‹ Auguste ComteChapitre 34 sur 57 · II. — La correspondance « sacrée · texte numérisé non relu

II. — La correspondance « sacrée

L’école positiviste a publié, avec vénération, la correspondance échangée entre Clotilde de Vaux et Auguste Comte. C’est un document du plus haut intérêt psychologique. Dans les lettres de Comte qui sont de beaucoup les plus amples, on trouve quelques belles pages à côté d’excentricités trop patentes. Il n’est que d’en suivre, pas à pas, les indications copieuses pour comprendre, autant qu’il est désirable, la crise érotique imprévue qui orienta la vieillesse du penseur sur cette voie assez différente de celle où le croyaient engagé définitivement ses premiers adeptes.

Le dialogue s’ouvre, le 30 avril 1845, par un billet du philosophe qui envoie à la sœur de son ancien élève une traduction française de Tom Jones, un admirable chef-d’œuvre, dit-il. Clotilde répond en saluant poliment la supériorité intellectuelle du penseur. Enhardi, celui-ci reprend alors la plume pour souligner l’analogie qu’il constate entre leurs tristes destinées : un malheur immérité les a fait l’un et l’autre veufs, bien que leur conjoint soit en vie. En laissant à leurs cœurs les plus tendres exigences, cette infortune leur interdit néanmoins les satisfactions les plus légitimes !

Dès le 17 mai, le galant suranné confesse plus ouvertement sa passion : « Sans doute, écrit-il, les « grands sentiments d’amour universel où m’entre- « tiennent habituellement mes propres travaux sont « délicieux à éprouver. Mais combien leur vague « énergie philosophique est loin de suffire à mes vrais « besoins d’affection !... La douce résurrection morale « que je vous dois coïncide avec l’élaboration nais- « santé de mon second ouvrage. Quel contraste pré-

« cieux elle m’offre avec le triste état de compression « affective où j’étais, malgré moi, plongé en commen- « çant, il y a quinze ans, mon ouvrage fondamental, « presqu’entièrement exécuté ensuite sous cette acca- « blante impression ! » Et voici qui rappelle déjà Jean- Jacques Rousseau près de Mm' d’Houdetot : « Ces « précieuses émotions, ces effusions intimes, ces « larmes délicieuses... contribuent, dans le silence de « mes longues nuits, à prolonger mon trouble « physique... et mes ravissantes insomnies ! » Oui certes, il traverse une grave crise d’exaltation nerveuse, sous l’influence de cet amour tardif et premier; il avouera, un peu plus tard, qu’il a de nouveau touché le seuil de la folie. Et l’élaboration naissante du Système de Politique positive fut profondément influencée par cet état d’âme.

Clotilde se tait cependant après la lecture de confidences si peu mesurées. Aussi Comte, très anxieux devant cette attitude réprobatrice, s’empresse-t-il de reculer, de s’excuser. Elle répond enfin, le 21, sur un ton de dignité et de bonne éducation : « Il y a un an « que je me demande chaque soir si j’aurai la force « de vivre le lendemain... Ce n’est pas avec de telles « pensées qu’on peut faire des coups de tête ! » Allusion à sa grande blessure d’amour récente par le mystérieux personnage dont j’ai parlé plus haut. — Et lui de s’humilier aussitôt davantage : « Vous avez « dû, comme tout le monde, remarquer en moi cette « exception frappante, encore plus relative au cœur « qu’à l’esprit, et toutefois étrange sans être unique, « qui me fait conserver, dans ma pleine maturité « physique, toute la verdeur et toute l’impétuosité de « la jeunesse, avec tous les avantages de spontanéité, « mais aussi avec tous les inconvénients de son inez-

« périence. » Il réclame le pardon de ses récentes folies.

Elle répond dès le lendemain, d’un accent rasséréné et non sans verdeur : « Je reçois votre encens avec « l’humilité qui me convient. Je n’ai encore rencontré « la perfection ni chez les autres ni chez moi. Il y a « de gros ulcères au fond de chaque sac humain: le « tout est de savoir les cacher. Je vous souhaite bien « sincèrement. Monsieur, tout le bonheur que vous « méritez. Je voudrais vous voir dominer tous ceux « qui ont tenté et qui tentent de vous nuire. Vous « portez en vous les plus belles armes. Ne vous retirez « pas du combat ! » Il s’agit de la « crise polytechnique » qui touche à son dénouement et qui devait faire le fond des conversations du persécuté à cette date.

