ET LA PURIFICATION DU MARIAGE
La préoccupation du culte romanesque de la Vierge est même devenue si tyrannique dans l’esprit de Comte au cours de ses dernières années (en conséquence de l’exaltation quotidienne qu’il cherchait et trouvait dans la lecture des textes du Moyen-Age sur ce sujet) qu’il a été conduit, par cette hantise à son imagination la plus étrange peut-être, entre tant d’autres phantasmes bizarres de sa vieillesse : je veux dire à ce qu’il a nommé L’Utopie de la Vierge-Mère. Utopie ou anticipation tout à fait décisive à ses yeux puisque le Positivisme se condensera finalement dans sa réalisation désirable, si nous en croyons du moins la onzième « Sainte-Clotilde ». Oui, dans le Positivisme, les utopies tiendront le rôle joué dans le dogme chrétien par les mystères, et l’Utopie de la Vierge-Mère correspondra,
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par son importance au mystère chrétien le plus central, celui de l’Eucharistie. Elle procurera en effet le ralliement synthétique de toutes les dignes aspirations du cœur autour d’un progrès caractéristique qui assurera l’universelle prépondérance de la morale ! Et voilà une promesse réconfortante, n’est-il pas vrai ?
Voyons donc en quoi consiste cette utopie si féconde ? Avant d’en hasarder l’expression ouverte, Comte se remémore les hardiesses analogues qu’il osa proposer déjà dans le cours de son exposition philosophique; ainsi l’introduction d’organismes (d’animaux ou de végétaux) fictifs dans les cadres de l’histoire naturelle, afin de combler des lacunes trop gênantes aux théories du moment; ainsi la transformation probable des actuels herbivores en futurs carnivores (!) — Qu’en aurait pensé le Hugo du même temps dans sa bouddhique conception des rapports entre les êtres ! — Mais Comte présente cette modification radicale et surprenante comme le plus haut degré du perfectionnement animal sous l’impulsion positiviste ! — Eh bien, pour mener de front le perfectionnement moral humain, il faudra que la science parvienne quelque jour à supprimer l’intervention masculine dans la génération de l’espèce ! Perfectionnement qu’annonce déjà l’essor croissant de la chasteté !
En lui, peut-être, et parce qu’il approche de la soixantaine ! Mais où a-t-il vu cet essor ailleurs, au temps où s’épanouissait, dans la littérature et dans les mœurs, ce que j’appelle le mysticisme passionnel. Sa grandissante manie le conduisit de plus en plus à se faire la norme de l’univers ! — Quoi qu’il en soit, le progrès que sera la maternité virginale doit être réalisé, selon lui, d’une manière ou d’une autre, car on ne saurait instituer dignement le culte du sexe aimant
tant que la maternité reste incompatible avec la pureté ! — Ce qui est un véritable abus de ce dernier mot ! — L’Humanité, argumente encore notre étrange rêveur, ne cesse-t-elle pas de vérifier, dès à présent, cette utopie dont la réalisation est si souhaitable puisqu’elle se féconde régulièrement (pour le progrès) sans aucune assistance étrangère à sa propre constitution ? — Tout cela nous conduit, une fois de plus, très près de Fourier et des prestiges saugrenus de sa civilisation harmonienne.
A ces perspectives d’avenir, si peu favorables aux habituelles aspirations du sexe fort, il faut rattacher enfin la conception ascétique que Comte s’est faite du mariage au cours de sa vieillesse solitaire. D’abord il incita ceux de ses disciples qui s’unissaient entre eux par de justes noces à se jurer réciproquement un veuvage éternel. Puis il prétendit leur imposer une période de chasteté, prolongée pendant trois mois après leur union légale à la mairie, afin de les préparer à recevoir dignement, au terme de ce stage austère, le sacrement positiviste correspondant au sacrement chrétien du mariage ! Cette exhortation eut peu de succès toutefois.
