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IV. — La bizarre politique étrangère de Comte

L’auteur du Cours de Philosophie positive se montre beaucoup moins lucide en matière de relations extérieures. Il ne s’intéresse au surplus qu’aux nations façonnées par la culture latine, puis germanique, qui avoisinent immédiatement la France (de même qu’en astronomie, il ne porte en ligne de compte que les planètes visibles à l’œil nu). Jusqu’à ce que la réorganisation positive soit assez avancée, écrit-il avec netteté (1), son élaboration systématique doit demeurer concentrée sur cette partie de la race blanche qui forme, en quelque sorte, l’avant-garde de l’humanité pensante et qui se compose des cinq grandes nations de l’Europe occidentale : France, Angleterre, Allemagne, Italie, Espagne. Leur unité culturale s’est constituée dès le temps de Charlemagne et n’a jamais cessé entièrement depuis lors. — Toutefois, et malgré l’homogénéité fondamentale de la population d’élite à l’ensemble de laquelle la grande élaboration philosophique propre au XIX® siècle doit être directement destinée, il existe des différences importantes entre les cinq peuples qui la composent.

(i) Cours VI. 639.

Entre ces peuples, Comte a proposé deux classifications hiérarchiques successives, l’une avant, l’autre après sa crise érotique de 1845; la seconde encore plus méridionaliste que la première, nous le verrons, comme il convenait d’ailleurs à son état d’âme devenu plus émotif et plus passionnel au cours de sa passion de vieillesse. Examinons d’abord son classement de 1842. — En tête, il place naturellement la France qui ne perdra jamais cette prééminence incontestable parce qu’elle est le siège nécessaire de la principale élaboxation future (à titre de pays natal d’Auguste Comte, Messie de la révélation positiviste). Ce privilège initiateur, elle l’a toujours possédé dans le passé en vertu de son admirable instinct politique. Sa capitale est plus que jamais la patrie commune de tous les hommes civilisés.

Immédiatement ensuite vient l’Italie, malgré sa servitude de longue date sous le joug autrichien. Elle doit ce classement, si honorable encore, à ces deux circonstances qu’elle n’a jamais accepté le protestantisme et que son éclat esthétique fut incomparable. Après elle, il faut placer l’Allemagne, trop « métaphysique » sans doute, affectée d’une trop mystique prédilection pour des concepts vagues et absolus que Comte juge devoir entraver toute vraie réorganisation sociale; mais, en revanche, studieuse, réfléchie et trouvant comme l’Italie dans son défaut présent d’indépendance nationale un stimulant au désir de la régénération positiviste. Ensuite seulement vient l’Angleteri'e, hypocrite, égoïste, orgueilleuse, cupide, mais capable d’engendrer des penseurs nets et originaux. (Comte y avait déjà trouvé ses premiers commentateurs). Enfin, et en dernier lieu, l’Espagne, très retardée par l’incorporation trop intime du catlioli-

cisme à son système de gouvernement, mais sublime dans sa résistance à Bonaparte.

L’auteur du Cours propose la création d’un Comité positif occidental dans lequel siégeront huit Français, sept Anglais, six Italiens, cinq Allemands et quatre Espagnols. — Et l’on remarquera que l’Angleterre a soudain passé du quatrième rang au second dans la hiérarchie occidentale. Mais il est pour cela une raison d’opportunité; son cas formant, évidemment, Vantitlièse de celui de la France en matière politique, leur combinaison doit offrir l’importance la plus décisive dans la formation initiale d’une telle association. Le Comité siégera naturellement à Paris tout d’abord, en évitant cependant de s’asteindre à aucune résidence invariable.

Revenons sur les raisons données par Comte à l’appui de sa première classification des peuples occidentaux. J’ai déjà dit pourquoi la France est en tête; c’est patriotisme instinctif et Messianisme personnel. Quelques années plus tard il écrira, dans une singulière inspiration, au czar Nicolas pour lui demander son patronage en lui exposant que l’élaboration de la nouvelle doctrine sociale se trouve réservée au grand Centre occidental (la France et Paris) dont la spontanéité, nécessairement désordonnée doit néanmoins être toujours respectée, comme profondément indispensable à la solution commune ! Et le mysticisme national n’a donc jamais été plus intimement combiné avec le mysticisme social. Comte a placé d’abord l’Italie au second rang dans sa classification hiérarchique, parce qu’elle fut assez heureusement préparée par l’ensemble de ses antécédents pour avoir évité la halte trompeuse du protestantisme et que chez elle l’esprit humain pourra donc, par une transi-

tion plus nette et plus rapide, passer directement de l’état pleinement catholique à l’éclat franchement révolutionnaire ! (1)

A l’Espagne, on devrait accorder, il est vrai, le mérite de la même résistance au protestantisme, mais elle n’a pas eu celui de préparer la révolution univeiselle et de posséder son carbonarisme. L’Italie devint en outre de plus en plus chère à Comte à mesure qu’il pratiqua plus constamment ses poètes, Dante et Pétrarque surtout, mais en outre l’Arioste, et, parmi les contemporains, l’honnête Manzoni. Dans les derniers mois de sa vie, il invitera l’un de ses adeptes à étudier le chinois, car l’italien étant destiné à devenir la langue universelle sous le règne du Positivisme, après s’être incorporé toutes les autres langues, il faudrait examiner s’il est réellement inconciliable avec le chinois, comme on le suppose d’ordinaire, sans examen.