Mme de Vaux ne garde point mauvais souvenir des audaces de son soupirant, — et quelle femme ne pardonne sans peine à ce genre d’indiscrétion, — car elle entre elle-même, quelques jours plus tard, dans la voie des confidences personnelles : « Il y a deux ans, « écrit-elle le 5 juin 1845 (elle a trente ans cette « année-là), il y a deux ans que j’aime un homme de « qui je suis séparé par un double obstacle. En vain « j’ai essayé de métamorphoser ce sentiment funeste « en maternité (ce qui fait supposer un ami plus jeune « qu’elle)... Il m’a dévorée sous toutes les formes. Il « n’y a que quand j’ai eu le courage de m'éloigner que « j’ai pu commencer à vivre ! » Rien de tout ceci ne cadre avec l’hypothèse qui fait de Marrast l’objet de cette flamme (1). Elle était alors en relations fréquentes avec lui et il était, de beaucoup, son aîné.

(0 Hypothèse proposée par M. Charles de Rouvre, petit-fils de Maximilien Marie, dans son livre attrayant L’amoureuse histoire d’Auguste

Devant cet accent de sympathie, Comte se croit autorisé à reparler, dès le lendemain, de son amour. Il le présente cette fois comme dénué d’espoir et répond au témoignage de confiance que vient de lui donner la jeune femme par un aveu de toute autre nature. Il lui conte la crise de folie qui l’éprouva en 1826 et même la tentative de suicide (par immersion dans la Seine) qui en fut la conséquence; épisode qu’il n’a jamais confessé à aucun de ses amis, assure-t-il. A son agitation de cette époque, il compare celle qu’il subit depuis quelques jours : « Sans doute, écrit-il en effet, « la crise où je suis plongé depuis trois semaines a dû « s’aggraver à mes yeux par le sentiment involontaire « de ses analogies réelles avec cet affreux épisode. « Toutefois, nul ne sait mieux que moi combien les « deux cas diffèrent d’intensité, ...quand même ma « maturité actuelle permettrait la possibilité de son « retour. » Il annonce le projet de chercher dans la vie publique une compensation à ses malheurs privés.

Venant alors à parler de Lucie, dont la publication par le National est imminente, il exhorte l’auteur à soutenir dans ses écrits futurs les vrais principes sociaux : « Laissez à la tourbe écrivante (à cette race « bleue, disait-il quelques lignes plus haut) la trop « facile démolition passagère d’une frêle morale publi- « que au seul profit de quelques affections privées. « L’humanité est en grand travail de régénération « totale. Ayez la noble ambition de l’y seconder digne- « ment au lieu de l’y troubler aveuglément. Il y aurait « maintenant plus d’honneur et d’ailleurs plus de

Comte et de Clotilde de Vaux. (Paris, Calmann-Lévy) qui m’a fourni plus d’une indication utile. (Voir page i6t).

« gloire littéraire à fortifier les vraies notions fonda- « mentales de l’ordre domestique qu’à se joindre, « même avec talent, à la foule déjà si vulgaire des « émeutières insensées ou coupables contre les bases « élémentaires de la sociabilité humaine. N’écrivez « jamais, sans doute, que suivant vos convictions; « mais défiez-vous de la séduction, trop naturelle, qui « dispose aujourd’hui à prendre de simples penchants « personnels pour de véritables convictions sociales. » Ce qui est excellemment pensé, et évidemment dirigé contre George Sand.

Lucie paraît le 20 et 21 juin dans Le National. Les lecteurs estiment, à fort juste titre, que le sujet a été trop rapidement traité. Mais Comte manifeste une admiration enthousiaste pour ce petit morceau. Il juge excellents surtout les principes sociaux de l’ouvrage. — Marrast qui, peut-être, a ses vues, lui aussi sur la personne de Clotilde, quasi-veuve et dénuée de ressources (Comte lui reprochera bientôt cette arrièrepensée avec violence), Marrast propose alors à Mra* de Vaux d’écrire dans son journal un article hebdomadaire sur les questions qui intéressent la femme; tout d’abord, sur les problèmes de l’éducation féminine. Elle accepte, et, quelque peu détournée de la foi de son enfance par les amertumes de sa vie, ainsi que par un entourage de famille peu chrétien, elle se prépare à traiter, pour son début : « des vices et des niaiseries « de l’éducation religieuse ». Sur ce point, son correspondant lui adresse un avertissement de caractère sainement rationnel. Il écrit que l’éducation religieuse doit paraître arriérée, sans nul doute, quand on la compare à ce que sera l’éducation positiviste. Elle reste actuellement toutefois la seule cohérente ou conséquente avec elle-même, l’éducation laïque n’étant que badigeon

métaphysico-littéraire jeté sur l’ancienne formation chrétienne aux dépens de la tendance morale (rationnelle) de celle-ci. Il ne saurait être question de réformer la pédagogie avant d’avoir réalisé une nouvelle systématisation des idées humaines. Lui-même a voué sa vie entière à cette systématisation indispensable; il trouverait cependant prématuré de parler éducation au public des journaux quotidiens. A cette question capitale, il projette de consacrer l’un des quatre grands ouvrages qui lui restent encore à écrire.

