I. — Les antécédents de Clotilde de Vaux. — Lucie
Le père de Maximilien Marie était un paysan du Loiret devenu capitaine dans les armées de l’Empire, après une vingtaine d’années de services; il avait fait longtemps la rude guerre d’Espagne. Ce soldat, plutôt fruste, avait épousé cependant, à la faveur du brassage social produit par les événements révolutionnaires, la fille d’un émigré de fort bonne famille lorraine, le comte de Ficquelmont. Le frère de Madame Marie, passé en Autriche avec la maison de Lorraine, devint un homme d’état important à Vienne et maria sa fille à un prince Clary- Aldringen. Nous le verrons soutenir quelque peu, de ses deniers, sa nièce Clotilde après la naufrage lamentable que subit l’existence conjugale de celle-ci. — Le
ménage Marie éleva en effet trois enfants, deux fils et une fille, sans autres ressources que la solde, puis la pension de retraite de l’officier subalterne. Une place de percepteur rural à Méru (Oise), qu’il obtint de la Restauration, lui permit d’achever sa tâche paternelle.
Comme ses frères, Clotilde reçut même une éducation soignée car elle fut pendant quelque temps élève dans l’une des maisons de la Légion d’honneur. Des relations de voisinage dans l’Oise la conduisirent à prendre pour époux en 1835, un certain Amédée de Vaux (ou Devaux, car telle paraît avoir été l’orthographe initiale du nom) qui, en dépit d’une jeunesse assez décousue, fut agréé par l’administration comme remplaçant de son beau-père dans la perception de Méru. Clotilde avait alors vingt ans. Moins de quatre ans après, en 1839, éclata dans la vie de la jeune femme restée sans enfants, une lamentable catastrophe. Son mari joua, puisa dans la caisse publique dont il avait la gestion et prit la fuite pour éviter la Cour d’assises. Sous le nom de Morel il paraît d’être fixé quelque temps comme ouvrier confiseur à Liège d’où il envoya des lettres assez intéressantes à Clotilde, dans le style romantique de l’époque; après quoi l’on perdit sa trace et son sort ultérieur est toujours resté inconnu des siens.
Selon la loi de l’époque, la victime de ce triste personnage demeurait, quoique jeune et jolie, dans l’impossibilité de se remarier, parce que le décès de son époux n’était pas établi et que la « mort légale », qui l’avait frappé comme voleur des deniers publics, ne rendait pas, juridiquement, la liberté à sa compagne. Elle vécut le plus souvent près des siens, étant sans aucune ressource personnelle. Son oncle autrichien, touché de son triste sort, envoyait annuellement
une somme de six cents francs à Madame Marie pour l’entretien de sa fille. Heureux temps que celui ou pareille charité atteignait largement son but, puisque Comte accusera la mère de Clotilde de détourner une partie de l’argent au bénéfice de ses autres enfants.
Mme de Vaux connut alors un amour platonique, semble-t-il, et, en tous cas malheureux, dont elle parlera dans sa correspondance avec Comte à plusieurs reprises. Selon une tradition conservée dans sa famille, l’objet de cet amour aurait été le journaliste Marrast, de Saint-Gaudens, dont j’ai déjà prononcé le nom. S’étant fait connaître au public comme manifestant particulièrement exalté aux obsèques fameuses de Manuel, sous la Restauration, Marrast joua un certain rôle dans la presse d’opposition sous la monarchie de Juillet, fut un instant président de la Constituante en 1848, mais s’éteignit peu après dans l’oubli. Je crois que cette version des faits repose sur quelque méprise, comme il arrive fréquemment pour certaines traditions de famille, après deux ou trois générations écoulées; car Marrast protégea les débuts littéraires de Clotilde, mais la correspondance de celle-ci nous le montrera sous un tout autre jour que celui du beau jeune homme, aimé sans espoir, auquel elle fait allusion d’autre part comme à l’objet de sa passion contrariée. Comte, qui n’aimait point Marrast, je l’ai dit, l’accusera, tout au contraire, de jouer vis-àvis de Mme de Vaux le rôle des vieillards près de la chaste Suzanne. Après lui avoir offert de collaborer largement à son journal, il aurait tenté de faire payer sa complaisance par d’intimes faveurs, à la très grande indignation du chevalier servant en titre de la dame — qui, d’ailleurs, faisait, sans plus de succès, d’analogues tentatives sur sa vertu vers la même époque. — Enfin
Clotilde a écrit dans sa lettre à Comte du 14 septembre 1845 que le héros de son roman vécu n’était pas marié; or Marrast l’était, et depuis longtemps déjà.
