RÉVOLUTIONNAIRE
Voici d’abord quelques explications présentées par lui sur les origines de ses sympathies révolutionnaires, dans la « Préface personnelle » au VI* volume du Cours de Philosophie positive : « Issu, dit-il, au midi « de la France, d’une famille éminemment catholique « et monarchique, élevé dans l’un des lycées où « Bonaparte s’efforçait vainement de restaurer à « grands frais l’antique prépondérance mentale du « régime théologico-métaphysique, j’avais à peine « atteint ma quatorzième année que, parcourant « spontanément tous les degrés essentiels de l’esprit « révolutionnaire, j’éprôuvais déjà le besoin fonda- « mental d’une régénération universelle, à la fois « politique et philosophique, sous l’active impulsion « de la crise salutaire dont la principale phase avait « précédé ma naissance et dont l’irrésistible ascendant « était sur moi d’autant plus assuré que, pleinement « conforme à ma propre nature, il se trouvait alors « partout comprimé autour de moi ! » Voilà donc un adolescent dont la « vénération » pour les sentiments reçus dans son entourage n’était pas le trait caractéristique, on en conviendra et dont la « nature » se révélait dès lors en parfaite confirmité avec le mouvement naturiste révolutionnaire dont il devait se croire un jour l’adversaire, alors qu’il reste, en réalité, l’un de ses plus fermes soutiens. La vénération est une
vertu qu’il réclamera de ses ouailles quand il se sera « saisi » du suprême pontificat positiviste, mais qu’il pratiqua peu pour sa part; en sorte que, comme le prédicateur souvent cité pour son humilité, il aurait pu dire en chaire : « Faites comme je dis, mais non « pas comme je fais ! »
11 poursuit cependant l’exposé de son curriculum vilae en rappelant qu’il connut après le collège « une « lumineuse initiation mathématique dans le noble « établissement révolutionnaire » de la Montagne Sainte-Geneviève (l’Ecole polytechnique dans l’orbite de laquelle il gravitera sa vie durant). Un peu plus tard, en 1845, il précisera pour Clotilde de Vaux, au cours d’une lettre sur la commémoration sociale qu’il appela plus tard sa première « Sainte-Clotilde », le lien étroit qui le rattache aux hommes de 1792 : « Quoi- « qu ’ émanée réellement de la Révolution française, « vous voyez que ma philosophie diffère profondément « de toutes les écoles purement révolutionnaires ! » Ce qui n’est exact que pour une faible part. Enfin, — et c’est là une déclaration qu’il a faite plus d’une fois sans ambages, — pourvu que les dogmes révolutionnaires soient conçus comme relatifs et de valeur transitoire, non pas comme absolus et comme destinés à régir pour jamais les sociétés humaines, il est tout prêt à les incorporer dans la Sociologie positiviste.