Pendant les semaines qui suivent, l’intimité se noue plus étroite entre eux. Dans sa grande lettre-confession, ou lettre-programme du 5 août, qui est fort intéressante, Comte appelle la jeune femme : « Ma Clotilde », ce qu’elle accepte désormais sans protestation, car elle commence vers ce temps, et continuera jusqu’à sa fin, d’emprunter au philosophe quelques très modestes sommes d’argent, afin de satisfaire d’abord aux besoins les plus essentiels de son vêtement, — tant sa situation matérielle reste précaire, — plus tard aux achats de pharmacie nécessités par sa maladie mortelle. Ces services, rendus avec autant d’empressement que de discrétion, rivent solidement le lien qui les unit.

La lettre-programme que je viens de mentionner confirme utilement l’influence exercée dès lors sur l’attitude théorique de Comte par les nouveaux sentiments qui remplissent son âme. Il commence, dit-il, une élaboration, où, dorénavant, le cœur n’aura pas moins de part que l’esprit parce que l’harmonie entre sa vie privée et sa vie publique, qui n’avait jamais pu se réaliser jusque-là, vient enfin de se parfaire sous l’influence de l’amour. — Ses premiers efforts, exposet-il donc à Clotilde, furent dirigés vers la rénovation spirituelle des sociétés modernes, seule base solide à

ses yeux d’une rénovation ultérieure de leur système politique proprement dit. Mais le cours même de cette préparation le conduisit à reconnaître, vers 1825, qu’une telle entreprise resterait prématurée et mènerait à des résultats vagues, ou même mystiques (sic), tant qu’elle ne reposerait point sur la systématisation abstraite de toutes nos conceptions réelles. En conséquence, il décida de suspendre, pi esqu’à son début, sa grande élaboration politique afin de consacrer la première moitié de sa vie publique à la fondation d’une philosophie véritable, et il se mit aussitôt à l’œuvre pour atteindre à ce premier résultat. Si, dès 1826, il avait trouvé sur son chemin une Clotilde (au lieu d’une Caroline), sa crise cérébrale de cette époque n’aurait pas été plus sérieuse que celle dont il vient de se débarrasser sans dommages. Par bonheur, il eut moins besoin de son cœur que de sa raison pendant les années qui suivirent le rétablissement de sa santé.

En 1838, se place sa « crise intermédiaire » que j’ai signalée en son temps. Elle fut déterminée, dit-il, par le passage du préambule, purement scientifique, de sa grande construction philosophique à l’élaboration du couronnement sociologique de cet édifice et elle eut pour résultat de réveiller en lui son goût naturel pour les beaux arts, de ramener sa méditation vers les régions esthétiques de la pensée humaine. Il ajoute, par une furtive concession à ses habitudes de classification maniaque, que ces crises de progrès doivent se lier d’ordinaire à quelque perfectionnement d’hygiène physique; c’est ainsi que 1826, 1838 et 1845 l’ont conduit à l’abstinence définitive du café d’abord, du tabac ensuite et du vin, en dernier lieu.

Le moment lui semble venu de reprendre son projet initial et de consacrer ses forces à la partie spirituelle

et morale de sa vaste entreprise réformatrice. A cet effet, et après avoir conçu toutes les idées, il lui reste à éprouver tous les sentiments humains. Malheureusement pour lui, interromprai-je ici, il marche à l’inverse de l’évolution normale de l’homme qui commence par le sentiment pour venir au raisonnement, par l’amour pour arriver à l’ambition, disait Pascal dans son Discours sur l’amour, afin de résumer une vie heureuse. Il s’y prend trop tard pour éprouver les « sentiments » de la passion amoureuse dans les conditions où ils sont goûtés d’ordinaire. — Tel est, poursuit-il cependant, sans songer à cette fâcheuse interversion dans le temps, telle est l’irrésistible et préalable condition prescrite à tous les régénérateurs de l’humanité ! Or il se juge mieux doué que quiconque pour satisfaire à cette condition de son destin messianique. Son organisme a, dit-il, reçu d’une très tendre mère certaines cordes essentiellement féminines qui n’ont pu entrer en vibration dans sa jeunesse, faute d’avoir été convenablement ébranlés. C’est même pourquoi quelques âmes rares ont seules été capables de saluer dans son Cours une profonde sentimentalité latente; mais celles-là du moins l’ont bien véritablement compris, puisqu’elles reconnaissent avoir pleuré sur certains passages, purement philosophiques en apparence, largement affectifs en réalité. Et ce sont les morceaux même qu’il se souvient d’avoir écrit tout baigné de larmes ! — Jean-Jacques avant lui, Michelet un peu plus tard ont fait des confidences analogues à leurs lecteurs.

