‹ Auguste ComteChapitre 35 sur 57 · III. — Quelques moins philosophiques entretiens · texte numérisé non relu

III. — Quelques moins philosophiques entretiens

La famille Marie n’avait pas tort de prendre l’éveil, car il se produisit à ce moment, dans les relations qui font l’objet de notre examen, une péripétie singulière. Elle me rappelle la scène du chalet qui se place au début de La Nouvelle Héloïse et la « surprise » incendiaire dont M,le d’Etange favorise son galant Saint- Preux, jusque-là sagement contenu et admonesté par elle. Dans un bosquet de Clarens, elle le couvre à l’improviste et par manière de plaisanterie de fougueux baisers qui vont préparer son déshonneur imminent. Soudain aussi, Mme de Vaux, fort avare jusque-là de ses concessions à son amoureux suranné, cède à une impulsion beaucoup moins explicable encore que celle de la tendre Julie. Sans doute irritée par quelque représentation plus insistante de ses proches, elle envoie, le 5 septembre, ce billet à Auguste Comte : « Je ne veux plus que vous redeveniez malade à cause « de moi. Je ferai ce que vous voudrez !... Depuis mon « malheur, mon seul rêve a été la maternité (hors du « mariage, puisqu’elle ne peut en reformer les liens); « mais je me suis toujours promis de n’associer à ce « rôle qu’un homme distingué et capable de le com- « prendre. Si vous croyez pouvoir accepter toutes les « responsabilités qui s’attachent à la vie de famille, « dites-le moi, et je déciderai de mon sort ! » Elle ajoute cependant quelques réserves sur les convenances à respecter malgré tout, puisqu’ils sont mariés l’un et

l’autre. Mais ces atténuations viennent trop tard. Son brûlot a déchaîné l’incendie !

Comte reçoit en effet avec ravissement cette capitulation si peu espérée. Sa réponse du 6 septembre le montre planant au plus haut de l’empyrée passionnel.

Il salue l’ineffable sceau, l’entière union qui, loin de les écarter l’un et l’autre de l’état normal, les y fait rentrer au contraire. — Car il parle dès lors au présent de son bonheur imminent. — Oui, les garanties sociales de l’union qui fonde la famille ne sont vraiment indispensables qu’aux cœurs et aux esprits vulgaires ! L’exception de fait est toute acquise aux âmes d’exceplion. Il croit même les proches de Clotilde prêts à sanctionner sa décision, puisqu’elle lui paraît confirmer les espérances fondées par lui sur « la sage élévation « de vues, sur la noble indépendance des sentiments « de tous ses dignes parents au sujet d’une telle « existence. » Il l’appelle enfin « son adorable épouse. » Mais son erreur est extrême, car les Marie ne verraient dans leur association qu’un double adultère, et Clotilde elle-même regrette déjà son coup de tête. Le 5 septembre encore, elle confirme ses dispositions, .. mais plus mollement, cela est sensible dans l’accent de sa nouvelle lettre. Puis elle garde un silence prolongé.

Le 8, son ami qui ne sait que penser de cette attitude, lui crie son « anxiété maladive ». Il réclame le dernier sceau naturel, le gage de l’alliance; il implore à genoux ce gage irrévocable, concession promise, unique garantie pour l’avenir ! Et cette fois c’est Sainte-Beuve qu’il me rappelle, Sainte-Beuve soupirant, vers la même date, près de Mro* d’Arbouville, femme aux aspirations littéraires et à la santé délicate, elle aussi, mais qui n’eut jamais les inconséquences de Clotilde et qui, toujours, refusa décidément le clou d’or ! — La catas-

trophe se produit en effet. A la même date du 8 septembre et avant d’avoir reçu cette mise en demeure, Mm' de Vaux a écrit pour retirer, purement et simplement, ses offres de capitulation! « Pardonnez- « moi mes imprudences, ajoute-t-elle. Hélas, je me « sens encore impuissante pour tout ce qui dépasse « les limites de l’affection ! » Puis, le soir même, après lecture de la sommation de Comte qui lui a mieux montré l’abîme ouvert devant ses pas, elle reprend la plume pour marquer une plus totale retraite : « Je « suis incapable de me donner sans amour... Je vous « offre l’affection dont vous paraissiez heureux avant « mon imprudente démarche. Moi aussi, me voilà « malade !... Vous avez eu le seul tort de me pousser « à l’action que je viens de commettre ! »

