POST-RÉVOLUTIONNAIRES
Après la chute du régime conventionnel, on retomba, selon Comte, dans une nouvelle et aveugle imitation de la politique anglaise, — qu’il considère, je l’ai indiqué déjà, comme une exception aux lois sociologiques posées par lui; exception qui n’est ni admirable, ni imitable au surplus par aucun autre peuple. — On rechercha sous le Directoire, poursuit-il, une chimérique pondération entre les diverses fractions du pouvoir temporel que, seul, un nouveau pouvoir spirituel sera capable de concilier entre elles. Pendant ce temps, les anarchiques inspirations de l’école roussellienne étaient poussées (par Babeuf et consorts) à leurs limites extrêmes, jusqu’à l’ébranlement direct des institutions élémentaires les plus indispensables à toute sociabilité humaine (la propriété). Chez ces différents sectaires, on constatait une position vicieusement abstraite du problème politique, conçu comme
soluble sans aucune relation vraie avec le milieu social correspondant. La société était considérée comme dépourvue de toute filiation antérieure, indéfiniment modifiable et privée de toute impulsion propre. — Mais eette « impulsion propre » est son danger à lui, rappellerai-je ici, car elle se confond avec la mystique du Progrès incoercible et du Dieu-Société. Taine recueillera ces suggestions diverses et leur fera la fortune que l’on sait dans ses Origines de la France, contemporaine. A mon avis, et je l’ai exposé plus amplement ailleurs (1), elles égarèrent parfois le jugement de ce grand penseurhistorien sur la politique moderne. Le vice révolutionnaire n’est pas dans l'effort rationnel plus ou moins « abstrait », à qui appartient l’avenir, mais seulement dans la mystique naturiste exagérée.
Ces fluctuations et ces appréhensions, poursuit Comte, ramenèrent enfin la concentration monarchique (entre les mains de Bonaparte) et ressuscitèrent cette vicieuse « dictature temporelle » autour de laquelle notre philosophe, sans cesse préoccupé par ses aspirations papales, a fait tourner l’histoire moderne. Tout préparait, dit-il, la dictature militaire; mais il y aurait fallu un Morceau. Ce fut Bonaparte qui s’empara du pouvoir, homme presqu’ étranger à la France, issu d’une civilisation arriérée, et pénétré, sous la secrète impulsion de sa nature superstitieuse, d’une involontaire admiration pour l’ancienne hiérarchie sociale ! L’immense ambition dont il était dévoré ne se trouvait pourtant appuyée, malgré son vaste charlatanisme, par aucune supériorité, sauf la militaire, plus liée de nos
(i) Voir sur la doctrine de Taine la préface à mon essai sur Le Péril mystique dans 1rs Démocraties contemporaines et me» deux articles de la Revue de Genève (août et septembre lyaa).
jours à l’énergie morale qu’à la force intellectuelle. Son aversion pour les idées républicaines le conduisit donc à en méconnaître les tendances rénovatrices. Il ressuscita le régime théocratique et militaire par son étrange restauration nobiliaire et sacerdotale; il tyrannisa les citoyens en leur donnant la puérile satisfaction de voir l’Empire français s’étendre de Hambourg à Rome.
