COMME IJN PROGRÈS CERTAIN SUR LA THÉOLOGIE
Le métaphysique, qui n’est, au vrai, qu’une mystique dégagée de quelques éléments trop naïvement anthropomorphiques dans sa conception des Forces surnaturelles, réalise-t-elle toujours un progrès sur la mystique plus tranche que nous nommons théologie ? Rien n’est moins certain, et il n’en est nullement ainsi, par exemple, quand elle n’a pas su s’encadrer solidement à son tour d’expérience synthétisée ou Raison. Examinons en effet de plus près maintenant la célèbre loi des trois états pour voir si cette condamnation des modes mystiques de la pensée humaine ne retiendrait pas en elle beaucoup de mysticisme encore. J’ai indiqué déjà que Comte n’était jamais arrivé à définir clairement ce qu’il appelle la métaphysique, sauf quand il se décide à l’identifier, à peu de choses près, avec la théologie. C’est ainsi qu’il nomme métaphysique à la fois le hobbisme du XVIÏP siècle finissant (Helvétius) et le naturisme de Rousseau — deux vues antagonistes sur la psychologie humaine en réalité, et dont la seconde a fait bien plus ample fortune que la première parce que celle-ci n’est pas un mysticisme, mais une vue expérimentale de la nature humaine, bien moins llalteuse en conséquence à la volonté de puissance
individuelle ou groupale. — Or cette véritable métaphysique contemporaine qui nous régit présentement, en morale et en politique, le mysticisme naturiste, se montre sur plus d’un point, et contrairement à la loi du Progrès moral incoercible, moins rationnelle, moins « positive » par conséquent, que la sorte de théologie dont elle fut immédiatement précédée; à savoir le Christianisme des derniers siècles du Moyen-Age et de la double Réforme, protestante et catholique. Je répéterai en quelques mots ce que j’ai déjà souvent exposé sur ce point.
J’estime pour ma part et j’ai, depuis longtemps, démontré de mon mieux qu’il s’est constitué en Europe, à dater du XIIe siècle de notre ère environ, — sous l’influence du romanesque courtois et de la mystique chrétienne affective, qui en procède pour une part, — ce qu’on pourrait appeler un monothéisme passionnel, en opposition contre le monothéisme rationnel constitué par l’expérience gouvernementale et psychologique de la Rome papale. Ce monothéisme passionnel qui s’est épanoui en « naturisme » à dater de la Renaissance a fini par amener en morale, sur la voie positive, un recul très évident, auquel nous assistons présentement et que Comte savait fort bien discerner autour de lui, nous le verrons. Le Naturisme a eu des conséquences utiles sans doute, car tout mysticisme est tonique de l’action soutenue; mais il a rendu sur bien des points plus difficiles et plus lente, à mon avis, la tâche de rationnalisation sociale que Comte jugeait urgente et s’efforça d’accomplir, car le naturisme, encore une fois, fut une métaphysique en régression sur la théologie précédente.
J’insisterai en peu de mots sur ces vues qui sont encore assez nouvelles. Dans quelques ouvrages
récents (1), j’ai exposé qu’à l’époque des croisades qui stimulaient l’activité d’esprit de l’Europe, le Platonisme et le Néoplatonisme, encore étudiés dans les couvents, influèrent au midi de la France sur la lyrique courtoise (et, par celle-ci, sur le roman de chevalerie), en y introduisant la thèse de la passion érotique considérée comme moralisatrice, pourvu qu’elle se développât en dehors du mariage d’une part, et d’autre part, sous la condition, assez niai respectée le plus souvent, de rester pure. Presqu’aussitôt l’esprit romanesque envahit la mystique chrétienne, en partie néo-platonicienne déjà par ses origines, et créa ce « monothéisme passionnel » que j’opposais plus haut à l’enseignement moral déjà si amplement rationnel de l’Eglise. Celle-ci utilisa d’ailleurs ce mysticisme romanesque et sut le contenir dans de justes bornes.
Retrempé à la fin du XVe siècle en Italie, au début du XVI* en France, dans ses sources platoniciennes, l’esprit mystico-romanesque, en ce temps plus émancipé des disciplines ecclésiastiques, vint donner à l’Humanité une teinte « naturiste » assez marquée; Rabelais et Montaigne en font foi chez nous. C’est pourquoi, sous un vêtement mystique encore à ses débuts, le Protestantisme fut, au vrai, une protestation rationnelle contre cette religion passionnelle et féminisée qui menaçait d’envahir le Catholicisme. La Réforme ramène ainsi le Nord de l’Europe vers la morale rationnelle. Puis le catholicisme se réforme à son tour dans une large mesure, au Concile de Trente en particulier, et engendre notre XVII* siècle classique et rationnel.
