‹ Auguste ComteChapitre 36 sur 57 · ET DERNIER SOUPIR DE CLOTILDE · texte numérisé non relu

ET DERNIER SOUPIR DE CLOTILDE

Le 30 novembre, elle lui envoie un essai poétique de sa jeunesse sur les Pensées d’une fleur; essai assez faible en réalité et d’une prosodie fort défectueuse mais d’un sentiment gracieux. Il proclame aussitôt

cette page une ravissante Canzone digne cle Pétrarque,, et lui donnera place en effet parmi les textes sacrés du Positivisme naissant. « Vous lire, écrit-il le 5 décembre, « vous écrire, m’attendrir presque jusqu’au fétichisme « sur les précieux talismans que je vous dois et désor- « mais aussi répéter en pleurant votre suave Canzone, « voilà, ma Clotilde, ce qui calme toujours mon agita- « tion convulsive qui n’existerait peut-être jamais si « je pouvais vivre ainsi sans interruption. » En effet, cet exercice de pensionnaire révèle à son lecteur charmé « une exquise appréciation spontanée du juste degré « de fétichisme poétique que comportera toujours la « virilité de la raison humaine ! » Et il s’empresse d’y corriger, — non sans adresse il faut le reconnaître, — quelques fautes de versification trop choquantes.

Cependant l’état de santé de Clotilde commence à s’aggraver, et l’allure de cette aggravation se fera bientôt fort rapide. Ce que son entourage traitait jusque-là de « toux nerveuse », se révèle soudain comme un symptôme d’une nature bien plus menaçante. Comte lui donne alors son propre médecin, le docteur Pinel-Grandchamp, qui la traite par des remèdes énergiques, trop énergiques, semble-t-il, et que les proches de la malade ont toujours considérés comme meurtriers. Ceux-ci voient donc avec une malveillance croissante l’intimité de plus en plus resserrée entre Comte et leur fille ou sœur. Ils redoutent chaque jour davantage aussi la publication de cette Wilhelmine qu’il encourage, au contraire, par des adulations frénétiques, et dans laquelle il pousse la femme écrivain à se peindre tout entière. — Ce tribunal de famille n’a-t-il pas jugé que la « ravissante Canzone » était « une chose contournée ! »

Ici se placent les tentatives galantes attribuées à

Marrast par Mm* de Vaux; tentatives qui jettent Comte dans une indignation sans bornes. Il conseille des réponses violentes, se fait morigéner par son amie et reconnaît alors de bonne grâce que la jalousie l’a entraîné au-delà des bornes de la prudence. Elle travaille à Wilhelmine, sans cesse interrompue dans sa tâche par le rapide déclin de ses forces et par son inexpérience littéraire. Comte fait de son mieux pour lui venir en aide; il lui fournit une sorte de dissertation sur le mariage, mais elle juge cette page lourde et pédante sans l’avouer trop ouvertement. Elle ne pourra l’utiliser qu’en partie, dit-elle. — Une mortification d’amour-propre qu’il accepte de bonne grâce tant il est prêt désormais à tout admirer dans l’objet de son culte ! — Les dernières lettres échangées entre eux ne touchent plus guère qu’à des questions matérielles et la correspondance se clôt le 20 mars 1846, un mois environ avant la fin de Clotilde.

Son petit-neveu, M. de Rouvre, a rappelé récemment et précisé mieux qu’on ne l’avait fait jusqu’à lui les incidents pénibles dont cette triste fin fut l’occasion entre Comte et la famille Marie. Le philosophe aurait annoncé sans aucun tact à la mourante l’imminence de son trépas; il aurait écarté presque constamment la mère du chevet de la fille à laquelle il avait donné sa propre servante pour garde-malade. Au cours de l’agonie, il se serait brusquement enfermé seul à seul, pendant plus de trois heures, avec Mm* de Vaux et n’aurait laissé pénétrer les proches dans l’appartement qu’à l’instant où elle exhalait son dernier souffle ! — L’on conçoit donc assez bien quelle fut contre lui l’exaspération de cette famille, fort unie, et qui le connaissait à peine un an auparavant ! Dans un mémoire accusateur, Mme Marie l’a traité d’homme

odieux et de fou avéré : « Il eut, écrit-elle, l’infâme « cruauté de ne nous avertir qu’au moment où elle « rendait le dernier soupir ! Voilà l’homme de la phi- « losophie positive ! Je le dénonce comme un lâche « calomniateur (de Maximilien Marie, ainsi que je vais « le dire), comme le perturbateur des familles. On « jugera si, d’après cette conduite, M. Comte pouvait « encore compter pour quelque chose devant la raison « humaine ! »

