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V. — L’incoercibilité du Progrès

J’ai déjà signalé, comme un des plus précoces éléments mystiques dans la pensée d’Auguste Comte, sa foi au Progrès incoercible. Il n’a jamais discerné assez nettement les conditions intellectuelles et morales qui président au développement de la civilisation. Né dans un pays et dans un siècle qui sont ou qui se

croient supérieurs aux autres pays et aux autres siècles, il a considéré la civilisation comme une chose qui « va sans dire », comme un fruit naturel du temps écoulé. Ou encore, pour ne pas perdre de vue les assises mystitiques de l’activité mentale humaine, je dirai qu’il a fait du Progrès une sorte de Démiurge (à la façon dont, un peu plus tard, il divinisera l’Humanité progressive) et que cette opération de l’esprit l’a conduit à fausser, sur bien des points, les plus solides données de l’histoire. Certes, l’expérience humaine accroît sans cesse son trésor d’observations instructives grâce aux moyens dont nous disposons désormais pour en conserver et pour en vulgariser les leçons : imprimerie, presse quotidienne, télécommunication. Mais encore faut-il vouloir prêter attention à ces enseignements et ne pas se laisser détourner d’y recourir par quelque passion irrationnellement cultivée : volonté de puissance ou volonté de jouissance.

Comte n’a pas assez médité sur les nombreuses régressions que nous offre l’histoire . de la pensée humaine. Il semble qu’il n’en veuille admettre aucune et il a, en tous cas, nié obstinément la plus évidente et la mieux connue de toutes : le haut Moyen-Age européen succédant à la civilisation gréco-romaine. Au début de la quarante-septième Leçon de son Cours, il expose que la création d’une philosophie définitive au profit de l’humanité supérieure n’était possible qu’au moment même où elle se produit en effet, grâce à son génie et à sa mission providentielle; mais non pas un instant plus tôt. Il fallait en effet que la science biologique, — échelon qui précède immédiatement le degré suprême ou sociologique, dans la hiérarchie encyclopédique, — fût enfin entrée dans la voie positive, ce qui a été l’œuvre de Gall aux premières années du XIX'’

siècle. Il fallait en outre l’écroulement définitif de la théologie sous les coups de la Révolution demeurée à l’étape métaphysique. Comte appartient à la première génération grandie depuis ces deux progrès essentiels qui ont permis de proclamer enfin ce dogme réconfortant : le progrès continu, incoercible de l’espèce !

Un tel dogme une fois proclamé, il importait encore de le faire accepter au moyen d’une démonstration persuasive. Tel est le principal objet de la philosophie de l’histoire qui remplit les derniers volumes du Cours de Philosophie positive et dont l’auteur écrit de façon ingénieuse : « On n’apprend à prédire rationnellement « l’avenir qu’après avoir en quelque sorte prédit le passé ! » Mais pour lui, « prédire » le passé, c’est introduire ce passé, de gré ou de force, dans le cadre rigide de la prétendue loi des trois états. Opération assez arbitraire ! La prédiction de l’avenir s’en ressent, comme nous l’avons constaté déjà et comme nous le verrons mieux en examinant bientôt de plus près les diverses prophéties dont notre penseur s’est montré si prodigue.

Résumant les idées de son maître dans ces articles de 1842 qui attirèrent enfin l’attention de quelques esprits curieux sur le Positivisme naissant, Littré croyait pouvoir proclamer que les sociétés ont en elles une force intrinsèque de progrès qui triomphe des influences accidentelles et finit toujours par prédominer. — Dangereuse définition mystique ! — La direction de cette Force une fois découverte, poursuit le disciple, tout s’éclaire d’un jour nouveau (mais malheureusement factice) en matière d’histoire. De plus, on se trouve en mesure d’utiliser, pour le plus grand profit des sociétés, la force naturelle qui leur est inhérente et qui les transforme à toute heure. Voilà

bien la source des diverses sociologies mystiques que nous avons vues prospérer depuis lors sur les débris de celle de Comte et qui ont fait de la Société ou du Social les dieux de religions nouvelles. En effet, la première conséquence d’une pareille manière de voir, c’est de conduire à forcer les faits pour les soumettre à l’empire de la loi une fois découverte. Ecueil de toutes les philosophies de l’histoire, au surplus, il serait vain de se le dissimuler; écueil qu’elles peuvent éviter jusqu’à un certain point cependant quand une ample liberté d’esprit vient présider à leur construction hasardeuse; écueil sur lequel on les voit faire lamentablement naufrage quand leur gouvernail est tenu par la manie bien caractérisée. Tel sera l’aspect du Comtisme final qui rebuta tous les adhérents de marque du Comtisme initial.