( i) En particulier dans ceux qui s’intitulent : Les Origines romanesques de la Morale et de la Politique romantiques. — Le Péril mystique dans les Démocraties contemporaines et Les Etapes du Mysticisme passionnel. (La Renaissance du Livre).
Mais l’évolution passionnelle et naturiste se poursuivit sourdement dans le sein des deux confessions chrétiennes, désormais en état d’hostilité; quiétisme ici, piétisme là. L’école « libertine » (étudiée avec tant de perspicacité par M. F. Lachèvre), épicurisa dans le même temps la « Nature » des Scholastiques qui, surveillée par l’Eglise était restée plus proche de la Raison, synthèse de l’expérience humaine. Le Platonisme naturiste gagnait ainsi du terrain sous le manteau. Encouragé par l’inconduite solennelle de Louis XIV, il envahit de nouveau le roman, un instant bridé à demi par la Réforme catholique chez les Urfé, Gomberville, La Calprenède, Scudéry. Il prépare à la fin du siècle les excès affectifs du Quiétisme, qui va se laïciser pendant les années suivantes à travers Ramsay et l’abbé Prévost, en mettant davantage en relief ses tendances naturistes de fond. Rousseau n’aura donc pas à créer le mouvement naturiste; il le respirera dans l’atmosphère morale de son époque, mais lui donnera le plus brillant essor, en faisant plus que jamais appel aux spontanéités, soi-disant sociales, de la passion amoureuse. Par l’immense diffusion de sa pensée, il reste bien le père de tout ce qui a suivi dans le même sens.
Comte a saisi quelques traits de cette évolution; nous l’avons constaté une première fois en étudiant l’aspect rationnel de sa philosophie de l’histoire. Mais sa synthèse d’ensemble, fondée sur une insuffisante érudition, suit le mouvement des croyances et non pas celui des mœurs, qu’il admet progressives par elles-mêmes, comme tout le reste des manifestations de l’activité humaine. Nous connaissons déjà le langage qu’il a cru pouvoir tenir à son époque. La sociologie, dit-il, ou science positive de l’homme social, n’est pas autre
chose que l’histoire générale traitée de façon vraiment philosophique. Cette science, la plus haute de toutes, je la fais soudain positive par une découverte géniale : celle de la loi des « trois états », venue aussitôt après que Gall eut engagé la biologie dans la voie positive. Par là, j’achève de rendre positive la science totale, y compris la politique, l’esthétique et finalement la morale.
Au vrai, sa prétendue « loi » des trois états revient à poser le Progrès comme incoercible en morale aussi bien que dans le reste. Mais les conditions nécessaires à l’instauration de l’état moral et social définitif n’ont pu être réalisées, selon lui, qu’au prix d’une terrible crise de cinq siècles, pendant laquelle la « métaphysique » (surtout la métaphysique naturiste, intronisant cette entité qu’il appelle de façon si perspicace la déesse Nature) aida la science déjà devenue en grande partie positive à éliminer la théologie. — Il dit crise et non pas recul, car il veut croire au progrès de la morale continué pendant ce temps, surtout dans les basses classes. Il ajoute que, terminée enfin par sa « découverte », la crise va faire place sans transition (ou presque) à la raison parfaite et à l’amour efficace entre les hommes, puis bientôt entre tous les êtres vivants; ce qui résoudra le problème moral en même temps que le problème politique. — Deux autres « inventions » tout aussi géniales que la première, concoureront à ce résultat inespéré : le rétablissement du pouvoir spirituel (dont Comte se croit le Moïse et l’Aaron tout ensemble) et le dressage à l’amour par une éducation méthodique des inclinations bienveillantes, sous la direction d’un clergé positiviste.
Or, à mon avis, il conviendrait beaucoup plutôt de s’exprimer à peu près en ces termes. La morale, comme
la science, s’est faite peu à peu (sinon dans son principe, au moins dans ses modalités rationnelles) par l’expérience de l’espèce lentement synthétisée en raison. L’altitude mystique de la pensée primitive, qui supposa des assistances divines ou métaphysiques à l’essentiel « impérialisme » humain, mais qui a mis de plus en plus des conditions morales à cette assistance, servit grandement le progrès, le sert encore et y restera peut-être indispensable à jamais. Aussi bien Comte ne fut-il pas autre chose qu’un mystique de la Science d’abord (et c’est son durable mérite), du Progrès ensuite et de l’Amour enfin. Il faut donc encadrer à nouveau, par des disciplines plus strictement rationnelles, le mysticisme de la déesse Nature qui est devenu la religion de notre temps. Comte a paru vouloir le tenter, mais n’y a point réussi, trop engagé qu’il était, par tempérament, dans les illusions naturistes de son époque.
