II. — Apothéose de la Convention nationale
L’une des dispositions d’âme qui assurent à la Révolution française l’attachement fidèle d’Auguste Comte, c’est le très naïf chauvinisme que nous le verrons étaler dans sa classification des groupes humains, artisans désignés du progrès définitif; le premier rang de la France n’ayant jamais été mis en question dans sa pensée. De ce chauvinisme, il n’a aucunement conscience, certes, et même il se défend à l’occasion de la façon la plus expresse; ainsi lorsqu’il écrit dans le VI" volume du Cours (1) : « Une telle « démonstration historique (celle de la sublimité « révolutionnaire) ne sera, je pense, soupçonnée « d’aucune irrationnelle influence des vaines aspira- « tions nationales dont je crois m’être suffisamment « affranchi ! » Encore une fois, nous serons bientôt fixés sur ce point.
En tout cas, il n’a jamais renié l’enthousiasme de ses treize ans pour l’admirable énergie guerrière avec laquelle la nation française sut conquérir, par tant d’héroïques dévouements, entre 1792 et 1815, le droit de transformer à son gré sa politique intérieure. En vertu de son caractère (provisoirement) progressif, le parti révolutionnaire a été animé plus que tout autre, selon lui, de véritables convictions, tendant à refouler l’êgoïsme individuel et à réparer les plus sublimes
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abnégations individuelles ! — Aux armées, confirmerai-je, c’est incontestable, mais l’établissement révolutionnaire a bien d’autres faces et l’on sait le rôle prépondérant joué par les acquéreurs de biens nationaux dans la consolidation des résultats acquis après 1789. — L’admiration de Comte va jusqu’à faire remarquer à ses lecteurs que la Révolution sut donner un témoignage impérissable de la puissance esthétique propre à tout grand mouvement social en faisant émaner d’une nation aussi peu musicale que la France (?) le type le plus parfait de la musique politique dans cet hymne glorieux qui a tant de fois stimulé le patriotisme de nos plus héroïques défenseurs. On a, je crois, établi que la musique de la Marseillaise était d’ancien régime et d’inspiration primitivement « théologique » !
Précisons cependant dans ses grandes lignes, la conception comtienne des événements révolutionnaires. Trois ébranlements préalables les ont annoncé à quelques années de distance : la suppression des Jésuites, la tentative de Turgot et son échec, la révolution américaine à qui l’esprit français aurait donné moralement plus qu’il n’en reçut, en déposant les germes d’une pleine émancipation philosophique chez les populations les plus engourdies par le protestantisme. — Rien de plus discutable qu’une telle conception de la guerre d’indépendance des colonies anglosaxonnes de l’Amérique du Nord. Un récent historien yankee a pu, dit-on (mais, non sans ingratitude, il est vrai), faire l’histoire de leur soulèvement sans prononcer le nom de Lafayette.
De notre Révolution propre qui suivit de près les divers événements que je viens de rappeler, Comte n’aime guère les débuts réformateurs, quoiqu ils aient été de beaucoup les plus féconds, sans nul doute. La
Constituante et la Législative lui paraissent inspirées par une philosophie pleinement métaphysique et gâtées par l’imitation anglaise. 11 dédaigne en effet l’évolution politique libérale de nos voisins d’Outre-Manche qu’il explique par les considérations les plus arbitraires. A ses yeux, l’œuvre de ces deux assemblées fut un essai pour constituer chez nous le pouvoir aristocratique sans oser l’avouer franchement. Mais Vinstinct de la population française, si dignement représentée à cet égard par le peuple de Paris lit échouer celle tentative rétrograde. - Songeons aux tricoteuses et aux massacreurs de Septembre qui, tout au contraire, retournèrent l’opinion mondiale contre nous.
En revanche, le souvenir de la Convention nationale le transporte d’une reconnaissance tendrement émue. Assemblée éminente, pleinement immortelle, dit-il, car elle sut organiser un deuxième pouvoir spirituel (oh ! combien) après le catholicisme, un pouvoir que paralysa seule, une fois de plus, la base philosophique insuffisante sur laquelle il dut s’appuyer (c’est-à-dire la conception métaphysique de la société après sa conception théologique médiévale). Chez nos Conventionnels, le sentiment le plus exact des besoins sociaux parvint quelquefois à dominer cette influence métaphysique néfaste. L’instinct progressif de la grande dictature révolutionnaire se manifesta, en particulier, lorsqu’elle supprima l’Académie des Sciences, loyer d’étroite « spécialisation » et créa l’Ecole polytechnique, par une prévision juste, quoique confuse, des nouveaux besoins encyclopédiques de l’esprit humain.
