LIVRE III
LE DEUXIÈME ASPECT MYSTIQUE DU COMTISME OU LA POLITIQUE POSITIVISTE FONDÉE SUR LE DRESSAGE A L’AMOUR. — LE POSITIVISME RELIGIEUX (1845-1857).
En 1842, au début de l’été, Mm' Comte abandonna une fois de plus le domicile conjugal, mue par des sentiments qui ne sont pas tout à fait éclaircis pour nous car il nous manque la version de Caroline sur ses dernières contestations domestiques; nous ne possédons que les confidences de son époux. Après avoir envisagé avec une fébrile appréhension ce changement dans ses habitudes de vie, après avoir obtenu, par un ultimatum et par un refus de crédits, la prolongation de la vie commune durant quelques semaines encore, celui-ci se sentit plutôt soulagé par le départ de sa compagne et ne consentit plus jamais à une réconciliation, souvent sollicitée par elle. C’était en effet un élément d’inquiétude et d’agitation qui disparaissait ainsi de son existence. En revanche, un élément de pondération et de discipline sociale allait lui manquer à la suite de cette séparation, car la solitude totale est souvent mauvaise conseillère, surtout pour des tempéraments
de cette sorte. Sa « crise polytechnique » devait d’ailleurs s’accentuer presqu’aussitôt sous l’influence de la violente « Préface personnelle » qu’il mit à ce moment au dernier volume du Cours. Désormais, ce n’est plus seulement l’avancement qui se fait attendre pour lui; la totale élimination se prépare.
Par compensation, il récolte enfin quelques tardives satisfactions d’amour-propre; et d’abord, du côté de l’Angleterre. Une première étude avait été consacrée au Cours de Philosophie positive dans YEdinburgh Review, fort influente alors, par un savant d’Outre- Manche; mais cette étude ne visait que les deux volumes initiaux du Cours, et seulement dans leur partie purement scientifique, sans tenir grand compte de la synthèse philosophique préliminaire. Après l’achèvement de sa première philosophie de l’histoire ou Sociologie (avec la publication du VI* et dernier volume), les traits courageusement rationnels que j’y ai souligné tout d’abord apparurent en pleine lumière; tandis que les excès mystiques, également relevés dans mes précédents chapitres, étaient facilement excusés par la complice opinion de l’époque. Cet effort de synthèse historique, au total puissant et fécond, allait donc être remarqué, soutenu, prôné par deux hommes de valeur au delà et en deçà de la Manche : par Stuart Mill qui entre alors en correspondance avec l’auteur; par Littré qui commence sa campagne de presse en faveur du Positivisme.
La correspondance avec Mill est fort intéressante. Comte y apporte une confiante cordialité, très satisfait qu’il se sent d’une adhésion dont il n’ignore point la compétence et l’importance. Infiniment moins souple d’esprit toutefois que son interlocuteur, il se montre en outre, durant ces années critiques de sa carrière, de
plus en plus envahi par la manie pontificale qui lui met, pour ainsi dire, des œillères et ne le laisse plus regarder devant lui que sous un angle fort étroit. Leurs relations cesseront donc enfin par sa faute, en raison de sa suffisance imperturbable et de son indifférence devant les plus solides objections.
Et, par exemple, Mill avait d’abord accepté, je l’ai dit, le principe de la « séparation des pouvoirs », à la grande joie de son interlocuteur. Il expliquait qu’une doctrine plus vague et cependant de même signification avait été tirée par lui de ses propres méditations historiques; il croyait à un antagonisme bientôt dressé contre le pouvoir dominant dans toute société progressive. Mais, à mon avis, c’est là une vue qui tient davantage du principe de la lutte (les classes alors élaboré par Marx, que de l’apologie, maistrienne ou menaisienne, d’un pouvoir spirituel indispensable. Mill n’aperçut pas tout d’abord le caractère personnel et nettement maniaque de la thèse comtienne sur ce point.
Tout à fait méritoire en revanche me paraît son acceptation courtoise des sévères et même injustes jugements que le Cours renferme, çà et là, sur l’évolution politique anglaise. Il concède, à tout le moins, que la civilisation française se rapproche, plus que toute autre, du type normal de l’évolution humaine, tandis que l’histoire anglaise s’écarte sensiblement de la marche ordinaire des faits sociaux. Mais, sur beaucoup d’autres points, il refuse de s’incliner devant les bizarres jugements de Comte. Ainsi, malgré une étude attentive des textes, il ne parvient point à discerner du génie dans l’œuvre de Gall. En outre, son correspondant français l’étonne évidemment, bien qu’il le lui fasse peu sentir, par le récit passionné de ses
démêlés polytechniques et par ses procédés de polémique à l’égard des savants qu’il croit ses ennemis. Racontant le procès qui naquit de ses attaques contre Arago, le persécuté indique qu’il a décidé de prendre la parole en personne devant le tribunal pour défendre son bon droit contre son éditeur infidèle; et il ajoute qu’Arago a fait répandre dans le public le bruit qu’on allait entendre un fou à la barre. Quel lecteur de sangfroid ne se serait pas inquiété quelque peu devant une si étrange interprétation des faits.
