PASSIONNELLE
Ces conséquences furent capitales, comme je l’ai déjà indiqué à plusieurs reprises. Le 7 janvier 1832, Comte écrivait à Marrast, alors rédacteur en chef de La Tribune, au sujet des excentricités mystiques du Saint-Simonisme : « Ma rupture (avec Saint-Simon) a « été précisément déterminée en partie par la « tendance que je commençais à voir naître en lui « vers la reconstruction d’une théorie religieuse !... « Exercer, par de vagues et emphatiques déclama- « tions, une souveraine influence sur quelques dévots « ou dévotes qui ont généralement fait abnégation de « leur individualité intellectuelle et morale, ne m’a
« jamais paru pouvoir inspirer d’attrait qu’à des « esprits médiocres unis à de faibles caractères. Si « j’avais le goût de trôner, je voudrais des sujets moins « dociles. » Ces lignes sont écrites à l’heure la plus rationnelle de sa carrière, bien que la préoccupation du « pouvoir spirituel » continue probablement de hanter son imagination subconsciente. Sur le tard, il s’excusera sans doute à ses propres yeux de sa palinodie et se distinguera des Saint-Simoniens par les prétentions rationnelles qu’il conserve dans l’édification de sa religion « démontrable ». Ces lignes n’en sont pas moins intéressantes à opposer à son état d’esprit de vieillesse, car nous verrons qu’il mourra de colère et d’appréhension devant la très vénielle indocilité d’un adepte, résolu à n’abdiquer pas entièrement son individualité devant celle du nouveau pontife.
Mais empruntons quelques phrases encore à la lettre que reçut Marrast : « Jugez, Monsieur, achève- « t-il, si j’ai jamais pu tremper dans la fabrication « d’aucune nouvelle religion, et surtout d’une miséra-
« ble parodie du catholicisme . où la pensée, la
« conscience et la propriété de tout individu seraient « entièrement remises à la discrétion absolue du Père « Enfantin ou de tout autre pontife-roi qui pourrait « dire, avec une bien plus effroyable vérité que ne l’a « jamais pu Louis XIV : L’Etat, c’est moi ! Je n’ai « jamais été le moins du monde Saint-Simonien. » Affirmation vraie, si cet adjectif caractérise une adhésion au Saint-Simonisme tel qu’il fut un instant prêché vers 1830; mais affirmation fausse si Saint-Simonien veut dire disciple et imitateur de Saint-Simon révélateur et pontife, car nous allons voir Comte s’employer à « la fabrication d’une religion nouvelle » que Littré aurait traité volontiers de « misérable parodie du
« catholicisme » s’il n’avait été retenu par le souci de la politesse.
Oui, nous allons le voir suivre à peu près exactement la même voie que le Père Enfantin et mettre sur pied à son tour une religion émotive dont il n’a jamais songé à nier les affinités catholiques et dont il se proclamera le pontife avec une âpre insistance. Cette évolution de sa pensée, commencée vers 1838 sous l’influence de ses préoccupations conjugales, fut étrangement accélérée par sa passion pour Mme de Vaux. Ecoutons-Ie plutôt confesser lui-même à cette amie, pendant les derniers temps de leur correspondance (le 27 janvier 1846), quelle considérable influence leurs relations ont exercé déjà sur sa pensée constructive. Ce noble amour, expose-t-il, lui a permis de sentir enfin convenablement la prépondérance nécessaire de la vie affective qu’il avait, jusqu’alors, trop confusément appréciée, en accordant au contraire une attention exagérée à la vie active ainsi qu’à la vie contemplative. Certes son livre fondamental, le Cours, a déjà suffisamment établi que ni la pensée, ni l’action ne peuvent constituer le centre essentiel de l’existence humaine dont l’affection doit être le ressort. Mais il importait que cette conviction, en lui purement rationnelle alors, y fût consolidée, vivifiée par un profond sentiment personnel, afin d’acquérir un ascendant quotidien sur sa conduite.
Cette vivification s’étant produite au contact de Clotilde à laquelle il a voué un culte quotidien, nous le savons, la seconde partie de sa carrière philosophique sera, selon lui, fort supérieure à la première, sinon quant à la pureté et à l’originalité des conceptions, du moins quant à la plénitude et à l’énergie de leur systématisation finale. Des préventions vulgaires conduisent
encore certains à taxer le positivisme de sécheresse et de froideur; mais ces reproches, qui n’étaient point sans fondement tant que les conceptions positives restaient encore partielles en leur exposition, insuffisamment cohérentes et limitées aux phénomènes matériels, se dissipent spontanément au contraire depuis que ces conceptions se complètent et se coordonnent en s’étendant aux nécessités morales et sociales.