L’énergie et la rectitude morale placèrent la Convention au-dessus de la Constituante. Elle s’éleva jusqu’à l’admirable idée du gouvernement (et du tribunal) révolutionnaire, ajournant par là les concep-
tions vagues et absolues de la métaphysique et organisant une dictature temporelle (gouvernement autocratique) analogue à celles de Louis XI et de Richelieu, avec une plus juste appréciation de son but comme de sa durée. (Il dira bientôt le contraire, au moins pour la durée, que la Convention prolongea trop à son avis). De la sorte, cette émanation de la France nouvelle put faire face aux gouvernements européens qui s’étaient coalisés dans une alliance rétrograde destinée à l’universelle conservation du système militaire et théologique. Elle obligea notre pays à proclamer Y universalité de l’ébranlement final. D’où la plus mémorable identité de sentiments dans la plus sublime défense nationale; d’où la rectitude mentale, la supériorité morale des chefs; d’où l’admirable conception du gouvernement révolutionnaire comme une dictature provisoire dégagée de toutes préoccupations métaphysiques : vaste dictature temporelle appuyée sur la puissance populaire; d’où enfin ces sentiments de fraternité universelle, ces sublimes ou touchants dévouements, et, dans le peuple français, d’ineffaçables souvenirs que le Positivisme, en renouvelant de tels miracles, saura seul effacer à la longue.
On vit même se produire alors une certaine tendance à une première appréciation générale et vague, mais réelle, de la division fondamentale des pouvoirs qui, dans les sociétés façonnées par le Positivisme, va bientôt distinguer le gouvernement moral du gouvernement politique. Cette tendance fut marquée surtout par l’action d’une célèbre Association volontaire (les Jacobins, véritable clergé positiviste avant la lettre) qui, essentiellement extérieure au pouvoir proprement dit, était surtout destinée, en appréciant mieux l’ensemble de sa marche, à lui fournir de lumineuses
indications. Telle hier, en Moscovie, la mémorable Tchéka.
A cette glorification inattendue et si nettement marquée de mysticisme naturiste, je me contenterai d’opposer le jugement que Lamartine insérait vers le même temps dans sa fameuse Histoire des Girondins : autre monument de naturisme mystique, mais conçu par un esprit moins rétréci par la névrose. On peut lire aux premières pages de cette œuvre qui ne passa point pour antirévolutionnaire, ces quelques lignes qu’on dirait traduites de Tacite, car tous les despotismes se ressemblent : « Le peuple (de 1791) voyait « partout des complots; il les prévenait par des « crimes. Le régime soudain de liberté auquel il n’était « pas préparé l’agitait sans le fortifier; il montrait « tous les vices des affranchis sans avoir encore les « vertus de l’homme fibre... Le club dominant était « celui de Jacobins; ce club était la centralisation de « l’anarchie... C’était les assemblées du Peuple, moins « l’élection et la responsabilité. La passion (mystique) « donnait seule le mandat... De toutes les passions du « peuple celle qu’on y flattait le plus était la haine; « on le rendait ombrageux pour l’asservir... il avait « soif de dénonciations; on les lui prodiguait. Les « clubs étaient la force extérieure où les meneurs de « l’Assemblée appuyaient leur nom pour intimider la « représentation nationale, etc... » (1). Voilà donc le premier exemple de pouvoir spirituel moderne, selon les vœux du premier pape positiviste ! C’est que la religion dont s’appuyait, au fond, ce pouvoir, tout à
(i) On trouvera beaucoup de documents sur ce sujet dans les travaux d’A. Çochin.
fait spirituel en effet, était le mysticisme naturiste, négation même de la psychologie expérimentale.
La valeur des chefs du mouvement révolutionnaire, reprend Comte, et celle des masses qui les secondaient avec un si admirable dévouement firent triompher de précieuses vérités. (Certes, celles que l’expérience sociale moderne avait mûries au cours du siècle des lumières). Les graves erreurs commises dans le même temps résultèrent de la philosophie métaphysique dominante (toujours une appréciation vague et insuffisamment délimitée du mysticisme naturiste) qui retournait bien au-delà du Moyen-Age en arrière pour emprunter aux Anciens un type social rétrograde et contradictoire (la Sparte de Rousseau) et, au milieu des circonstances les plus importantes, appelait les passions à l’office de la raison. On vit donc se produire alors d’inévitables (?) égarements ; mais la réaction d’un heureux instinct pratique contre les indications d’une fausse théorie se manifesta surtout durant la lutte qui fut suscitée par le puéril orgueil (métaphysique) des malheureux Girondins, cherchant à décomposer la France en républiques partielles. Quand une épuration indispensable eut délivré la Révolution de ces dangereux discoureurs, ajoute-t-il, une mémorable unité d’efforts contint toute tendance au morcellement politique.