Vil. — Erreur d’appréciation sur le protestantisme
J’ai dit que Comte avait rationnellement critiqué certains traits mystiques de la doctrine révolutionnaire; le droit divin du peuple, par exemple, et le suffrage égalitaire. Mais il a critiqué davantage encore, par malheur, un trait nettement rationnel de cette doctrine : l’esprit d’examen, source de toute connaissance positive. C’est là, dans sa pensée constructive, une anomalie fort extraordinaire; je ne parviens à me l’expliquer que par le constant Messianisme secret du philosophe. Oui, ce pouvoir spirituel futur dont il a l’intention bien arrêtée de « se saisir », aura grand besoin de trouver au-dessous de lui une docilité compa-
rable à celle qu’obtint quelque temps l’Eglise chrétienne au Moyen-Age. C’est assez ! l’esprit d’examen devra donc se taire. Et, en conséquence, ce penseur qui, durant ses heures rationnelles, fondera tout pouvoir « positif » sur l’adhésion spontanée de l’opinion publique, — le pouvoir spirituel encore plus que le lemporel, - — commence par retirer en théorie à cette opinion publique son instrument d’investigation rationnelle qui est, précisément, l’esprit d’examen !
Nicole, ce grand psychologue chrétien se montra jadis en ceci bien plus libéral que notre Messie naturiste; écoutons-le plutôt dans son fameux traité Sur les Moyens de conserver la Paix parmi les Hommes (1. IX.) : « C’est un fort grand défaut que de « parler d’un air décisif, comme si ce qu’on dit ne « pouvait être raisonnablement contesté. Car l’on « choque ceux à qui l’on parle de cet air en leur « taisant sentir qu’ils contestent une chose indubita- « Ile, ou en faisant paraître qu’on veut leur ôler la « l'perté de l'examiner et d’en juger par leurs propres « lainières, ce qui leur parait d’une domination
« i/ juste . C’est trop exiger des autres et trop
« s’attribuer à soi-même. Chacun veut être juge de « ses opinions et ne les recevoir que parce qu’il les « approuve ! » Voilà la connaissance chrétienne de la natiire humaine, — connaissance « empirique » suivant Comte, mais qui n’en a pas moins fait la durée du gouvernement rationnel de l’ancien « pouvoir spirituel » : autoritaire sans nul doute, mais avec des tempéraments.
Venons à l’explosion moderne de l’esprit d’examen qui, aux yeux de Comte, catholique et méridioml, se manifesta tout d’abord dans le Protestantisme nord-européen, père, à ses yeux, de la philosophie
du XVIII* siècle et de la Révolution française; une assertion à la Maistre qui a trouvé beaucoup trop d’échos, et qui n’est, je crois, conforme aux faits que pour une part. Aussi bien, récemment encore, un romancier et publiciste allemand fort connu, Thomas Mann opposait la Révolution à la Réforme en rappelant sur ce sujet l’opinion de Carlyle. Cet historien enseignait que la Réforme a vacciné contre le vims jacobin les pays qui l’adoptèrent; en sorte que les excès révolutionnaires ont été impossibles là où le Protestantisme avait pris racine.
Si nous en croyons le Cours de Philosophie positive, la dégénérescence des disciplines catholiques aurait commencé dès le quatorzième siècle, avec le jontificat de Boniface VIII. Dès lors, elles durent céder peu à peu la place à cette philosophie que Comte appelle indûment négative et qu’il juge provisoire, assurant que la raison publique en marqua fort bien le caractère par le nom de protestantisme; nom réservé dbrdinaire au premier état de cette doctrine « méhphysique », et pourtant tout à fait convenable à l’ensemble de la philosophie révolutionnaire. Le protestanti.me a ruiné l’ancien organisme religieux en trois phases et comme en trois assauts successifs, l’attaquant sms le triple aspect de la discipline, de la hiérarchie et enfin du dogme; Luther, Calvin et Socin résument, par leur enseignement, chacune de ces trois étapes dans ’a destruction. Le véritable objet de la Réforme, selon notre guide ce fut d’établir la « dictature temporelle » (ou monarchie absolue) en inclinant de façon néfaste, le pouvoir spirituel devant le despotisme des princes temporels. On lui répondrait que Rossuet, si actif contre le Protestantisme, ne l’a pas moins été pour Louis XIV contre Rome. En réalité, les Réformiteurs
ne recoururent aux appétits et aux bras séculiers que contraints et forcés, incapables qu’ils se sentaient d’échapper autrement aux sanctions de la discipline romaine. Plus généralement, l’on peut dire que nul mystique, délégué de Dieu, ne s’inclinera sans nécessité pressante devant une puissance humaine et que la passagère réalisation de la monarchie absolue eut bien d’autres causes que. la Réforme. Elle a surtout réussi en pays catholiques.