Pour son disciple très cher, l’agronome Hadery, il rêva d’une vie conjugale encore plus singulièrement organisée, et qui évoque dans notre mémoire (sans y être cependant identique) la situation du baron de Wolmar, mari de la Nouvelle Héloïse. On sait que cet époux peu banal appela solennellement près de sa femme l’homme qu’il savait l’avoir rendue mère en secret. — Eh bien, l’associé d’Hadery dans son exploitation rurale étant devenu prématurément veuf se trouvait sur le point d’épouser une agréable veuve à laquelle cet Hadery avait jadis pensé pour lui-même, sans que le projet eût réussi. Voici les réflexions que
ces conjonctures inspirèrent aussitôt à Comte : « Si « la prochaine châtelaine que votre jeune adjoint veut « installer aux Vattis (leur résidence commune) a « réellement une valeur féminine... cet événement... « assurerait votre juste bonheur. Car la femme exerce « toujours, en bien comme en mal, une action décisive, « sur tout ce qui concerne la vie humaine. Dans ce « cas, vous devriez, in petto, renoncer au mariage et « cependant subir dignement le saint ascendant du « sexe aimant en développant envers le jeune couple « la généreuse confiance qui préside à votre carrière « pratique... En même temps, la future ne saurait « vénérer beaucoup un veuf épousant une veuve « (c’est-à-dire son époux) et peut-être, bientôt, vous « accordera mieux qu’à son mari même, une affection « vraiment filiale !... Votre heureux affranchissement « envers l’instinct le plus perturbateur me permet « d’espérer que vous êtes susceptible de trouver une « pleine satisfaction de cœur dans la pure intimité que « la situation va peut-être vous offrir, quand elle aura, « pour sa part, oublié qu’elle avait d’abord souhaité « votre union, de l’aveu de son propre père ! » Voilà une situation fort rassurante, en vérité. Et c’est le tentateur, à certains moments fort pressant, de Mm" de Vaux qui rêve de cette continence parfaite chez un homme assurément plus jeune qu’il ne l’était lui-même en 1845 !
« Quoiqu’exceptionnel, achève imperturbablement « le pontife, le saint trio que je rêve pour vous reste « complètement réalisable, même dans notre anarchie. « J’en connais, depuis sept ans, un mémorable « exemple où, malgré la calomnie, les conditions de « pureté me semblent vraiment remplies, quoique la « femme m’ait confié sa prédilection pour l’ami qu’elle
« connaissait avant le mari... La dame est positiviste, « ainsi que l’ami, tandis que le mari tend vers le « catholicisme, quoique sans aucune foi vraiment « prononcée... Les divagations d’un père fouriériste « ne vous empêcheront pas de convertir au positivisme « votre jeune châtelaine ! » Hadery déclara le projet admirable à la grande satisfaction de Comte; mais le mariage envisagé n’eut pas lieu et l’expérience ne put être faite; heureusement pour le « jeune adjoint » pensera-t-on sans doute, et pour la durée de l’association professionnelle entre les deux hommes !
IV. — L’institution des « déesses domestiques » ou anges gardiens
Comte s’incline, en psychologue cette fois clairvoyant, devant la haute efficacité que le Catholicisme sut donner à la prière et il propose lui-même une belle formule de l’oraison encore épurée par le Positivisme. Depuis Saint Augustin, écrit-il, toutes les âmes pures ont de plus en plus senti, à travers 1’ « égoïsme » chrétien, que prier peut n’être pas demander (1). Dans l’état normal de l’humanité, la prière, purifiée de tout calcul personnel, deviendra, selon sa vraie destination morale, une solennelle effusion, individuelle ou collective, des sentiments généreux, toujours liés aux vues
(i) Telle est bien aussi la conception chrétienne de la prière chez les psychologues avises dont l’Église fait ses dignitaires. Bourdaloue a écrit un beau sermon sur ce sujet. M"” Swetchine cite la répartie heureuse d’un ecclésiastique haut placé s’adressant aux religieuses de l’Assomption, qui, légitimistes de sentiment, appuyaient beaucoup sur leurs prières pour la France après les événements de i83o : « Priez, Mesdames, priez beaucoup, rien de mieux, leur disait ce prêtre, « seulement gardez-vous de dire à Dieu ce que vous voulez ! »
générales. Le Positivisme en prescrira la pratique journalière comme très propre à combattre les impulsions égoïstes et les idées étroites qu’inspire trop souvent la vie active.
