II. — L’aspect romanesque du Positivisme final
« Le principal tort que nous font aujourd’hui les « habitudes voltairiennes et négatives que vous « déplorez si justement, écrit le philosophe à Deullin « (ce jeune banquier d’Epernay sur lequel il fonda, « vers la fin de sa vie, les plus grandes espérances), « consiste certainement à nous détourner de la culture « du cœur, si familière à nos chevaleresques ancê- « très ! » — La chevalerie a tenu grande place, en effet, dans les méditations de Comte qui fut adolescent vers l’époque où sévit le goût « troubadour », dans les lettres et dans les arts; mais la chevalerie envisagée principalement sous son aspect romanesque, celui du galant servage. Aimer sans aucune stimulation d’espé-
rance, ce fut le principe moralisateur auquel il décida de se rallier lorsque Mm* de Vaux lui eut fait sentir l’inanité de ses prétentions conquérantes; mais ç’avait été également celui des créateurs provençaux de la théorie de l’amour « courtois », vers le douzième siècle de notre ère.
« Ta consécration personnelle, lisons-nous en effet « dans la cinquième Sainte-Clotilde (1849), se trouve « plus directement garantie dans la solennelle adora- « tion de la Femme, que la religion finale érige en « prélude nécessaire et en stimulant continu du culte « systématique de l’Humanité. Depuis que j’en ai « proclamé l’avènement définitif, tous les grands « cœurs et tous les bons esprits apprécient de plus en « plus cette préparation fondamentale, admirable- « ment ébauchée par l’instinct chevaleresque ! » — Ainsi, et parce que le romantique sort, pour une bonne part, du romanesque (dont il n’est que le nom anglais), notre romantique retourne d’instinct aux sources médiévales de la sensibilité moderne, à travers Dante, Pétrarque et Vlmitatio Christi, dont il fait, je viens (le le rappeler, la nourriture quotidienne de sa pensée depuis sa crise conjugale de 1838.
Dans la lettre sur le mariage qu’il écrivit pour aider Clotilde à la rédaction de Wilhelmine, il a rappelé que le Moyen-Age sut placer enfin dans les affections de famille le véritable centre de la moralité humaine. Seul, un aveugle esprit révolutionnaire peut entraîner l’époque présente à méconnaître un si évident progrès et à tendre de nouveau vers l’antique subordination directe de l’individu à l’état. L’admirable institution de la chevalerie (romanesque, puisqu’il ne s’agit ici que de sa conception de l’amour) vint alors témoigner au monde que, du moins dans les classes supérieures
qui servirent ensuite de type universel, l’amour, jusque-là si brutal, avait enfin développé la noble nature qui le distingue dans l’humanité (supérieure). — Le matérialisme, nous enseigne encore le premier volume du Système de Politique positive, altère l’essor spontané (?) de nos plus nobles instincts en nous disposant à écarter ou à méconnaître des phénomènes affectifs que ses grossières hypothèses sont incapables de justifier. On en a vu un exemple décisif dans le déplorable arrêt prononcé par l’éminent Cabanis contre l’admirable Chevalerie du Moyen-Age. Quoique le cœur de ce savant fût aussi pur et même aussi tendre que son esprit était élevé et étendu, le matérialisme contemporain l’empêcha d’apprécier l’heureuse organisation du culte habituel de la femme chez nos énergiques ancêtres . — Energiques sans doute, concéderai-je, mais non pas sur la voie de l’énergie continuée quand ils consentaient des concessions trop larges à ce culte ambigu. L’antiquité n’avait-elle pas le mythe d’Hercule aux pieds d’Omphale ?
Il faut avouer toutefois, reprend Comte qu’une lacune demeurait dans la généreuse doctrine de ces preux. Ils croyaient encore en Dieu, de sorte que leur culte de la femme ne put être qu’une ébauche accessoire et subordonnée au culte chrétien (1). Toujours placé entre son Dieu (conseiller de morale rationnelle) et sa dame (incitatrice de morale émotive), le chevalier du Moyen-Age ne pouvait connaître cette pleine unité morale qui, seule, aurait entièrement développé sa noble mission volontaire. — Et nous savons déjà que, sous le régime positiviste, le genou de l’homme ne fléchira plus que devant la femme ! Mais, au vrai, les
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chevaliers se sont parfois bien trouvés de revenir à Dieu après avoir abusé du culte des dames. Les positivistes n’auront plus ce refuge; souhaitons que leur « gynélatrie » exclusive en fasse des chevaliers plus parfaits que les Artus ou les Amadis.