Calomniateur, dit ce réquisitoire emporté. En effet, toujours prompt, comme son précurseur Jean-Jacques, au soupçon et à l’outrage, dès qu’il était emporté par son morbide « égotisme », Comte accusait alors le frère de Clotilde d’avoir poursuivi un but infâme lorsqu’il la mit en relations avec Marrast. Le jeune homme aurait espéré ouvrir à sa propre prose les colonnes du National en mettant au service d’un tel dessein la beauté de sa sœur ! N’ayant pu réaliser cet inqualifiable projet, il n’aurait plus éprouvé que basse jalousie devant le talent éminent de la jeune femme ! — Que tout cela nous conduit loin des affections bienveillantes « naturelles » à l’homme, quoique dans un modeste degré ! — Maximilien Marie fut exaspéré par ce roman mélodramatique et l’on empêcha difficilement un duel entre les deux hommes. C’est dans cette atmosphère de peu édifiantes contestations que se terminèrent les jours de la moderne Béatrice, puis les relations de son tardif amoureux avec les siens. Seul M. Marie le père, qui vivait à peu près séparé de sa famille, lui témoigna encore quelque considération par la suite.

Pendant les onze années qu’il survécut à son amie, Comte se rendit chaque mercredi sur la tombe de celleci, après une station dans l’église Saint-Paul où ils

avaient tenu ensemble sur les fonts baptismaux le

jeune Léon Marie. Puis, lorsque revenait la Sainte- Clotilde (le 3 juin), il adressait fidèlement aux mânes de la disparue une assez ample confession écrite qui résumait les événements, selon lui notables, dont avait été marqué le cours uniforme de sa vie depuis la précédente fête du même nom. Ces documents ont été conservés, publiés et nous sont une source précieuse de renseignements psychologiques sur la vieillesse de leur auteur. Je citerai dès à présent quelques lignes de la troisième « Sainte-Clotilde », celle qui est datée du 2 juin 1847 : « Si d’abord mon cœur murmura secrète- « ment [et ouvertement quelquefois] contre les obsta- « clés que lu dus opposer à mon ardente nature, « combien je me félicite aujourd’hui que tes tendres « aveux aient été assez retardés pour que notre union « ait conservé une inaltérable chasteté, malgré la « liberté irréprochable exceptionnellement acquise « à chacun de nous. Ne sufîit-il pas que, dans nos « derniers épanchements, tu aies naïvement regretté « de n’avoir pas accordé à mon amour ce gage ineffa- « ble. Ce regret spontané me laissera toujours un « souvenir plus précieux que n’aurait pu l’être désor- « mais la mémoire, trop fugitive, d’une pleine réalisa- « tion qui ne me permettrait point de revenir sans « trouble, sinon sans remords, sur l’ensemble de notre « cher passé ! »

Oui, l’amour-propre du tardif Don Juan put se nourrir de certaines formules de politesse arrachée par la reconnaissance à Mm* de Vaux; et l’on retrouvera, dans sa huitième Sainte-Clotilde (1852) une allusion à ces peu compromettants regrets de la mourante qui ont si doucement flatté l’amour-propre masculin du Céladon suranné : « Il est vrai qu’en te proposant une « telle union, j’ignorais combien ta tendresse était

« réellement conforme à la mienne. Tu ne l’avais alors « avoué qu’à notre Sophie. » Il s’agit de la servante de Comte, devenue garde-malade de Clotilde dans les derniers jours de celle-ci, ce qui date l’aveu d’une part et donne d’autre part à cet aveu sa véritable valeur. « A « notre Sophie, poursuit cependant le philosophe, qui, « même, ne me l 'expliqua qu’après ta propre effusion, « accomplie seulement dans la semaine fatale ! » Une effusion vague puisqu’il y fallut les « explications » de Sophie ! C’est de la sorte que le dévot de la morte finit par oublier entièrement et ses instances impérieuses de septembre 1845, et le veto qu’y opposa constamment la jeune femme; car il se vantera sans cesse, dans ses écrits de vieillesse, et d’avoir chastement aimé, et d’avoir été aimé en retour, au sens passionnel de ce dernier verbe.

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