Méditons, dès à présent, quelques assertions erronées de Comte, psalmiste du Dieu-Progrès. L’Art devant être constamment en état d’essor à son avis, ainsi que toutes les manifestations de l’esprit humain, il ne voudra point permettre à l’art grec antique de surpasser celui du haut Moyen-Age bizantin. Il dépréciera donc le premier; il exaltera arbitrairement le second et concluera que, les conditions sociales modernes étant certainement beaucoup moins favorables à l’art, les facultés esthétiques de l’humanité sont donc assujetties, comme toutes les autres, à un développement continu.

Encore ce domaine de l’esthétique est-il assez peu fréquenté par l’expérience vulgaire. De plus grande portée fut donc l’erreur de Comte sur l’avenir de la guerre qu’il regardait comme impossible en Europe à jamais (avant que la guerre de Crimée l’eût contraint à modifier quelque peu ses prévisions sur ce point, dans

les derniers mois de sa vie). Tout motif de conflit armé a disparu de nos régions, enseignait-il avec assurance. Le vaste appareil militaire néanmoins conservé par la plupart des peuples de culture ne pouvait s’expliquer, selon lui, que par les nécessités de la crise révolutionnaire générale; le maintien de l’ordre public lui semblant devenu l’attribution principale de ces armées surannées; sorte de gendarmeries agrandies et pas autre chose. Les gouvernements actuels, disait-il, ont trop souvent recours à des artifices peu convenables, et même dangereux pour motiver, par la prétendue imminence d’une guerre possible, la survie d’un vaste appareil militaire qu’ils n’osent pas expliquer par sa destination véritable — cette destination étant de contenir les aspirations des peuples à la liberté ! — Ne croit-on pas lire quelque journal avancé aujourd’hui, nourrissant les mêmes illusions sur la rapidité de la rationnalisàtion pacificatrice dans l’esprit humain.

Dans la cinquante-cinquième leçon du Cours, l’auteur nous montre les généraux de moins en moins considérés par l’opinion publique; il nous présente les rares et courtes périodes de guerre comme n’offrant plus désormais, fùt-ce pendant leur durée, qu’un intérêt social de plus en plus accessoire, sauf chez la classe spéciale, de plus en plus circonscrite, qui s’y livre. Il songe aux guerres algériennes de son temps et ne se doute pas que le service militaire va prendre tous les hommes et à tous les âges. Il parle encore de la tendance antimilitaire propre aux mœurs protestantes, en raison des habitudes de discussion et de libre examen qu’a répandues la Réforme ! Et cela, à l’heure même où se poursuit la puissante préparation guerrière de la Prusse luthérienne. Il ajoute enfin que toutes les

guerres modernes, fût-ce celles du XVII* siècles, ont été révolutionnaires (favorables à la révolution sociale) en sorte que l’énergie militaire y peut paraître fort intense et très soutenue sans indiquer réellement aucune prédilection générale pour la vie guerrière ! Et certes, il n’y a point « prédilection », mais cependant préparation et par là, presque nécessairement, réalisation quelque jour !

Résumant ces affirmations controuvées dans les articles que j’ai cités plus d’une fois déjà, son disciple Littré leur donnait encore plus de vigueur. La guerre, disait cet érudit, fut perpétuelle dans les premiers âges, puis organisée en vue d’un but vraiment social dans la dernière période du polythéisme (par les Romains). Elle diminua notablement sous le régime du monothéisme ! — C’est la bizarre conception d’un haut Moyen-Age fort pacifique ! — Enfin, à l’approche du triomphe qui attend les notions positives, la guerre présente une nouvelle et plus importante diminution. A quoi servirait, par exemple, à la France de conquérir aujourd’hui l’Allemagne, ou réciproquement, puisqu’entre peuples d’un égal développement cultural la condition du vaincu ne peut pas être autre que celle du vainqueur ? Le Tu regere imperio populos, Romane, memento qui était la devise du Peuple-Roi, n’a plus de valeur dans les temps modernes, si ce n’est quand il s’agit de populations inférieures par la civilisation !