En exposant la théorie qui élève les femmes à la dignité d’ « anges gardiens » du sexe fort, — théorie dont je parlerai plus amplement bientôt, — le Catéchisme positiviste rappelle, lui aussi, que la puissance d’un tel secours fut déjà dignement sentie dans la noble ébauche de culte féminin qu’esquissa l’admirable chevalerie du Moyen-Age. Ces âmes d’élite avaient si bien harmonisé en elles la vie privée avec la vie publique, que l’image chérie venait souvent embellir et animer leurs scènes guerrières, laissant surgir les plus tendres émotions au sein même du carnage ou de la terreur ! Combien ces émotions ne fleuriront-elles pas plus efficaces au milieu des douces affections de l’avenir ! L’Appel aux Conservateurs précise que le grand progrès des mœurs occidentales, pendant les derniers siècles du Moyen-Age, fut le résultat des seules impulsions chevaleresques, car le catholicisme ne l’avait préparé qu’en systématisant la pureté, sans parvenir à consacrer la tendresse, qui, repoussée par son dogme et même par son régime (?) ne trouva d’accès que dans son culte. — C’est redire l’opposition qui existe en effet entre morale chrétienne rationnelle et morale romanesque affective. — Enfin l’oraison funèbre que Comte voulut consacrer à la mémoire de son disciple Junzill nous apprend que ce jeune mathématicien était déjà pourvu d’une suave affection pour une jeune personne qu’il n’avait jamais vue, mais qu’il avait pu apprécier par ouï-dire, cette personne étant la sœur d’un de ses élèves. Ainsi, précise le
philosophe, ainsi se comporta jadis le troubadour Jaufre Rudel, amant de sa princesse lointaine !
Ces incontestables services rendus dans le passé exigent que la chevalerie se reconstitue spontanément sous le régime positiviste. Appuyée sur les mêmes propensions au culte de la faiblesse touchante, elle aura comme autrefois pour objet social la protection des opprimés. En ce temps, les plus zélés chevaliers seront les banquiers, chefs « temporels » du système positiviste; nul plus ardemment que ces hommes de finances ne se portera au secours du faible menacé. Une autre destination de la chevalerie nouvelle sera de parer aux dangers passionnels qui menacent trop souvent la jeunesse. Sous le patronage de cette institution, dit le Catéchisme positiviste, les jeunes adeptes de la doctrine définitive se prépareront à surmonter un jour l’instinct sexuel en luttant contre l’instinct nutritif ! (Souvenir de la mortification chrétienne par le jeûne).
Ayant organisé le culte de la femme, la chevalerie a jadis synthétisé ce culte dans le symbole marial, dans la dévotion à la Vierge-Mère qui engendra le Christ, dans la dévotion à la Madone, comme disent les langues m’ridionales par une expression purement chevaleresque (ma dame). Au temps du Cours de Philosophie positive, Comte n’avait marqué aucune sympathie à la Madone. De l’ouvrage de Maistre sur Le Pape — objet de son admiration et l’une des sources de son utopie essentielle et personnelle, la reconstitution du pouvoir spirituel à peu près sur le modèle de la papauté médiévale, — il écrivait même (1) qu’après avoir débuté par l'analyse, très rationnelle, des condi-
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tions nécessaires de tout ordre spirituel, ce livre vient déplorablement aboutir à une invocation formelle, aussi puérile que mystique, à la Vierge Marie ! — Voilà des lignes qu’il a dû rétracter mainte fois par la pensée lorsque son amour pour Mm* de Vaux l’eut définitivement conquis à la conception romanesque de la vie.
En effet, la préoccupation constante de ses dernières années sera de systématiser, au profit du Positivisme imminent, le culte transitoire de la Vierge-Mère, principal titre du catholicisme à l'estime des penseurs. Cette déclaration s’adresse à son disciple Hadery. Les positivistes, répétera-t-il à d’autres disciples ou correspondants américains, doivent spécialement glorifier la Vierge Marie pour avoir annoncé et préparé le culte de l’Humanité divinisée. — Nous savons déjà que, sur les autels, la représentation plastique de l’une et de l’autre sera la même. — A l’avis de Comte, le culte de la Madone se verra facilement transformé en celui de l’Humanité idéale, de manière à guider sans secousse les âmes catholiques, surtout féminines, vers l’adoration positiviste.