Il est vrai que cette exaltation du sentiment patriotique (avec la Terreur pour conséquence à l’intérieur) aurait dû s’arrêter bien avant Thermidor, aussitôt après que la Belgique et la Savoie eurent été conquises. Là était, selon Comte, le terme naturel de la dictature de salut public, qui, malheureusement, reçut une prolongation abusive et même un surcroît d’intensité Ce qui advint pour procurer l’immortelle démonstra-
lion de l’impuissance organique propre à toute philosophie métaphysique I Cette impuissance se manifesta principalement par la lutte sans trêve qui s’engagea vers cette époque entre les deux écoles déistes issues de la philosophie du XVIII* siècle : l’une métaphysique, celle de Voltaire, l’autre théologique, celle de Rousseau. — Il faudrait dire : toutes deux empreintes de métaphysique, ou plus précisément de mystique naturiste, mais celle de Rousseau bien davantage.
Sur cette lutte tragique, la pensée de Comte n’a jamais été très clairement exprimée. Toutefois, d’un passage du Système de Politique positive (1), il semble résulter qu’il considère les huit mois écoulés de septembre 1792 à avril 1793 comme le règne des Girondins voltairiens qui manifestèrent alors toute leur métaphysique impuissance sociale; puis les dix mois d’effort national vigoureux qui vont d’avril 1793 à mars 1794 comme le règne admirable des Dantoniens, disciples de Diderot; enfin les quatre mois qui séparent avril 1794 de la lin de juillet de la même année (9 thermidor), comme l’empire pleinement anarchique des Rousseliens.
Confondant quelque peu le culte de la déesse Raison proposé par Chau mette et soutenu par Thuriot, avec celui de l’Etre suprême qui fut la création propre de Robespierre, Comte écrit que l’école de Rousseau organisa de son mieux une sorte de polythéisme métaphysique (culte de la Vertu, de la Sensibilité, du Patriotisme, etc...) dominé par l’adoration de la grande entité scholastique (la Nature). De là procéda la mémorable catastrophe de l’énergique Danton et de l’intéressant Desmoulins; puis le déchaînement des
(i) III. Goi.
passions sanguinaires (les dernières semaines de la Terreur), le fanatisme, l’absurde prépondérance du type social antique (Saint-Just), la menace de désorganisation industrielle par la tendance à détruire /’ indispensable subordination élémentaire des classes laborieuses envers les véritables chefs naturels de leurs travaux journaliers (les industriels, suivant la doctrine de Saint-Simon, continuée sur ce point par Comte).
De là sortirent encore les révélations prétendues de Catherine Théot, attribuant une sorte de mission céleste au sanguinaire déclamateur (Robespierre), érigé en souverain pontife de cette étrange restauration religieuse. Dans ce groupe d’illuminés, le sincère fanatisme de quelques chefs dissimulait mal l’hypocrisie d’un plus grand nombre de purs déclamateurs; et la phalange des Rousseliens prouva bientôt, par son horrible délire, que, malgré ses mystérieuses promesses, elle était encore moins apte que ses rivaux à réorganiser la société moderne. Le mouvement thermidorien, que dirigèrent les amis survivants de Danton, vint mettre un terme à cette orgie sanglante. Mais le noble et éminent Saint-Just y tomba victime presque volontaire de son aveugle dévouement à un sophiste ambitieux, fort indigne d’une si précieuse admiration.
En instituant le déisme légal, Robespierre n’en avait pas moins commencé la réaction (c’est une idée chère à Comte) ; réaction aussitôt continuée par Bonaparte et prolongée depuis par les faibles successeurs de ce dernier, comme nous allons le voir. En terminant l’examen de ses vues sur la période révolutionnaire proprement dite, j’indiquerai qu’il resta jusqu’à son dernier jour fidèle aux dantoniennes admirations de sa jeunesse. Au banquier Deullin, il écrira sur le tard : « Il faut mettre beaucoup de soin à relier aujourd’hui
«. la révolution positive que nous commençons avec la « révolution négative qu’accomplirent nos précurseurs « immédiats car elles sont profondément solidaires « (certes !) quoique les révolutionnaires arriérés « méconnaissent cette filiation... Nous sommes, à tous « égards, les vrais continuateurs de cette grande « Révolution dont nos misérables rouges ne représen- « tent aujourd’hui que les singes. C’est avec nous, non « parmi eux, que se trouveraient maintenant tous ceux « de nos pères qui, soit comme penseurs, soit comme « hommes d’état, ébauchèrent véritablement la répu- « blique française, vrais représentants de l 'explosion « décisive. »