VIII. — Significative adhésion au Quiétisme
Les principaux artisans de la Contre-réforme catholique, les Jésuites, ont été très diversement jugés par Comte aux diverses étapes de -sa pensée constructive. Il n’a compris qu’à la longue et assez tardivement les tendances prudemment progressistes qui se révèlent au spectateur impartial dans l’œuvre de la célèbre Compagnie. Au cours de ses dernières années, il a, comme on le sait, recherché l’alliance de cette Compagnie, d’une assez puérile manière. Jusque-là, il la voyait surtout rétrograde et ténébreusement machiavélique, à la mode de Béranger ou de Sue. Les chefs, presque toujours éminents de cette puissante corporation, opinait-il, se sont, sous un titre modeste, peu à peu substitués aux Papes, — ce qui est assurément beaucoup trop dire ! — Ils ont groupé les esprits cultivés ^contre l’évolution humaine, tout en tolérant une secrète émancipation personnelle de toute croyance dogmatique chez leurs membres ou chez leurs adeptes les plus distingués par l’intelligence ! Dès ce temps toutefois, il était contraint d’avouer que leur pédagogie, malgré son « extrême « imperfection », favorisa l’essor de l’esprit positif et qu’ils firent figure de savants à la Chine. Il aurait dû souligner en outre les services rendus par eux à la morale rationnelle dans les controverses sur la Grâce.
Fort intéressante en revanche est l’adhésion, à peine plus éclairée, mais plus symptomatique encore, qu’il accorde à la mystique quiétiste, l’une des sources, selon moi, de ce torrent impétueux qu’est devenu le Naturisme moderne. Il y montre, au
V' volume de son Cours (1), une hérésie du catholicisme français (oubliant que le catholicisme espagnol et italien en avaient déjà produit d’analogues). Sans présenter, poursuit-il alors, la haute importance politique qu’il faut reconnaître au Jansénisme, le Quiétisme fut un frappant témoignage des progrès du libre examen, et aussi, à certains égards, une première protestation solennelle, aussi directe que naïve, de notre conscience morale (morale du sentiment) contre l’ensemble de la doctrine théologique (morale rationnelle). En effet, cette hérésie prend surtout de la consistance dans certaines natures dont le développement mental est resté trop en arrière du développement moral (ce dernier considéré par Comte comme pouvant se produire indépendamment du développement intellectuel, par l’essort spontané ou par la culture soigneuse des sentiments altruistes innés).
Toute discipline morale fondée sur une philosophie purement théologique, poursuit-il, exige un appel continu et exorbitant à l’esprit de pur égoïsme bien qu’un tel égoïsme soit relatif à des intérêts purement imaginaires en ce cas (le salut éternel). Une pareille préoccupation habituelle doit nécessairement absorber l’attention et la sollicitude de chaque croyant, auprès duquel toute autre considération ne saurait manquer d’apparaître comme très secondaire. Sans doute, ainsi que l’a démontré Bossuet, cette suprématie religieuse du salut personnel constitue une condition indispensable (retenons cette épithète) d’efficacité sociale pour toute morale théologique, qui, autrement, n’aboutirait
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qu’à consacrer une vague et dangereuse inertie; elle est pleinement adaptée à cet état d’enfance de la nature humaine que suppose l’ascendant effectif de la philosophie théologique.
Pour être inévitable toutefois, poursuit Comte, un tel caractère d’égoïsme (de propriété spirituelle, disaient les quiétistes) n’en manifeste pas moins le vice principal d’une philosophie qui tend ainsi, nécessairement, à atrophier, par défaut d’exercice propre, la plus noble partie de notre organisme moral (les sentiments altruistes ou bienveillants), celle d’ailleurs dont la moindre énergie naturelle exigerait précisément la plus active culture systématique. Et voilà pourquoi, selon lui, la morale théologique est incapable d’engendrer un suffisant essor désintéressé des affections purement bienveillantes. Or tel est le point sur lequel l’hérésie quiétiste serait venue signaler l’inévitable imperfection des doctrines théologiques et soulever contre elles les plus admirables sentiments de l’humanité !
Sa protestation, achève Comte, fut prématurée cependant et ébauchée par le cœur bien plutôt que par l’esprit de son aimable et immortel organe (Fénelon). L’issue de la mémorable controverse qui mit aux prises l’archevêque de Cambrai avec l’évêque de Meaux confirma Vinsurmontable réalité du reproche capital qu’on est en droit d’adresser à l’ensemble de la philosophie théologique, puisque l’illustre dissident (l’auteur des Maximes des Saints ) fut contraint de reconnaître solennellement qu’il avait attaqué, contre son gré, l’une des principales conditions d’existence du système religieux, ce qui d’ailleurs fournit une nouvelle confirmation spéciale de l’irrévocable décadence générale d’un système déjà aussi mal compris par ses plus purs et ses plus éminents défenseurs !