Dans ces circonstances, la honteuse apostasie de tant d’indignes républicains marqua la fragilité inhérente à toutes les convictions métaphysiques ! — Non, protesterai-je ici, car ces convictions mystiques sont les plus tenaces de toutes, au contraire; mais, quand la volonté de puissance trouve à se satisfaire sur des voies plus pratiques, elle s’empresse, il est vrai, d’abandonner les routes vertigineuses de l’empyrée. — Napoléon, contraint à élargir sans cesse le cercle de ses agressions armées, conduisit enfin les peuples de l’Europe à s’unir plus étroitement à leurs rois pour le repousser et détruisit de la sorte la sympathique admiration que notre initiative révolutionnaire et notre défense nationale avaient partout inspirée. — En réalité la volte-face de l’opinion européenne date des massacres de Septembre et des excès de la Terreur; mais il est vrai que les guerres de l’Empire achevèrent d’éclairer le monde sur la nouvelle hégire préparée par le mysticisme naturiste. - — La catastrophe de ce faux grand homme, achève Comte, ne doit laisser à la nation française qu’un seul regret, celui d’y avoir pris une part trop passive et trop tardive, au lieu de prévenir, par une opportune insurrection populaire, ce funeste dénouement de l’Empire que fut l’invasion. On dirait du Hugo de 1852; mais cette page fut publiée dès 1842, au lendemain du retour des cendres impériales — ce qui était au moins une marque d’indépendance intellectuelle. ,
Aussi bien Comte ne partage-t-il nullement les illusions, dangereuses en somme, du Bonapartisme démocratique de son époque, et de cet impérialisme national masqué d’humanitarisme qui fut si cher à Quinet, à Michelet, à tant d’autres encore. Il condamne même, en termes exprès (1), la dangereuse aberration qui, alimentée par les mensonges d’une presse coupable, pousse l’ensemble de l’école révolutionnaire à réhabiliter, par un funeste aveuglement, la mémoire, d’abord si justement abhorrée, de l’homme qui organisa la plus intense rétrogradation politique. Quels que soient, insiste-t-il, les efforts insensés d’une fallacieuse exposition historique, dont le succès momentané prouve à quel point l’absence de toute doctrine véritable facilite en ce moment les plus audacieuses jongleries, Bonaparte, plus nuisible à l’ensemble de l’humanité qu’aucun personnage du passé, fut toujours le plus dangereux ennemi d’une Révolution dont on le proclame aujourd’hui le plus éminent serviteur. Son devoir eût été d’appliquer les plus hautes intelligences à l’indispensable élaboration philosophique encore inaccomplie (le Positivisme) et d’y préparer la masse des populations au lieu d’en écarter les premières et d’en détourner les secondes. Il préféra s’abandonner à son aversion pour la grande crise républicaine où il ne savait voir, à la suite des plus vulgaires déclamateurs rétrogrades, que la facile démonstration de l'impuissance organique propre à la seule philosophie qui ait pu g présider (la métaphysique ou mystique naturiste), mais où il méconnaissait fâcheusement d’énergiques tendances vers une régénération fondamentale. — En d’autres termes, Comte approuve ici la Révolution une
(i) Cours VI. 387.
fois de plus parce qu’il la considère comme ayant appelé secrètement de ses vœux un guide tel que luimême et non pas le « Corse aux cheveux plats », dans lequel, à l’instar de Chateaubriand et des autres Messies du Naturisme, il voit surtout un concurrent malhonnête, un rival trop heureux.
Oui, si Bonaparte avait montré cette opportune sollicitude philosophique et réalisé la fameuse « sépa- « ration des pouvoirs » au profil d’un pape positiviste, l’autorité réelle du chef accepté par la France aurait acquis bien plus de solidité, quoiqu’il eût dû renoncer en ce cas, cela est certain, à la puérile fondation d’une nouvelle tribu royale. Depuis son règne néfaste, le généreux sentiment primitif de l’égalité révolutionnaire (nous savons assez que Comte réprouve cependant l’égalitarisme quand il n’est pas entraîné par son fond de mystique naturiste) a subi la plus immorale déviation sous l’influence d’une corruption générale et du désir de piller l’Europe, malgré l’inqualifiable prétention d’accélérer le progrès social par ces pillages et ces oppressions. Chez nos concitoyens occidentaux (au-delà de nos frontières), notre immense aberration guerrière de ce temps laisse encore, vis-à-vis de nous, des préventions funestes, soigneusement entretenues par les partis rétrogrades. — Et ces derniers traits ne manquent pas entièrement de clairvoyance, quoiqu’insufïisamment nuancés.
Après la chute de Bonaparte, la première Restauration reprit, plus ouvertement que lui, la politique rétrograde, si bien que les Cent Jours empêchèrent seuls l’avènement immédiat au trône de la branche cadette des Bourbons. On se réduisit alors (pendant la seconde Restauration) à une troisième tentative d’imitation anglaise, après celles dont la Constituante et le
Directoire avaient pris l’initiative. On obtint du moins de la sorte la neutralisation de la royauté et la fin de la grande dictature temporelle, créée par la Réforme, nous le savons, puis pratiquée par la Convention avec un caractère encore progressif et par Bonaparte dans un esprit désormais rétrograde. On vit même se produire une tentative de réorganisation spirituelle (Congrégation, billets de confession) sous la suprême influence d’une dangereuse corporation (les Jésuites) préalablement rétablie, avec cette unique destination. Mais une simple secousse (Juillet 1830) suffit pour marquer enfin un terme irrévocable à la grande réaction rétrograde commencée par l’institution du déisme légal de Robespierre !