A cette prière, il faudra toutefois un objet déterminé et le sexe masculin devra trouver cet objet dans les femmes de son entourage. Mère, sœur, épouse ou fille deviendront ses « déesses domestiques » ou ses anges gardiens vers qui montera constamment sa pieuse invocation. « La seconde vie, seule décisive, écrira « Comte à Deullin, ne commence à mes yeux que vers « quarante-deux ans. Nous avons subi alors, dans « toute sa plénitude, la sainte influence de la femme, « qui, nous ayant d’abord ébauché comme mère, et, « accessoirement comme sœur, doit ensuite agir sur « nous comme épouse et même, secondairement, « comme fille, pour que toute notre valeur morale se « trouve assez cultivée; préparation qui importe encore « davantage... que la meilleure préparation intellec- « tuelle. »
Toutefois, la mère pourrait être indigne; la sœur, la femme et la fille peuvent faire défaut. Alors, comme Comte adorant Clotilde et Hadery « vénérant » la femme de son jeune associé, on peut se créer une épouse mystique. Mais la chose n’étant pas à la portée de tout le monde, on remplacera au besoin ces femmes en chair et en os par un type historique tout à fait digne de vénération, comme l’est, par exemple, la figure de Jeanne d’Arc, cette victime du cynisme métaphysique. — C’est-à-dire sans doute des légistes de son temps et, plus tard, de la plume de Voltaire. — Car Jeanne a été la dispensatrice de l’immense bienfait que fut la victoire finale des armes françaises au terme de fa guerre de Cent ans. Sans cette victoire, en effet, le
centre normal des populations d’élite (à savoir la France) aurait peut-être perdu l’indépendance nécessaire à son office, d’abord européen, et plus tard universel, — cet office étant l’instauration du Positivisme dans le monde. — Le succès jadis départi au poème de La Pucelle, cette « turpitude voltairienne », est une faute collective de l’Occident qui doit donc participer tout entier au culte réparateur que le Positivisme saura rendre à l’héroïne lorraine.
La portion mâle de l’humanité étant ainsi pourvue de médiatrices, quels seront cependant les anges gardiens de la femme positiviste ? Sur ce point, qui ne l’intéresse pas personnellement. Comte est resté beaucoup plus vague; il a posé la question sans la résoudre nettement; il se contente de faire remarquer que le sexe « affectif », chez qui l’énergie est le plus souvent insuffisante, cherchera vraisemblablement à développer en soi, par le choix de ses inspirateurs, le courage plutôt que l’amour. Après quoi, il s’arrête dans le commentaire qu’il pourrait donner de cette aspiration, son insuffisance masculine le rendant, écrit-il, incapable de scruter davantage les plus intimes besoin du cœur féminin.
Son disciple Hadery lui ayant fait spontanément une « touchante confession » de son passé sentimental, il apprit ainsi que cet honorable agronome avait aimé, seize ans auparavant, une cousine pauvre que ses parents lui interdirent d’épouser, en sorte qu’elle a dû accepter pour mari un homme assez vulgaire. Il répondit par ce conseil significatif « Idéalisez-la sous- « tractivement (c’est-à-dire en lui retranchant, par la « pensée, ses défauts pour ne lui laisser que ses « vertus). Continuez ensuite à l’aimer, même de plus « en plus, mais dignement, c’est-à-dire subjectivement.
« sans jamais troubler le genre d’existence qui lui « reste. Félicitez-vous d’être ainsi pourvu d’une digne « patronne qui peut et doit devenir l’âme de votre « culte quotidien dont tant de fervents positivistes ne « sauraient aujourd’hui remplir la condition princi- « pale. Un noble développement de cette adoration « intime vous dispensera de tout mariage objec- « tif ! » (1) Telle est, en effet, l’habituelle attitude de Comte en présence des aspirations conjugales de ses adeptes. Qu’ils se contentent, comme lui, d’un fantôme ! Clotilde défunte lui suffisant désormais (après la cinquantaine), il ne voit pas pourquoi les plus jeunes ne suivraient point son exemple.