Ce développement est très suggestif pour quiconque a réfléchi de sang-froid sur l’histoire morale des sociétés modernes. Il s’agit pour les Naturistes (dont l’auteur du Cours est si souvent l’interprète sans savoir s’en rendre compte) d’écarter la morale de l’intérêt bien entendu (ou de F « impérialisme » rationnel), moralç qui a été mise au service de la société par un détour, après la moralisation lente des théologies ou mystiques ancestrales. Ce détour, c’est l’attente d’un juste jugement divin prononçant après la mort soit les rémunérations, soit les châtiments de l’Au-delà. A la place de cette morale rationnelle qui a fait si largement ses preuves, il s’agit d’introniser une morale sentimentale, qui, déjà dans le Quiétisme, s’appuyait sur la restriction de la justice au bénéfice de la bonté divine. Mais une telle bonté restait capable de juger. Le positivisme, privé de ce dernier recours à une appréciation personnelle de la conduite humaine dans l’Au-delà, ne tablera plus que sur l’exercice volontaire et habituel des impulsions altruistes et sur l’entraînement systématique de ces impulsions dont Comte a souligné lui-même le plus souvent la très faible énergie naturelle dans l’homme. L’idée est généreuse incontestablement, comme elle le fut aussi dans le Quiétisme. Mais l’on peut apprécier déjà, on appréciera bien davantage encore avec le temps, lequel des deux systèmes est préférable à l’autre au point de vue social et lequel a le mieux connu la nature humaine en son fond. On verra si le Quiétisme, continué par le Rousseauisme, achevé par le Positivisme émotif de Comte vieilli assure mieux que la morale rationnelle, perfectionnée par le christianisme, la « fraternité », ou même — ce qui serait suffisant — la rectitude des rapports entre humains ?
J’ajoute que, dans une note placée au bas de sa page, le philosophe semble se contredire par un retour vers son attitude rationnelle intermittente et nous fournir la plus topique réfutation du Quiétisme en morale, ignorant qu’il est encore à cette époque de la construction religieuse que la logique de son naturisme foncier et surtout la rencontre de Clotilde de Vaux le conduiront bientôt à édifier sur le modèle de cette hérésie sentimentale. Il indique en effet dans sa note que la doctrine positiviste (première manière) devra penser quelque jour sur le Quiétisme exactement comme l’a fait la théologie catholique orthodoxe. Il souligne la conformité remarquable au sujet de cette singulière hérésie, entre l’appréciation philosophique de Leibniz et la sentence rendue par le pape après la lumineuse discussion de Bossuet; car il voit dans cette conformité un premier exemple important de la convergence spontanée qui, malgré une entière opposition dogmatique, tend à rallier finalement, pour la plupart des applications sociales, le véritable esprit philosophique et le véritable esprit catholique dans un juste sentiment commun instinctif ou rationnel (c’est bien rationnel qu’il faut dire) des besoins réels de l’humanité. Comment pourrait-il conclure de façon plus nette contre le Quiétisme (et contre la morale émotive qui en précède), en faveur de la rationnalité des conceptions psychologiques du Christianisme gouvernemental ?
Venons enfin à la philosophie du XVIII* siècle, soidisant continuatrice du Protestantisme — - une vue beaucoup trop sommaire et qui illusionne nécessairement sur quelques-uns de ses caractères. — J’ai déjà dit que Comte en critique sévèrement les chefs de file : Voltaire, et surtout Rousseau. En revanche il
accepte, le plus souvent, Diderot, quoique, de ce publiciste, il indique aussi, à l’occasion (1), que son entreprise encyclopédique vint donner un semblant de cohésion à la philosophie négative de son époque; mais qu’une telle entretreprise qui serait encore aujourd’hui prématurée, n’aboutit nécessairement qu’à produire un simple pot-pourri métaphysique t D’ordinaire, il lui est favorable parce qu’il le regarde comme le maître de Danton, cette incarnation, à ses yeux, du gouvernement révolutionnaire tel qu’il aurait dû se maintenir. Dans sa Politique positive (2), il exposera que les Voltairiens et les « Roussiens » (sic) étaient les premiers plus rationnels et les seconds plus passionnés, mais en outre contradictoires entre eux dans leurs suggestions à leur époque. En effet chacun protégeait le système que démolissait l’autre, les Voltairiens, le trône et les Roussiens, l’autel ! C’est entre ces deux pôles extrêmes qu’on vit surgir une école de véritables penseurs, seuls destinés à caractériser définitivement cette phase de l’histoire moderne. Ceux-là s’efforcèrent d’instituer une suffisante conciliation entre deux tendances devenues également nécessaires, mais ils préférèrent la critique philosophique à la critique politique comme plus conforme à la nature de la révolution occidentale. Cette grande école, seule représentative du XVIIIe siècle dans sa liaison avec le passé et l’avenir, le relie au précédent par Fontenelle et au suivant par Condorcet. Ses organes propres se groupèrent autour de deux types du premier ordre, l’un théorique, l’autre pratique, Diderot et Frédéric II de Prusse que caractérisent l’un.
T (i) Voir 7/13.
l’intelligence la plus encyclopédique surgie depuis Aristote, et l’autre l’aptitude politique la mieux comparable à celle de César ou de Charlemagne. Autour d’eux, Hume, Alembert, Montesquieu, Buffon, Georges Leroy, Turgot et les savants Clairaut, Lagrange, Berthollet s’associèrent à leur œuvre, intensément progressive.
C’est ainsi que la philosophie comtienne de l’histoire nous mène jusqu’à la veille de la Révolution française à travers quelques réussites et beaucoup de jugements arbitraires. 11 nous reste à noter le trait naturiste et « romantique » dans son appréciation des événements décisifs qui ont marqué le début de l’ère contemporaine.