A Clotilde seule, son amoureux osera soumettre librement par avance ce qu’il a rêvé en vue de développer la grandeur morale de l’homme. Elle seule pourra dissiper complètement en lui la mauvaise honte

de paraître trop sensible, parce que la pureté, la sincérité des émotions de son ami ne lui seront jamais suspectes. Voici en effet la très considérable innovation qu’il prépare. Son projet est actuellement d 'incorporer intimement au Positivisme, — avec des améliorations radicales, il est vrai, — tout ce que le système catholique du Moyen-Age (romanesque et mystique) a pu réaliser ou même ébaucher de grand et de tendre. L’éminente supériorité de nature morale qu’il a constatée chez la jeune femme lui garantit assez que l’esprit voltairien, dont il remarque en elle quelques vestiges, ne saurait l’empêcher de sympathiser avec une pareille tentative, surtout quand les motifs qui en justifient l’opportunité lui seront expliqués dans l’intimité, et coupés par de doux épanchements : « Un « célèbre écrivain, achève Comte, M. de Lamennais, « qui connaissait déjà ma triste situation domestique, « disait de moi il y a vingt ans : C’est une belle âme « qui ne sait où se prendre ! J’espère lui avoir prouvé « jusqu’ici que je le sais, s’il a réellement suivi de « bonne foi mon développement total. Mais je compte, « grâce à vous, l’empêcher de conserver désormais à « mon égard le moindre doute sincère ! »

Tandis que la correspondance se poursuit avec cet accent d’affectueux abandon, tandis que Clotilde se sent peu à peu touchée par une passion si évidemment sincère et liée par les services d’argent qu’elle a commencé de recevoir, sa famille se prend à considérer d’un œil inquiet les indices du trop vif intérêt qu’elle inspire visiblement au philosophe. On ne comprend pas qu’elle prenne au sérieux ses façons galantes car il n’a certes pas l’extérieur d’un Don Juan. Le plus récent historien de Mrae de Vaux, M. de Rouvre, nous a rappelé que son apparence était alors celle d’un petit bourgeois

très digne du crayon de Daumier; le ventre en pointe* le crâne chauve, à l’exception d’une mèche napoléonienne, l’œil pleurant sans arrêt; lorsqu’il prenait la parole, une petite mousse de salive lui venait à la commissure des lèvres ! L’entourage de la jeune femme croit constater néanmoins qu’elle ne décourage pas assez les avances de ce peu séduisant amoureux, et qu’il la pousse à écrire pour le public — ce que les Marie désapprouvent et redoutent, ainsi que nous le savons. — Avec quelques précautions, elle le prie donc de ménager des jalousies, fort respectables dans leur principe, en dissimulant leurs relations amicales avec plus de soin que par le passé.

Il se comporte aussitôt comme un homme atteint dans le centre même de sa vie affective. Il se prend à divaguer sous ce coup imprévu. Sa manie des persécutions lui dicte les plus noires suspicions. Il accuse d’hostilité méchante la femme de Maximilien Marie, nature « puérilement passionnée », dit-il. Il maudit le « joug familial » qui s’appesantit sur son amie. Il décrit le contre-coup de ces machinations et de ces émotions sur sa propre santé, se plaignant d’agitations convulsives, de symptômes cérébraux, d’insomnies tenaces. « Hélas, écrit-il, le saint baiser par lequel vous « avez voulu que fût dignement scellée, devant vos « parents, notre heureuse noce spirituelle, aura peut- « être décidé l’explosion des susceptibilités ?» — En effet, malgré son athéisme affiché, il a consenti d’être le parrain, avec Clotilde, d’un enfant des Maximilien Marie, le jeune Léon, et la cérémonie religieuse, dont l’église Saint-Paul Saint-Louis fut le théâtre, le 22 août 1845, lui rendit même cher à tout jamais cet édifice du culte chrétien. Il y fera jusqu’à sa mort de pieux et fréquents pèlerinages. Mais les « noces spirituelles »

n’avaient point suffi pour faire passer sans encombres le baiser dont il vient de parler.

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