Littré ignorait trop, après Fichte et l’hégélianisme pangermaniste, qu’on proclame, au besoin, toute population « inférieure »> quand il s’agit de justifier la pérennité de l’impérialisme de race. Polonais, Tchèques, Français même connaîtront bientôt ces dédains dans la bouche de l’Allemagne impérialiste; et, cela, par une série d’affirmations qui auraient prodigieuse-

ment surpris Comte, si persuadé du droit divin de sa patrie à régir le globe par le détour du pouvoir spirituel, confié d’abord à ses mains, puis pour longtemps fixé à Paris. C’était pourtant à la date même de ces naïves spéculations sur le Progrès, qu’Edgar Quinet, stupéfait de ce qu’il entrevoyait pour un proche avenir, lisait le publiciste teutonique Léo proclamant les nations d’origine celtique inférieures, grossières et sans cesse « conduites par un instinct bestial ! » Ajoutons que Littré put voir les événements de 1866-1870 et que la guerre lui parut avoir repris soudain une place prépondérante dans les préoccupations des peuples. Il s’efforça de présenter cette anomalie comme une perturbation transitoire qui fit et fera bien du mal, dit-il, mais qui passera comme celle que Napoléon avait causée. Ainsi soit-il !

Revenons aux diverses violences que Comte se crut permis de faire à l’histoire afin de montrer le Moyen- Age, avec sa précaire « trêve de Dieu », comme une période déjà moins batailleuse que l’ère de la Pax romana ? Il crut y parvenir par une bizarre conception : celle de la féodalité considérée comme une institution purement défensive et qui marquerait donc bien une régression de l’esprit militaire dans le monde. A cet effet, je l’ai indiqué déjà, il dut nier les invasions barbares (exagération qui, répondant à l’inverse exagération allemande de ces événements, a trouvé en France quelques défenseurs savants). Il affirma que, les Germains n’eussent-ils point pénétré sur le territoire de VImperium latin, on aurait eu la féodalité néanmoins ! Un peu plus tard, les croisades risquant de gêner sa thèse, il les présente donc hardiment comme « défensives », elles aussi, et destinées à mettre un terme répressif ou même préventif, aux invasions

de l’Orient islamique. C’est donc, lui objecteraiton, que l’esprit d’offensive subsistait, au moins chez les secteurs de Mahomet, en ce temps ! et puis, ce raisonnement a été utilisé par le loup vis-à-vis de l’agneau dans la fable célèbre et par certains publicistes allemands qui ont traité de défensive, au premier chef, leur agression de 1914. La féodalité a pu avoir un aspect défensif en théorie, mais n’est nullement restée telle entre châtelains voisins, au temps des sires de Coucy ou même au temps des Burgraves; enfin le dernier épisode médiéval, la guerre de cenl ans,

- — évidente tentative de conquête sur le continent par la monarchie anglaise, — porte un nom bien gênant pour la thèse de Comte.

Telle fut pourtant, sur ses façons du juger, l’influence de sa foi dans l’incoercibilité du progrès. Il est vrai qu’il fait mine de répudier parfois ce qu’il appelle l’optimisme historique, mais nous venons de voir qu’il en subit gravement l’obcession pour sa part. Quant à l’idée d’une sénescence sociale, analogue à la vieillesse de l’individu et qui paralyserait donc, à la longue, cette mystérieuse Force de progrès spontané dans l’humanité, il l’admet aussi quelquefois mais il en rejette alors la menace dans un avenir si éloigné qu’il ne juge à propos d’en tenir compte (1). Comme son émule en naturisme, Charles Fourier, il eût volontiers doté l’Humanité de quatre-vingt mille ans d’existence : cinq mille de civilisation ascendante, soixante-

(i) En Allemagne. Spengler vient de prêcher une curieuse philosophie mystique de ['histoire, qui sous le nom de Cultures, crée de successives incarnations du Dieu Progrès, dont l'action ici bas serait discontinue. 11 fait intervenir au bout de mille années ce vieillissement qui paralyse la Force intrinsèque, source dos réussites sociales. (Voir mon étude sur Les Pangerrnanisles d’aprhs-guerrc (Alcan 1 9a 4).

dix mille d’état positif, c’est-à-dire d’état social accompli (l’inventeur du phalanstère appelait cette période : Harmonie) ; enfin cinq mille de civilisation descendante et préparant l’extinction finale. De cette éventualité lointaine, nos arrière-neveux seuls auront à se préoccuper quelque jour !

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