Cette conviction le conduit même à exagérer étrangement la place, certainement considérable, que la dévotion à Marie tint dans le catholicisme pendant les derniers siècles romanesques du Moyen-Age. Pour sentir, écrit-il au quatrième volume du Système (1), combien l’incomparable suavité du type mystique de la femme est due à la tendresse féodale (dites au moins à la tendresse romanesque) plutôt qu’à la foi chrétienne, il suffit de comparer son immense essor occidental avec son avortement byzantin, malgré l’identité
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dogmatique de part et d’autre. Loin d’annoncer l’ascendant universel du catholicisme, le culte de Marie indiquait l’épuisement intérieur du monothéisme européen où la Vierge tendit dès lors à remplacer Dieu qu’elle a en effet radicalement supplanté à la longue, au moins chez les catholiques méridionaux. Oui, vers le temps des Croisades et sous leur influence, le catholicisme tendit spontanément à se transformer en positivisme (!) par la prépondérance croissante de la Vierge sur Dieu. — Quelle singulière conception et combien inattendue pour les adeptes du premier Positivisme de 1832 ! — C’est un grand malheur, poursuit Comte, que le Protestantisme soit venu briser cette initiative si féconde en suscitant la révolte de l’esprit contre le cœur. Non moins rétrograde qu’anarchique, la Réforme a en effet reporté sur Dieu (cette hypothèse périmée) la préoccupation européenne qui commençait à se diriger vers la suave précursice ( sic) de l’Humanité divinisée, vers la suave devancière spontanée de l’Humanité, répétera la Dédicace de la Synthèse subjective au protestant Encontre. — Le culte de la Vierge reste le seul intermédiaire qui puisse faciliter le passage du Catholicisme au Positivisme, et, encore, uniquement chez les peuples méridionaux, affirme une lettre au capitaine de Cappellen. Tout cela n’ouvret-il pas des jours précieux sur la parenté étroite qui unit le Positivisme comtien au Naturisme rousseauiste, par l’intermédiaire de la mystique féminisée qui a ellemcme préparé la doctrine naturiste ? (1)
(i) Dans un bel article de la Revue Universelle sur Rousseau - (i“ Janviér iga4), M. Jacques Maritain, le savant philosophe thomiste, a donné sa pleine adhésion à la thèse que j’ai soutenue sur ce point. Pour lui aussi, le Rousseauisme procède des hérésies catholiques féminines (et du Quiétisme en particulier), bien plutôt que du Calvinisme
Aussi, dans la septième « Sainte-Clotilde », le philosophe pourra-t-il donner aux mânes de sa dame défunte cette excellente nouvelle : « J’ai pleinement « incorporé à ton culte le bel hymne que mon incom- « parable précurseur (Dante) adressait à la suave « Déesse des Occidentaux (Marie) en terminant sa « sublime épopée :
In te misericordia, in te pïetate,
In te magnificenza, in te s’aliéna Quantunque in creatura e <li bontate. a
Incorporation que confirmera, publiquement, le
doctrin»I, comme l’ont enseigne Comte et quelques disciples après lui. Rousseau, dit ce très perspicace psychologue, doit assez peu, au moins directement, à Calvin et à la théologie calviniste : il doit déjà davantage à Genève et au civisme genevois, ce qui a pu tromper des observateurs superficiels II a (et M. Maritain approuve expressément ici l’interprétation proposée par moi de la réalité historique) laïcisé le Quiétisme. C’est pourquoi les extraordinaires Dialogues écrits par lui à la fin de sa vie « ne sont qu'une transposition laïque des erreurs de Molinos et de « M“* Guyon I » 11 y développe en effet, pour son propre compte, une curieuse doctrine de la non-résistance absolue aux impulsions du sentiment, une doctrine de la passivité totale,’ condition du plein épanouissement de la bonté primitive, qui est tout un Quiétisme de la Déesse Nature. Le rousseauisme, insiste M. Maritain en me citant une fois de plus, est « une hérésie chrétienne de caractère mystique », une hérésie fondamentale, certes, et, par la base, une réalisation intégrale de l’hérésie pélagienne ; ou plus exactement encore, le Rousseauisme est une radicale corruption naturiste du sentiment chrétien. M. Maritain admet enfin, comme j’ai proposé de le faire, que M“* de Warens fut l’institutrice de son docile filleul, en matière de quiétisme comme en matière d’amour profane. « Piétiste lorsqu’elle était protestante, « écrit-il, quiétiste après sa conversion au catholicisme, mais d’un « quiétisme considérablement avili et dégradé depuis le temps de « M*# Guyon... cette aimable dame... a été le théologien libérateur de
« Jean-Jacques . C’est auprès d’elle qu’il a développé sa religiosité
« naturiste . C’est d’elle qu’il appris à ne plus redouter l’enfer, et à ne
« plus croire au péché d’origine, qui contredit trop ouvertement son « coeur, lequel se sent naturellement bon! » J’ai développé la plupart de ces assertion* dans la partie de mon œuvre qui est consacrée aux origines romantiques : Les Origines Bomanesqaes, Mm' Guyon et Fénelon, Le Péril Mystique, Jean-Jacques Bousseau, etc .
II* volume du Système (1), en rappelant une fois de plus que d’admirables efforts furent tentés par le Moyen-Age chevaleresque afin d’instituer le culte systématique de la Femme, précurseur nécessaire de l’adoration de l’Humanité. Au principal siècle de cette période historique, des chevaliers poètes surent réaliser la prépondérance croissante du type le plus suave que comportât la révélation occidentale. C’est pourquoi, dans l’avenir, les principales effusions de Dante envers la nouvelle Déesse (la Vierge-Mère) s’appliqueront à Yadoration positiviste de la Femme, prélude indispensable du culte de l’Humanité !