Quoi qu’il en soit des circonstances de cet amour mal connu de nous, Mme de Vaux, qui sentait le besoin de gagner sa vie afin de retrouver, vis-à-vis des siens, quelque indépendance, — comme il était advenu pour George Sand dix années auparavant, — décida de recourir également à sa plume, mais avec un beaucoup moindre génie, en dépit des extases admiratrices que nous constaterons chez Comte. Elle écrivit une courte nouvelle intitulée Lucie. Ainsi qu’il arrive à presque tous les débutants de la carrière romanesque, c’était un récit, à peine modifié dans quelques détails, de sa propre histoire et de ses vicissitudes sentimentales personnelles. Marrast l’imprima dans son journal. Comte l’a réimprimé, un peu plus tard, en tête de son second ouvrage d’importance (le Système de Politique positive), et l’a traité d’immortel chef-d’œuvre. Exagération évidente et jugement de sa manie grandissante, car il en avait écrit à l’auteur, le G juin 1845 : « L’imperfection naturelle de « votre première ébauche ne m’a point empêché d’y « démêler le germe évident d’un vrai talent littéraire. » C’est ce qu’il y avait à dire, pour encourager l’écrivain débutant. En effet ces très courtes pages, de dessein trop sommaire et qui semblent le plan d’un roman auquel le développement aurait fait défaut, ne sont pas mal écrites et renferment quelques pensées fines. Il y a là comme un pâle reflet de la mélancolique Valérie dans laquelle Mm* de Krudener avait exprimé, pour la génération précédente, sa rêveuse personnalité. Je résumerai en quelques mots l’intrigue de ce petit ouvrage qui est un roman par lettres.
Lucie a été l’épouse d’un homme qu’on accuse d’avoir assassiné un banquier, son associé, afin de dissimuler les vols faits par lui dans la caisse commune; il a été conduit à ces crimes par la funeste passion du jeu et il a pris la fuite. — Très transparentes allusions aux méfaits d’Amédée de Vaux. — Restée seule, Lucie se sent assoiffée de maternité; — nous verrons cette aspiration jouer un moment son rôle dans les relations de Clotilde avec Comte. — Elle s’éprend d’un certain Maurice; celui-ci répond à son amour et exprime à son amie ses révoltes contre la loi de l’époque, qui, tout en frappant certains coupables de mort civile et en ne leur permettant donc plus d’engendrer que des bâtards, refusait cependant de libérer l’épouse que la société leur avait conjointe. Par une pétition adressée au Parlement, il demandera la réforme de cet abus; mais des hommes graves lui font entendre que les législateurs ne modifieront pas le code sur ce point; — sans doute afin de maintenir intacte la famille monogamine déjà ébranlée sur ses bases pendant la période révolutionnaire par les abus du divorce qui fut supprimé au début du XIX” siècle.
Devant une telle « cruauté » de leurs semblables, les amoureux se demandent s’ils ne sont pas moralement autorisés à suivre le penchant de leur cœur. Lucie se sent libre devant la raison et devant l’honneur ! « Périssent, lui écrit son ami, les chimères qui se « dressent entre nous ! » C’est l’accent des romans vénitiens de George Sand, et presque l’appel au mysticisme passionnel. L’ardent jeune homme ajoute qu’il connaît une comtesse de L... dont le mari est au bagne. Or le digne X... est devenu amoureux de cette charmante personne et ils se sont unis devant la Nature : « Eh bien, poursuit le correspondant de Lucie, elle me
« racontait que ce qu’elle a dû souffrir de sa propre « famille est incalculable ! Comme je lui en témoignais « mon étonnement, vu leurs idées avancées à tous, « elle répondit : En êtes-vous donc à votre catéchisme « de l’homme ? Ils m’autorisent bien à être athée, « mais non pas à me passer des sacrements ! » Ce passage est certainement un écho des discussions de Clotilde avec les siens après le naufrage de sa vie. Ils redoutaient fort de la voir imiter la comtesse de L... et ils jugèrent (non sans raison, nous le verrons) que Comte, tout en admirant sa résistance vis-à-vis des autres et sa soumission aux nécessités sociales, la poussait sur la voie de l’irrégularité quand il s’agissait de le favoriser lui-même !