Notre philosophe a peu parlé de l’Allemagne; mais l’âme anglaise a été souvent l’objet de ses commentaires. L’évolution politique de ce pays s’étant faite pendant longtemps sous de tout autres inspirations que celles du mysticisme naturiste, elle gênait son esprit essentiellement systématique. Il l’expliquait donc par une exception unique, et d’ailleurs fort instructive, aux lois sociologiques formulées par lui pour la première fois; et il est très souvent revenu sur cette interprétation historique peu persuasive. On peut lire dans le Cours (2) que Y exception de l’Angleterre, si prônée par nos anglomanes en vue de nous inciter à une vaine imitation politique, tient à sa position insu-

(1) Cours VI. 120.

(2) Cours V. 579.

laire et à la double conquête saxonne, puis normande que la population primitive a subie. En effet la noblesse saxonne se montra capable de former un lien entre la noblesse normande et les classes industrielles. Cette intervention de l’aristocratie dans la production a engendré des résultats fort remarquables à première vue, mais très mal préparé l’avenir social du pays, s’il faut en croire notre penseur : « Vous concevez

« l’Angleterre comme destinée à gouverner le monde, « écrira-t-il en 1850 à un professeur de chimie londo- « nien. Comment avez-vous pu me croire un seul « instant capable d’admettre une telle hérésie « politique ? »

Quant aux Etats-Unis de l’Amérique du Nord, leur révolution de la fin du XVIIIe siècle ayant consacré tout simplement la suprématie politique des métaphysiciens (Franklin et Washington !) ou des légistes, ils restent et resteront fort en arrière de l’Europe, dont ils devront recevoir, en temps opportun, leur régénération finale. Ils sont en effet très incapables d’une telle initiative philosophique, malgré les puériles illusions aujourd’hui relatives à leur prétendue supériorité politique (chez Tocqueville et les doctrinaires, sans nul doute). — Tout ceci témoigne d’une médiocre perspicacité, on en conviendra.

Après sa régénération personnelle par le contact de Clotilde de Vaux, Comte classera quelque peu différemment les cinq peuples d’élite. L’Italie reste immédiatement après la France, mais l’Espagne se place aussitôt ensuite, au lieu d’occuper le dernier rang et l’Angleterre passe devant l’Allemagne. C’est que la Grande-Bretagne lui assure, à cette époque, la majeure partie du subside qui soutient son existence matérielle; manifestation qui démontre clairement l’aptitude de

ce grand pays à la régénération positive ! Au contraire, l’Allemagne a prouvé, par l’échec de son effort libéral en 1848, qu’elle n’était nullement revenue de son « ontologie » ou métaphysique maladive. Les deux nations latines du sud seront régénérées les premières après la France. Telle était la haute mission que Comte réservait, en pensée, à Mme de Vaux qu’il voyait déjà devenue un écrivain illustre et s’employant à prêcher la bonne nouvelle positiviste au-delà des monts, alpestres ou pyrénéens. Là, comme autrefois en Judée, les conversions commenceront principalement par les femmes. A défaut de son incomparable amie, sitôt ravie à ses adorations exaltées, il espéra ensuite dans quelques autres évangélistes féminins qui se signalaient à son attention par leur piété, plus ou moins factice, pour la sainte mémoire de Clotilde; mais il connut les plus amères désillusions de ce côté, comme nous l’apprend sa cinquième confession annuelle aux mânes de la disparue, et les deux péninsules occidentales restèrent ainsi dépourvues d’apôtres.

J’arrêterai après ces constatations instructives l’examen des principales illusions mystiques qui ont pesé d’un poids si lourd sur la possible efficacité « rationnelle » du Cours de Philosophie positive. Les continuateurs de Comte ne les ont que jusqu’à un certain point corrigées et ses lecteurs plus indépendants, tels que Taine, n’ont pas laissé de leur emprunter aussi quelque chose, comme je l’ai indiqué déjà. Ces illusions sont assez nombreuses et essentielles pour me ranger à l’opinion des historiens qui se refusent à voir une subite irruption du mysticisme dans la pensée de Comte, lors de son grand amour d’âge mûr. Littré penchait vers cette dernière opinion afin de justifier à ses propres yeux sa trop longue

docilité aux suggestions de son maître. En réalité, celui-ci avait déjà largement sacrifié, avant 1845, aux toniques suggestions du mysticisme naturiste. Il est vrai de dire toutefois que son aventure passionnelle vint donner un nouvel essor imprévu à cette peu apparente disposition de son âme. Elle modifia grandement le Positivisme initial en accentuant ses défauts, en les étalant sans voile à tous les regards. L’œuvre ultérieure de Littré représente seule, à peu de chose près, ce qu’aurait pu devenir le Comtisme de la première manière, s’il s’était rationnalisé davantage devant les leçons de la vie. Mais, pour profiter de ces leçons, il faut avoir conservé une certaine jeunesse, une certaine élasticité des facultés de synthèse. Sans jamais péricliter chez Comte, ces facultés parurent s’ossifier en quelque sorte aux approches de la cinquantaine, pour se figer enfin dans une activité en quelque sorte machinale et dans des minuties de classification à vide qui laissèrent le champ libre à la patente manie de ses derniers ans.

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