A Stuart Mill, il fait, dan§ le premier épanouissement de son amour et dès le 14 juillet 1845, quelques confidences de même accent. Il signale à son correspondant anglais la crise nerveuse dont il vient de sortir indemne, mais qui l’a sérieusement menacé d’une rechute dans l’aliénation mentale. Or cette crise, heureusement surmontée désormais, lui a permis d’apporter une amélioration radicale à l’ouvrage qu’il est en train de préparer et qui sera le Système de Politique positive (1). Car une méditation, d’intensité exceptionnelle, l’a conduit à constater nettement que la seconde moitié de sa vie philosophique doit différer notablement de la première, surtout en ce que le sentiment y prendra part de façon aussi active que l’intelligence. Certes, il fallait systématiser les idées tout d’abord, sous peine de manquer la régénération totale de l’humanité en tombant dans une sorte de mysticisme (sic) plus ou moins vague, — mais c’est là, répéterai-je, un écueil qu’il n’a point évité comme il espérait pouvoir le faire; ce qui tient à ce qu’il n’avait pas, nous allons le voir, une idée suffisamment claire du mysticisme. — C’est pourquoi, insiste-t-il, l’ouvrage fonda-
(i) Déjà, nous nous en souvenons, sa grande crise de i8aG lui avait fourni des lumières sur les diverses étapes du progrès intellectuel humain: fétichisme, polythéisme, monothéisme, etc ..
mental du rénovateur (le Cours ) a dû s’adresser presqu’uniquement à l’intelligence.
Désormais, il s’agit de préciser l’application sociale de la philosophie nouvelle; application qui consistera principalement dans la systématisation des sentiments humains, suite nécessaire de celle des idées et base indispensable de celle des institutions. Il est vrai que la vie du Réformateur eût été remplie utilement déjà quand même il se fût restreint à la réorganisation mentale de son siècle, en laissant la régénération morale à quelque successeur, — puisqu’il faudra nécessairement réserver à d’autres continuateurs, encore plus lointains, la réfection politique. — Mais les « circonstances » de sa passion étant venues rénover sa vocation originelle, le poussent à reprendre en personne l’œuvre du perfectionnement social au point où le catholicisme a su la porter, afin d’en consolider, d’en perfectionner graduellement l’active réalisation finale, désormais réservée à un autre régime mental que le régime catholique.
Faire mieux que le catholicisme en morale; entreprise difficile ! Comte va s’y égarer parce que, infidèle à son point de vue rationnel de 1830 et revenant à ses saint-simoniennes illusions de jeunesse, il la tentera avec des arrière-pensées naturistes, ressurgies dans son sein sous le coup des émotions profondes qu’il vient de subir. C’est le spectacle de cet échec qu’il faut nous donner maintenant. — Mais, je le répète, il est frappant qu’à l’heure même où il va se replonger dans la mystique naturiste, en dépit de quelques précautions rationnelles encore, il s’imagine échapper au reproche de mysticisme par la seule vertu de son élaboration antérieure, le Cours de Philosophie positive. Toujours il s’étonnera grandement d’un tel reproche qui parfois
viendra jusqu’à son oreille au cours de ses dernières années. Sa onzième « Sainte-Clotilde » parle d’un « étrange » critique qui le traita récemment de mystique ! — Il s’agit peut-être d’Erdan-Jacob, ce publiciste d’opinions avancées, qui venait de le faire figurer dans sa France Mystique, non sans lui marquer une réelle considération, mais en compagnie de tous les illuminés ou charlatans de l’époque ?
Quoi qu’il en soit, il me faut répéter ici qu’il va surtout se montrer désormais mystique naturiste, substituant seulement la déesse Humanité à ce qu’il avait si pertinemment nommé la déesse Nature, lorsqu’il étudia la métaphysique sociale du XVIIP siècle dans celle de ses branches dont Rousseau fut la fleur accomplie. Il est vrai qu’il donna quelques traits plus rationnels à la nouvelle idole, en atténuant tout au moins l’affirmation de la bonté naturelle. Mais sa définition du mysticisme fut toujours tellement étroite et arbitraire qu’elle devait nécessairement lui fermer les yeux sur tout ce qui le faisait participant de cet état d’âme : « La dégénération mystique, prononcera- « t-il dans son Catéchisme Positiviste, au cinquième « entretien, consiste à porter trop son attention sur « les sentiments, indépendamment des actes. » Mais n’est-ce pas ce qu’il est alors en train de faire ? Et il faudrait dire : le mysticisme consiste à combiner ses actes de conquête comme s’ils étaient appuyés par une surhumaine alliance, dont le sentiment se fait, indûment, le garant.
J’ajouterai, pour terminer ce chapitre, qu’il a proposé une autre formule encore, et plus satisfaisante, de la modification radicale engendrée dans son attitude d’esprit par son amour pour Mm* de Vaux. Son Appel aux Conservateurs (1845) nous apprend en effet que
l’idée dominante de sa seconde activité mentale, c’est d’ériger la Morale, d’abord confondue par lui avec la Sociologie, en terme suprême de la hiérarchie encyclopédique des Sciences. Cette hiérarchie comportera donc définitivement sept degrés au lieu de six et la présidence encyclopédique se trouvera transférée à la morale, après avoir été faussement attribuée tout d’abord à la Sociologie proprement dite. — Nous devons maintenant constater dans quelle mesure la morale de Comte est rationnelle et prévoir quelle efficacité sociale il serait permis de s’en promettre.