Il est vrai que, tout en réclamant à son profit une exception qui lui permît de satisfaire ses passions personnelles. Comte envisagea toujours la carrière littéraire future de son amie comme devant être consacrée à consolider la morale conjugale. Il approuvait donc grandement Lucie de résister à Maurice dans le roman, et plus tard, il se fera même une devise de la déclaration par laquelle la jeune femme répond aux incitations de son soupirant : « C’est en vain que notre « malheur nous pousserait à nous élever contre la « société. Ses institutions sont grandes et redoutables « comme le labeur des temps. Il est indigne des grands « cœurs de répandre le trouble qu’ils ressentent ! » Ces mots pouvaient devenir le programme d’une série de romans antisandiens. Comte rêva pour son amie cette destinée, mais elle n’avait certainement pas ni le talent ni la force d’àme nécessaire pour remonter les courants de l’opinion naturiste, en son temps.
Dans Lucie, elle ne s’emploie pas de façon bien suivie et bien conséquente à réparer les maux causés par la
prédication passionnelle de Sand. Son héroïne critique les femmes écrivains, au moins dans l’état de mariage, mais elle corrige aussitôt cette sentence par un profond salut à George Sand et à ses émules : « J’excepte, bien entendu, la femme éminente que son « génie pousse hors des sphères de la famille. Celle-là « doit trouver dans la société son libre essor, car la « manifestation est le vrai flambeau des intelligences « supérieures. » Enfin Lucie parle de « ces hommes « appelés sensés, sans doute parce qu’ils ont fini de « démeubler le cœur au profit de la tête ! » Ce qui la montre indulgente au sentiment et défiante de la raison. Elle résiste, malgré tout, aux instances intéressées de Maurice; elle l’engage à « reverser sur la « société les flots d’amour et de dévouement qui sont « en lui ! » Après quoi, elle expire et il se tue.
Les proches de Clotilde avaient vu d’un œil soucieux ce début dans les lettres et dans le journalisme. Il faut avouer que l’opuscule n’était ni très réservé (en conséquence des allusions trop claires de la jeune femme au crime commis par l’homme dont elle portait encore le nom), ni très rassurant pour une famille traditionnaliste, en raison des velléités d’émancipation dont je viens de signaler quelques-unes. Au contraire, Auguste Comte entré dans l’intimité de cette famille très peu de temps avant la publication de Lucie, et d’ailleurs épris de l’auteur au premier coup d’œil, s’éprit en même temps de l’œuvre. Il la jugeait peut-être faA^orable, en son fond, aux espérances de conquête qu’il ne cessa de nourrir pendant la première période de ses relations avec Clotilde. Il poussa donc celle-ci, de tout son pouvoir, à la rédaction d’un second roman qui devait s’appeler Wiihelmine et paraître également dans le journal de Marrast.
L’idée de ce nouveau récit, assez bref encore quoiqu’il dût être quatre fois plus développé que le premier, était issue de la lecture des Lettres à Marcie. Cette œuvre de Sand que j’ai commenté dans mon étude sur la grande femme de lettres, est assez décousue. Ecrite au jour le jour pour une revue fondée par Lamennais lorsqu’il sortit de l’Eglise, la disposition d’esprit des dernières pages n’est plus la même que celle qui dicta les premières. M"" de Vaux projetait une réfutation de cet écrit. Sa Wilhelmine devait être une femme « excentrique ». Après avoir cédé à toutes les insinuations contre l’ordre et le mariage, elle irait se briser sur toutes les grèves des passions, mais en se conservant pure, pour aboutir enfin au calme de la vie de famille. C’est à peu près le plan de Julie, remarquonsle, ou celui de Delphine (moins le dénouement) ou même celui d ’lndiana et de Jacques. C’est en un mot celui de presque tous les romans contemporains qui ont sapé la vie de famille par le mysticisme passionnel, sous le couvert d’une factice conclusion traditionnaliste; car le public, grandi dans l’atmosphère naturiste de notre temps, en goûte les développements émancipateurs et en laisse là les tardives incitations à la maîtrise de soi. Wilhelmine est restée à l’état d’ébauche informe. Sans doute Mm* de Vaux, même en santé, eût-elle été peu capable d’écrire un roman de quelque ampleur, car l’imagination ne paraît pas avoir été son privilège, mais plutôt les fines remarques de psychologie courante.