Après avoir recueilli ces assertions, d’un caractère généra], venons aux explications de détail qu’il nous fournit çà et là sur les similitudes qui relient son système à celui des « grands ancêtres ». Au début du IVe volume de son Cours (1), il rappelle que la doctrine métaphysique, quoiqu’exclusivement critique et néga-
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Hue (c’est là, nous le savons, l’une de ses erreurs fondamentales), et, en conséquence, purement révolutionnaire, n’en a pas moins mérité, pendant un temps fort long, la qualification de progressive, comme ayant en effet présidé aux principaux progrès accomplis pendant le cours des trois derniers siècles; progrès qui devaient être essentiellement négatifs pour réaliser leur office destructeur. Donc la métaphysique a été nécessaire et légitime, quoique de façon provisoire. Bien mieux, si ce grand travail pouvait recommencer aujourd’hui, peut-être ne serait-il pas impossible en l'entreprenant du point de vue positif (rationnel) de construire la doctrine révolutionnaire de telle sorte qu’elle conservât toute son énergique efficacité contre l’ancien ordre social, sans s’ériger, comme elle l’a fait, en obstacle systématique contre toute organisation quelconque. Il espère démontrer du moins que la doctrine révolutionnaire peut être conçue et utilisée désormais dans une intention organique ! Et voilà son « utilisation » à lui, bien différente de celle qu’on a tenté de ses propres écrits depuis lors. Cela pourra être fait sans aucune inconséquence, insiste-t-il, pendant toute la période d’activité sociale qui doit encore s’écouler jusqu’à la formation suffisamment ébauchée du nouveau système politique. Ce qui est dire, en d’autres termes : « Restons pour aujourd’hui « révolutionnaires et métaphysiciens. Demain seule- « ment, on rasera gratis ! »
Oui, la philosophie révolutionnaire demeure indispensable et précieuse, même actuellement, poursuit l’auteur du Cours, comme posant seule la question du progrès. L’écarter, ce serait vouloir résoudre le problème humain, abstraction faite de ses données essentielles. Il ne saurait exister qu’un unique moyen
de parvenir à l’éliminer plus tard : c’est de remplir mieux qu’elle le but social qu’elle se propose, et qu’elle seule encore, malgré ses immenses inconvénients, poursuit désormais avec une certaine efficacité. Donc assez de ces déclamations qui viendraient finalement échouer devant l 'invincible attachement instinctif de la société actuelle à des principes qui, depuis trois siècles, ont dirigé tous ses progrès politiques et qu’elle regarde, à juste titre, comme formulant seuls aujourd’hui d’indispensables conditions à son développement ultérieur. Chacun des dogmes essentiels qui composent la doctrine révolutionnaire constitue en effet une indication nécessaire à laquelle doit satisfaire, sous peine de nullité, toute tentative réelle de réorganisation sociale, — pourvu toutefois qu’on cesse de prendre un vague énoncé du problème pour une solution véritable ! — En tout ceci, remarqueraije, le point de vue rationnel et le point de vue mystique naturiste sont trop étroitement associés dans des termes trop généraux pour qu’il soit facile d’en faire, en quelques mots, le départ. Mais l’on voit s’il y a là, réellement, une doctrine antirévolutionnaire qui soit quelque peu conséquente avec ellemême !
Les principes révolutionnaires, reprendra Comte, rappellent, à divers titres, la consécration politique de certaines obligations de morale universelle. Par exemple, le dogme fondamental du libre examen (et je suis ici entièrement d’accord avec la philosophie positiviste qui tient d’ordinaire un tout autre langage), le libre examen oblige réellement la réorganisation spirituelle à résulter d’une action purement intellectuelle, déterminant, à l’issue dune discussion complète, un assentiment volontaire et unanime, sans
aucune intervention hétérogène des pouvoirs matériels pour hâter, par une importune perturbation, cette grande opération philosophique.
Pareillement, dans l’ordre temporel, le dogme de Végalité et celui de la souveraineté populaire peuvent seuls imposer énergiquement aujourd’hui aux nouvelles classes dirigeantes et au nouveau pouvoir l’impérieux devoir, si aisément oublié, de ne s’exercer qu’au profit du public au lieu de tendre à l'exploitation des masses dans des intérêts individuels. Aussi bien, sous ce rapport, l’inévitable déclin de la doctrine révolutionnaire commence-t-il à devenir très regrettable, tant que son office n’est point, à cet égard, mieux rempli par le Positivisme. Jusque-là sa suppression,
— si elle était possible, ce qui n’est pas, — resterait éminemment dangereuse !
Au surplus, proclame encore notre philosophe, si la doctrine révolutionnaire devait réellement empêcher toute réorganisation réelle (elle n’est donc plus essentiellement négative à ses yeux), le mal social serait dès à piésent incurable puisque l’influence capitale d’une telle doctrine est aujourd’hui un fait accompli et ne peut cesser graduellement que par le développement même de cette réorganisation dont elle était surtout destinée à préparer et à faciliter les voies. Mystiquement conçue (sic), — c’est-à-dire, pour Comte, conçue dans un sens absolu et définitif, — la doctrine critique manifeste sans doute par sa nature même une tendance nécessairement anarchique. Il serait néanmoins absurde d’exagérer cet inconvénient capital au point de l’ériger en obstacle tout à fait insurmontable.