Avec la monarchie orléaniste s’installa la domination des seuls intérêts immédiats. L’ordre matériel une fois à peu près assuré, la régénération fut abandonnée à la libre concurrence privée. La corruption fut organisée sur une vaste échelle, les charges financières aggravées, le roi annihilé. Cette situation rend fort problématique la vaine hérédité légale d’une fonction (royale) qui, en France, ne saurait jamais dégénérer en une simple sinécure anglaise, et qui, par conséquent, exigera toujours une véritable capacité personnelle dont la transmission domestique est peu vraisemblable. Tl y a là une prophétie, réalisée peu après mais d’ailleurs assez facile à formuler en 1842.
Voici du moins un satisfecit accordé au roi régnant, Louis-Philippe, comme par Hugo vers le même temps. L’action royale habilement exercée et sagement réduite à son indispensable office actuel, à savoir le maintien d’un ordre public si souvent compromis, a fini par obtenir suffisamment un véritable ascendant habituel. — On remarquera combien, tout ceci, dominé certes
par les idées fixes de l’auteur (par la nécessaire séparation des pouvoirs avant tout ou par l’indispensable .élimination de la « dictature temporelle »), demeure pourtant ingénieux dans le détail et infiniment supérieur, nous le verrons, à ce que deviendra la politique de Comte après l’élan donné à ses manies natives par sa crise passionnelle de 1845.
Les débats parlementaires, achève-t-il, se réduisent désormais à déterminer quelle coterie d’avocats et de littérateurs s’emparera momentanément des portefeuilles ministériels et des ambassades importantes. L’incompétence du gouvernement, ainsi avouée de façon tacite, livre la puissance intellectuelle et morale à quiconque veut et peut passagèrement s’en saisir, sans aucune garantie normale d’une vraie vocation personnelle (qui n’appartient qu’à lui nous le savons). Et pour le noter une fois de plus en passant, quelle immense suffisance intellectuelle dans ce petit professeur de mathémathiques spéciales en une humble institution privée, qui s’est cru (sans une hésitation pour nous perceptible au cours de sa vie entière), le Messie de la religion sociale définitive !
Une des conséquences de cet état de chose, remarque-t-il encore avec perspicacité, c’est la domination spirituelle du journalisme (qu’il voyait surtout à travers Armand Marrast, détesté de lui parce que Mme Comte le lui opposait souvent à titre d’exemple, pour son arrivisme efficace). Oui, dans la presse périodique, de purs littérateurs jettent sans trêve un stérile appel à des passions qu’il faudrait calmer, font une active propagande à des conceptions sociales purement anarchiques et prétendent lier la réorganisation finale à une profonde perturbation des conditions élémentaires les plus indispensables à la sociabi-
lité moderne (la propriété, le mariage, etc...) Ils suivent d’ailleurs en ceci des inspirations constamment empruntées, d’une manière plus ou moins explicite, au déisme de Rousseau (à la mystique naturiste) et de Robespierre qu’ils érigent en fondement nécessaire de la régénération humaine. Ces gens vont donc prônant les plus absurdes utopies et formant de vastes coteries aux calculs exclusivement mercantiles, en un temps où la méditation solitaire est seule capable de produire des convictions véritables, en sorte qu’une sage politique devrait au contraire encourager systématiquement l’action sociale des penseurs isolés. (Nous savons lesquels).
Comte achève ainsi l’examen, dans leur suite naturelle (?) dit-il, des cinq périodes qu’il déclare essentiellement propres à la crise finale d’un demi-siècle, dont l’issue sera le triomphe positiviste. Elles ont du moins conduit à reconnaître l’irrécusable nécessité d’une réorganisation spirituelle dont Yinévitable avènement, désormais complètement préparé, n’attend plus que l’indispensable initiative philosophique qui, seule, manque encore et que Comte a osé tenter dans son traité fondamental, destiné à caractériser, sous ses différents aspects, la rationnalité positive. Désormais, la doctrine critique négative (partis avancés) et la doctrine rétrograde se succèdent au pouvoir, à des intervalles de plus en plus rapprochés. Une école, dite en ce temps du « juste-milieu » mais que Comte appelle l’école stationnaire, est venue cependant s’intercaler entre les deux précédentes et prendre parfois sa part du gâteau ministériel. La présence de cette dernière au pouvoir offre du moins cette utilité qu’elle permet le progrès de l’élaboration positive, à peu près impraticable sous l’empire entraînant ou
oppressif de l’une ou l’autre des philosophies antagonistes, la métaphysique et la théologique. Elle assure en effet provisoirement l’ordre matériel qui demeure indispensable à l’achèvement de cette grande opération philosophique. En sorte que les Thiers et les Odilon Barrot ne sont tolérés par la Providence que pendant la rédaction par Comte de la Bible définitive.