Ici, Comte aurait dû comprendre et reculer opportunément à son tour, quitte à conserver en secret son espoir. Sa manie égotiste lui défend cette délicatesse; mais il faut avouer que son insistance, à la fois maladroite, vulgaire et évidemment inutile, a des circonstances atténuantes : « Quoi, dit-il, par un raisonnement « fort logique à coup sûr, quoi,- vous me faites « spontanément vendredi la promesse d’un bonheur « prochain. Vous la confirmez samedi; vous l’éludez « dimanche et vous la retirez lundi ! N’est-ce pas « abuser un peu du privilège féminin. » Aussi ne songe-t-il nullement à faire retraite; il insiste au contraire; il réclame à grands cris la satisfaction promise, non plus même comme un gage sacré, mais, explique-t-il, comme une garantie et comme un moyen; garantie d’irrévocabilité contre les tergiversations de Clotilde; moyen de le rendre lui-même plus aimable et plus prévenant à l’égard de la famille Marie ! — Quels arguments pour convaincre une femme aimée ! Et

comment peut-il penser que ces ergotages de trop méthodique classificateur exerceront la moindre influence sur une âme honteuse d’elle-même et de sa précipitation puérile.

Après quoi il se montre plus malencontreux encore, il ne se sent, dit-il, aucunement au-dessus de la nature : « Laissons à la théologie et à la métaphysique, écrit-il, « ces mystiques prétentions ! » Il faudrait dire ascétiques et dans le bon sens, dans le sens éducateur et social du terme; car de telles capitulations de conscience risquent de faire regretter la théologie et la métaphysique après le triomphe d’un Positivisme trop positif. « Les êtres supérieurs, insiste-t-il, ne doivent « pas différer du vulgaire par les besoins fondamen- « taux, mais seulement par la façon d’y satisfaire ! » Dans ce cas, ce serait en se mettant au-dessus des lois morales acceptées de l’époque ! — Enfin, pour comble de maladresse, il se reproche d’avoir été trop généreux l’avant-veille, puisque Clotilde confesse elle-même que, s’il eût insisté davantage, elle cédait alors sans résistance; et il achève sur une insinuation qui dépasse tout par sa plate grossièreté : de tels ébats seront, dit-il* excellents pour la santé, dès lors peu satisfaisante, de la jeune femme !

Celle-ci se montre tout à fait révoltée devant un si parfait cynisme. Elle paraît se croire menacée de quelque outrage : « Vous ne savez pas, écrit-elle, à quel « degré d’exaspération me pousserait une violence de « ce genre. Je ne vous reverrais de ma vie ! » Mais elle achève à son tour par un trait vulgaire en lui conseillant de ne pas s’imposer à cause d’elle une continence qu’il regarde comme nuisible à la santé ! — Sous cette douche d’eau glacée, plus efficace que celles de 1826, l’exalté reprend enfin son sang-froid. Il se déclare prêt

à revenir faute de mieux (et tout au moins de façon provisoire), à ses chères habitudes de noble affection chevaleresque ! Il aurait dû commencer par là ! — Alors elle s’apaise à son tour et, le 14 septembre, cherche à s’abriter une fois de plus derrière le grand amour qu’elle vient de vivre pendant quelque temps. Elle en précise même jusqu’à un certain point les circonstances à ce propos, en attendant de les introduire dans son roman de Wilhelmine. Oui, elle a aimé de toute sa puissance un être dont elle se sentait digne et qui l’a pareillement aimée. Cet ami vivait seul, explique-t-elle, et ne paraissait pas avoir d’autre affection dans sa vie que celles de la famille. Tardivement, elle apprit qu’il avait noué des liens plus intimes et même contracté des devoirs (par la naissance d’enfants naturels, probablement). Cette découverte fut une épreuve au-dessus de ses forces et l’a plongée dans l’état cruel où elle a passé toute l’année précédente. — Origine vraisemblable de la maladie qui va l’emporter peu de mois plus tard. — Oui, cette période fut pour elle affreusement douloureuse : le vice, le crime, le désespoir se sont présentés devant sa pensée tour à tour. Est-il un plus funeste exemple du mal que peut causer le désordre, quand même il serait au plus haut point excusable et honorable dans ses causes ? — Comte sent l’occasion manquée décidément, et, le 16, il revient au ton de l’amitié sans arrière-pensée perceptible.