— Cela revient à dire : moi seul, je vaux mieux que la Révolution; mais abstraction faite de ma doctrine, elle vaut mieux que tout !
Quoique contrainte par le cours naturel des événements à diriger sa progression politique dans les voies d’une doctrine essentiellement négative, insiste Comte, la société actuelle n’a jamais renoncé aux lois fondamentales de la raison humaine. Elle saura bien, en temps opportun, user des droits que cette doctrine lui confère (par sa revendication du libre examen) pour s’engager à nouveau dans les liens d’une organisation véritable, quand les principes en auront été enfin conçus (par un Messie homme de génie) et appréciés (par tous) ! Développement qui revient à dire que le mysticisme naturiste a été utile comme tonique de l’action réformatrice, mais que la tâche du temps présent est de rationnaliser ce mysticisme; ce qui est pleinement mon avis.
Toutefois nous voyons par les dernières lignes de sa déclaration que Comte imagine plus que jamais une telle rationnalisation comme procédant non d’une lente admonestation par l’expérience et par les faits, mais de l’invention qu’il porte en son cerveau prédestiné. Ici l’utopie et la manie reparaissent donc pour l’amener à conclure beaucoup moins valablement un exposé si perspicace en ses débuts. L’esprit révolutionnaire, achève-t-il en effet, reste éminemment salutaire en obligeant notre époque à produire, pour présider à la réorganisation intellectuelle et morale, une philosophie vraiment susceptible de supporter avec gloire l’indispensable épreuve décisive d’une discussion approfondie, librement prolongée jusqu’à l’entière conviction de la raison publique; condition fondamentale, à laquelle, heureusement, rien ne saurait désormais nous soustraire, quelque pénible qu’elle doive sembler à la plupart de ceux qui traitent aujourd’hui, de la question sociale sans autorité ni
compétence. A nos contemporains, l’état de pleine liberté ou plutôt de non-gouvernement ne semble présentement nécessaire, à très juste titre, qu’afin de leur permettre un choix convenable qu’ils n’ont jamais songé à s’interdire. Leur indécision prolongée ne prouve réellement autre chose que l’absence, encore persistante, de principes propres à appeler sur eux la délibération universelle. Jusque-là, quelle plus sage mesure que de tenir librement ouverte la carrière politique, sans aucun vain assentiment préalable qui pourrait gêner l’essor, encore ignoré, du nouveau système social. N’est-il pas évident que les peuples n’ont d’ordinaire que trop avidement accueilli les moindres apparences des principes de réorganisation (Saint-Simonisme et Fouriérisme sans doute, c’est-àdire les concurrents du Comtisme), auxquels, par un empressement funeste ils voulaient sacrifier, sans motifs suffisants, des droits (d’examen) qui ne leur semblaient qu’onéreux.
Ces diverses assertions définiront sufïïsament, je l’espère, l’attitude la plus habituelle de Confie à l’égard de la Révolution française. Attitude vénératrice au fond et qui ne cède qu’au sentiment impérieux de sa propre vocation messianique. Encore une fois, notre révolution lui paraît préférable à tout, sauf à son invention sociale propre qui sera définitive. Que si, par impossible, celle-ci devait tarder quelque peu à se voir universellement acceptée, alors que la Révolution vive ! On peut donc bien « utiliser », dans le camp rationnel, un semblable théoricien en lui empruntant certains traits de sa pensée; mais on fera prudemment de ne le laisser lire in extenso qu’à des néophytes suffisamment confirmés dans leur sagesse par l’expérience et la vie; les autres trouveraient chez
lui plus d’arguments contre que pour leurs convictions essentielles.