La question du féminisme divisa surtout les deux interlocuteurs. Mill était d’abord beaucoup plus avancé d’opinions sur ce point que Comte (qui n’avait pas encore rencontré M"‘e de Vaux). Il estimait que le mariage (ainsi que la propriété) était destiné à subir des modifications bien plus essentielles que ne le concédait le penseur français. En principe, il n’admettait pas la subordination d’un sexe à l’autre, subordination dont le Cours proclame la nécessité à mainte reprise. Comte croyait alors les femmes peu susceptibles de réfréner leurs passions par la raison; Mill les en jugeait plus capables que l’homme au contraire. Sur cette question, ni l’un ni l’autre des deux correspondants ne fit un seul pas en arrière. L’Anglais dut être plus que satisfait toutefois lorsque la rencontre de Clotilde eut entièrement transformé l’opinion de Comte qui fut conduit à instaurer un véritable culte de la femme. Mais il trouva sans doute que l’instable théoricien allait trop loin dans ce nouveau sens et leur correspondance se ralentissait précisément à cette heure.
Ces divergences théoriques, d’abord latentes, se précisèrent davantage lorsque Comte voulut intéresser financièrement Mill et les amis anglais de celui-ci à son projet de Revue Occidentale : « Nous nous trouverions
« en désaccord, écrit franchement l’Anglais à cette « occasion, plus souvent et plus sérieusement que « vous ne semblez le croire, et que, moi-même, je ne « l’avais d’abord espéré. Une école antireligieuse « effrayerait notre public. » Comte, qui à sa manière marchait à ce moment vers la religion, propose du moins de faire traduire pour le public anglais la courte dissertation qu’il appela sa première « Sainte- « Clotilde » et sur laquelle je reviendrai. Mais la lecture de cette pièce, assez étrange, à vrai dire, semble avoir déterminé Mill à marquer un nouveau mouvement de recul : « Votre lettre à Mm* de V..., écrit-il avec « sa modération et sa politesse coutumières, est sans « doute fort propre à adoucir les préventions de ceux « ou de celles qui, déjà à moitié détachés des anciennes « idées (théologiques), tiennent fortement, par l’imagi- « nation et par les affections, à la satisfaction que « l’ancien système, en tant que système organique,
« offrait et devait offrir à la partie sympathique de « notre nature. Par ces raisons même, je la crois
« impropre au public anglais . Un temps viendra où
« ce sera peut-être très utile de donner ici de la publi- « cité à cet opuscule. Ce sera le temps, peut-être « prochain, où vous serez publiquement attaqué et « dénoncé ici comme athée. Alors, il conviendra « peut-être de faire voir et comprendre au public « l’immense intervalle qui sépare votre athéisme de « celui, seul connu jusqu’ici, de l’école de Diderot et « d’Holbach. » — Je dirai comment se fit enfin leur tacite rupture, hâtée par les allures de plus en plus despotiques de Comte.
Après la publication terminée de son Cours, la tendance véritablement rationnelle de sa pensée prescrivait à ce dernier de laisser la Sociologie, définie par
lui comme science, se corriger et se développer dans le cadre positif tracé par ses soins tout d’abord, mais déjà débordé par sa tentative d’exécution prématurée; puis, d’attendre un peu davantage encore que la politique des nations civilisées se modelât sur les enseignements du passé de l’espèce ainsi recueillis et synthétisés avec plus de méthode qu’auparavant. — Ce sera l’attitude de Littré, à peu de choses près. — Tout au plus, et conformément au plan de vie qu’il s’était marqué dans son principal opuscule de jeunesse, était-il en droit de rédiger une politique positive encore plus prématurée que sa Sociologie mais qu’il aurait donnée franchement comme hypothétique ou même utopique; en d’autres termes, il lui était loisible de tracer en artiste un tableau attrayant de l’avenir social afin de hâter l’avènement de cet avenir. Peut-être y songea-t-il en 1842; mais 1845 vint à la traverse avec la rencontre de Mme de Vaux.
Alors, à la grande surprise de ses premiers lecteurs de sang-froid, la Politique positiviste qu’il entreprend en effet de leur proposer, va se trouver noyée dans des développements d’un tout autre caractère. Il s’embarque en effet dans une entreprise qu’il avait très sévèrement condamnée naguère chez son maître Saint- Simon et, plus encore, chez les continuateurs directs de celui-ci : à savoir la création d’une religion nouvelle. Qu’on se reporte plutôt à la lettre envoyée par lui à Michel Chevallier en 1832 et que j’ai cité précédemment, et à celle qu’il adressa le 7 janvier de la même année à Marrast comme je le dirai plus loin.
Il s’engagea sur cette voie pour deux motifs selon moi : d’abord, parce que, mystique naturiste de fond comme toute son époque, il évolua au cours des années pour revenir sur le tard à ses mystiques convictions de
début, après une période plus rationnelle, ce qui est un fait de fréquente expérience; puis, encore, je viens de l’indiquer à plusieurs reprises, parce que cette évolution rétrograde fut hâtée dans sa pensée, et conduite très rapidement à son terme par l’aventure passionnelle imprévue de sa quarante-huitième année; aventure qu’il nous faut donc étudier avec attention maintenant.