Du Protestantisme, poursuit Comte, la doctrine presbytérienne demeure, historiquement, la forme la plus significative, par sa prédilection pour la primitive Eglise et même pour la théologie hébraïque, la portion la plus arriérée pourtant et la plus dangereuse de l’Ecriture; cette doctrine aurait servi de transition vers le pur Déisme du XVIIP siècle. C’est aussi le Protestantisme qui aurait préparé les dédains prodigués au Moyen-Age catholique et cette aveugle admiration pour le Polythéisme antique (en réalité, l’Humanisme avait été l’antithèse de la Réforme, au contraire) qui devait exercer une si déplorable influence pendant le cours de la période proprement révolutionnaire (il s’agit du Plutarchisme à la Jean-Jacques et à la Saint-Just). Aussi, affirme encore Comte avec intrépidité, la notion de Progrès a-t-elle été presqu’efl'acée des esprits pendant la majeure partie des trois derniers siècles. — En réalité, il faudrait dire qu’elle est née et a grandi pendant cette période.
Le Protestantisme a engendré trois révolutions avant la nôtre : la hollandaise au début du XVII* siècle, l’anglaise de Cromwell au milieu de ce même siècle, et l’américaine de Washington à la tin du suivant. Il s’est enfin, selon Comte, annihilé lui-même dans d’obscures divagations sur la foi et les œuvres, sur
l’inamissibilité de la grâce et sur la prédestination des élus. Il a sanctionné le divorce, et parfois la bigamie; en sorte qu’on peut accorder au catholicisme cette supériorité d’avoir bien moins altéré les règles morales. — Toutes ces assertions forment une véritable caricature de l’histoire du protestantisme et représentent le point de vue français le moins renseigné du début du XIXe siècle.
Plus arbitraire encore est la prétention d’attribuer au protestantisme la négation des peines éternelles qui auraient été antipathiques à son essence même. Ecoutons plutôt ce développement caractéristique de Comte. Chez les philosophes déistes du XVIII* siècle, écrit-il au VIe volume de son Cours (1), les divagations métaphysiques sont parvenues au point d’altérer profondément le dogme même de la vie future où, par un puéril ra/finement de sensibilité, réelle ou affectée d’ailleurs, la plupart des déistes supprimèrent les peines éternelles, en conservant toutefois les récompenses; conception assurément très propre à consolider la moralité de ceux qui repoussent déjà toute base positive pour la morale, ajoute ici Comte avec une amère ironie ! Une telle monstruosité, poursuit-il, ne constitue pourtant que le développement extrême d’une disposition caractéristique de l’esprit protestant que l’on voit, dès les premiers progrès de la désorganisation théologique, toujours tendre spontanément à diminuer de plus en plus la salutaire sévérité de l’ancienne morale religieuse. Les principales aberrations de notre temps se rattachent certainement à cette aveugle religiosilé métaphysique !
(i) Page 553.
Oui, certes, la sensibilité fut une des manifestations du naturisme, qui nous submerge, mais celui-ci est de source principalement quiétiste, selon moi, car ce sont bien les quiétistes — et même les premiers d’entre eux, que l’Eglise romaine considéra comme suffisamment orthodoxes encore, — qui ont tenu à remplacer l’enfer par le purgatoire dans les sanctions de l’Au-delà, alors que le calvinisme y plongeait la plupart des humains, à l’exception du petit nombre des élus. Certes le Protestantisme a plutôt péché pour avoir trop damné et la réputation des Puritains n’est point celle du relâchement moral ! N’est-ce pas l’abus des indulgences, au nom caractéristique, qui a suscité Luther ? Encore une fois, il est bien étonnant que toute cette partie du Comtisme ait pu être prise au sérieux par quelques esprits distingués.
J’ajoute qu’à la fin de sa vie Comte, empressé comme son précurseur Fourier à saluer de tous côtés pour recruter des adhérents de toutes parts, crut devoir faire quelques réparations au Protestantisme si maltraité par lui dans la première partie de sa carrière. Il a dédié son œuvre dernière, la Synthèse subjective, à son ancien maître Encontre, un protestant des Cévennes, qu’il estime hautement, dit-il, pour avoir voué sa vie à préserver ses frères en religion du déisme et du scepticisme, arrêtant ainsi du moins la maladie occidentale à son premier degré (au degré réformé). Et il a en outre concédé que le parti protestant, devenu forcément « passif » dans le « peuple central » (c’est-à-dire dans le peuple français) après le XVI® siècle, fut conduit à y représenter la conciliation nécessaire entre l’ordre et le progrès, — cette revendication essentielle du programme positiviste.