-il, car les divers préjugés (?) moraux, sagement consacrés par le catholicisme grâce à sa connaissance réelle quoiqu’empirique de la nature humaine (nous savons ce qu’il faut penser de ce « quoique »), pouvaient difficilement tenir devant le mode irrationnel des discussions métaphysiques (naturistes et hobbistes). Devant des spéculations aussi compliquées que celles d’où résulte l’établissement des lois morales et sociales, alors que les réactions individuelles ou collectives doivent être fréquemment prévues jusque dans leurs effets très lointains et fort détournés (prévision politique et morale à longue échéance), alors que d’ailleurs le jugement y est presque toujours exposé à la séduction de nos plus énergiques penchants, il est tellement impossible de suppléer à une éducation régulière (de la volonté) que pas une seule notion morale n’a pu demeurer pleinement intacte sous l’action dissolvante de la métaphysique négative (lisez de la mystique naturiste). C’est ainsi, ajoute Comte, qu’on a vu Voltaire souiller le noble héroïsme de Jeanne d’Arc, et Rousseau parodier Saint Augustin dans ses Confessions, opposant à une immortelle composition chrétienne cette scandaleuse
composition, où, dans un délire d’orgueil sophistique, il dévoilait avec une cynique complaisance les plus ignobles turpitudes de sa vie privée, osant néanmoins ériger l’ensemble de sa conduite en type moral de l’humanité ! — Ce sont des expressions qui paraîtront aujourd’hui bien fortes, sans doute, après trois générations d’influence naturiste continuée.
Nous voilà loin, en tous cas, de 1’ « instinct naturel de moralité » ou de la « rectitude morale spontanée » de la nature humaine, dont il a été question ci-dessus. Mais ces fallacieuses et tendancieuses hypothèses ne laisseront pas de reparaître maintes fois encore dans un esprit partagé entre le mysticisme de conquête et la raison expérimentale. Dix ans plus tard, nous l’entendrons adresser à un prolétaire, soi-disant positiviste, les exhortations que voici : « Félicitez-vous de « n’avoir étudié ni la grammaire, ni même, je l’espère, « la logique... car votre raison a ainsi conservé sa « rectitude spontanée, sans devoir combattre les « vicieuses habitudes d’une absurde éducation clas- « sique. La spontanéité de vos sympathies populaires « n’a jamais été altérée par cette dangereuse habileté « à exprimer ce qu’on ne sent pas, qui constitue, « originairement, le seul résultat de l’éducatioh « actuelle, etc... » Jamais le naturisme n’a parlé un plus significatif langage.
Oui, toute cette première sociologie comtiste est déjà imbue de mysticisme naturiste secret et Clotilde de Vaux, que la vie n’avait point gâtée, crut devoir avertir son naïf « troubadour » que l’optimisme psychologique lui voilait la positivité de faits sociaux. « Non, lui « écrira-t-elle avec mélancolie, non le gros des hommes « n’est ni bon ni généreux. 11 faut à notre espèce plus « qu’aux autres des devoirs pour en faire des senti-
« ments ! » Formule morale presqu’irréprochable, à laquelle je préfère cependant celle-ci; il faut des devoirs pour suppléer aux sentiments altruistes, là où ceux-ci ne manifestent point leur existence; c’est-à-dire presque partout en vérité. Ajoutez, ensuite, si vous voulez : pour nourrir et développer ces sentiments autant que possible, là où ils sont en germes, mais n’escomptez pas de trop grands résultats de cette « nourriture » difficile.
Un autre jour, la fine conseillère reprenait, dans une délicate formule : « Je crains que vous trouviez rare- « ment vos pareils autour de vous et que vous ne « deviez jamais compter que sur votre mérite 1 » Vers le même temps, Mill déclarait s’en tenir à la psychologie d’Helvétius (issue de Hobbes). Enfin Comte lui-même répétera peu de mois avant sa fin avec un soupir de tristesse : « La tiédeur des positivistes, « comparée à l’activité manifestée chez les révolution- « naires, indique combien les impulsions altruistes « sont, pour l’énergie, au-dessous de l’activité « égoïste ! » Principe qu’il avait dès longtemps posé, dans sa période rationnelle nous le savons, mais qu’il avait paru beaucoup trop oublier, sous l’influence de son exaltation érotique de vieillesse !