Ici se placent les pages de la correspondance « sacrée » qui sont par lui le mieux écrites et, pour nous, les plus agréables à lire. Le nombre des adverbes inutiles diminue quelque peu sous sa plume; des sentiments délicats se font jour et s’expriment de façon heureuse. On a peine à reconnaître le cacographe du

Cours, qui accentuera encore ses défauts dans la plupart de ses derniers livres. Le 25 octobre 1845, il expose qu’il rend, depuis quelque temps déjà, un culte en bonne forme à sa correspondante : culte qui ne cessera plus qu’avec sa vie. Depuis la fête de Sainte- Clotilde de cette année 1845, le 3 juin, il a décidé de commencer chaque journée par une amoureuse prière. « A genoux devant votre autel (il s’agit du fauteuil où « elle s’est assise chez lui quelquefois) sur lequel je « place maintenant le don du cœur (une mèche de « cheveux, sans doute), cette prière consiste simple- « ment à réciter une suite chronologique (!) de courts « passages de vos lettres, les plus propres à caracté- « riser la marche et la tendance de notre sainte « affection. Quelles tendres larmes j’ai versées sur « l’inappréciable maxime par laquelle vous caracté- « risez, à l’abri de toute aberration contemporaine, la « destination des femmes ! » Véritables exercices spirituels, à l’imitation d’un célèbre ouvrage mystique.

Les échanges de vues littéraires ou morales reprennent aussi leur cours. Clotilde a informé son ami que « Wilhelmine » devait, dans sa pensée, accomplir « une mission de sagesse sous la nouvelle direction « philosophique. » Il a compris que cette philosophie serait le Positivisme et il répond aussitôt : « Une « suffisante épreuve personnelle vous a montré déjà « l’injustice ou la frivolité des vulgaires reproches de « prétendue sécheresse qu’ont pu d’abord présenter à « une telle philosophie ceux qui n’en peuvent sentir « imparfaitement quelques aspects partiels qu’à force « de guinder péniblement leur esprit, tandis que, chez « ceux qui se sont dignement familiarisés avec son « vaste ensemble, elle a toujours secondé l’essor « naturel (?) d’une tendre et naïve sentimentalité ! »

Interprétation déjà fort inattendue de ce monument si exclusivement fondé sur la logique, au moins dans l’intention apparente de son auteur et qui n’avait été compris autrement, jusque-là, par nul lecteur de marque. Il ajoute que leur amour aura la célébrité de celui qui associa jadis Voltaire à son Emilie (la marquise de Châtelet) : « Si j’ai moins d’esprit que « l’un, vous avez bien plus de valeur propre que « l’autre (!) ce qui pourrait faire compensation ! » Là-dessus, Clotilde croit devoir rectifier et préciser son indication première, car elle est loin de se sentir « dignement familiarisée avec le vaste ensemble » de la pensée comtienne. Si elle projette de peindre en sa Wilhelmine une « philosophe », il s’agit d’une philosophe par le coeur et nullement d’une philosophe systématique. Son héroïne est une femme qui aimera l’humanité pour elle-même « sans terreur de la mar- « mite bouillante d’en bas, tout comme sans espérance « de posséder un lit de roses dans l’éther ». — Mais Comte veut plus que jamais reconnaître dans ces dispositions un écho de sa doctrine. L’adhésion à la philosophie par le cœur qui résume tous nos besoins moraux dans l’amour est, dit-il, le seul côté du Positivisme réellement convenable au sexe féminin, car rien n’est plus essentiel à sa doctrine que le précepte de l’amour désintéressé, sans aucune stimulation personnelle d’espérance ou de terreur ! — Et ce jour-là marque donc encore un des points d’inflexion de la pensée de Comte, sous l’impulsion clotildienne, vers le positivisme à peu près purement émotif qui va fleurir sur le positivisme logique de 1830. — Cette thèse de l’amour désintéressé et efficacement moralisateur est à peu près celle de la galanterie « courtoise » que nos troubadours ont fait accepter de l’Europe chrétienne

et qui s’est continuée par l’évolution « romanesque » depuis huit siècles environ.

De tout temps plus théorique que pratique et plus fallacieuse que sincère, la thèse de l’amour désintéressé va subir presqu’aussitôt et pour la deuxième fois une entorse de la part de celui qui la propose. Car l’ami laisse entrevoir, précisément à cette heure, qu’il n’a pas abandonné, mais seulement ajourné ses espérances d’érotique victoire. Il reparle de son « gage » d’avenir et, le 23 novembre, Clotilde cède de nouveau à un brusque mouvement de compassion ou de reconnaissance pour les services reçus. S’il persiste dans ses exigences, elle les satisfera, dit-elle, en parlant cette fois au futur , il est vrai. Mais la précédente expérience a porté ses fruits et Comte ne songe plus à précipiter inconsidérément son bonheur : « Tout ce qui ressem- « blerait, écrit-il fort sagement, à la surprise et à « l’entraînement, ou même à l’obcession et à la condes- « cendance, me paraîtrait peu digne de mon caractère « et de mon âge aussi bien que de votre éminente « nature... Prolongeons cette chaste union de nos « cœurs ! » Il répond toutefois trop longuement aux autorisations libérales que Clotilde persiste à lui donner pour le bien de sa santé; controverses qui choquent sous la plume de l’un comme de l’autre.

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