D’autant plus que, pour devenir l’objet de ce culte intime, les mortes valent beaucoup mieux que les vivantes, parce qu’elles se trouvent soustraites aux conséquences de la fragilité humaine et tout à fait impeccables désormais : « Tout ceux, apprendra Bene- « detto Profuino (positiviste de Gênes), tous ceux qui « ont apprécié la femme autrement que comme inslru- « ment de plaisir savent bien que la mort, loin d’étein- « dre son influence morale sur l’homme, la développe
(1) Comte n’oublie pas, au surplus, les intérêts de sa propagande en cette circonstance, lladery serait ton t à fait bien pourvu s’il parvenait à conquérir au Positivisme son lointain « ange gardien ». 11 aura soin toutefois de conduire cette tentative avec prudence : << Il ne faut tenter « cela qu’après avoir mis votre âme dans la disposition convenable par « quelques mois de pratique du culte dont vous possédez le germe- « personnel. Vous pourriez, en attendant, envoyer au mari l’Appel aux « Conservateurs, en lui faisant spécialement connaître que vous êtes « radicalement sorti de l’état révolutionnaire où cette famille vous « laissa. Dès lors, et quand vous serez assez sùr de vous-même, vous « pourrez adresser à la dame le Catéchisme positiviste ! » Voilà unecorrespondance d’amour qui ne risque pas de monter la tète à sa destinataire, en effet !
« et la consolide en l’épurant et en l’anoblissant ! » La vie subjective se développe en ce cas sans heurts, par le culte de tous les bons souvenirs et par la considération prépondérante de ceux qui ont dû laisser les traces les plus profondes. Chacun peut avoir sa Béatrice ! — Dans l’avenir, le positiviste normal comptera vingt-trois ans de moins que sa mère, sept ans de plus que sa femme et trente ans de plus que sa fille. De la sorte, vers la cinquantaine, il pourra subir à la fois ces trois influences pendant une quinzaine d’années environ (ce qui fait mourir la mère à quatrevingt-huit ans).
Voyons maintenant comment se fait la prière quotidienne aux « anges gardiens » selon les enseignements du Catéchisme positiviste. On devra commencer par la « composition de lieu », comme dans les Exercices spirituels fameux d’Ignace de Loyola. On se représentera tout d’abord le local où l’on rencontre (ou rencontrait) le plus souvent la femme angélique; puis le siège sur lequel elle se place (ou se plaçait) d’ordinaire; puis son attitude familière; enfin le costume qu’elle portait en chaque circonstance digne de mémoire; toutes opérations mentales de caractère esthétique qui se montrent très utiles à préparer le rectieillement désirable et sans lesquelles, au surplus, le culte risquerait de devenir mystique (!) par trop d’idéalité ! Il deviendrait « empirique » en revanche, si la mémoire de l’adorant chargeait l’image évoquée de réalités mesquines ou peu séantes. Il y a là une mesure à trouver.
Il faut ensuite écarter de sa contemplation tous les défauts de l’objet vénéré, à l’exemple de Dante qui, avant de retrouver dans l’Au-delà sa Béatrice, s’abreuve au flot qui procure l’oubli, puis encore aux ondes de
l’Eunoé qui rend seulement le souvenir du bien ! La prière ne comportera pas de requête, nous le savons, si ce n’est celle du progrès moral. Comte en fixe la durée normale à deux heures par jour et la répartit entre trois effusions quotidiennes dont la première se place au début de la matinée et dure une heure entière; la seconde, à midi, avec une durée d’un quart d’heure seulement; la troisième le soir, et devant se prolonger un peu plus d’une demi-heure. Afin de conserver le recueillement pendant tout ce temps, on pourra s’aider de lectures poétiques qui seront empruntées aux œuvres de quelques grands hommes; ceux qui conviennent sont au nombre de treize : deux anciens et onze modernes, parmi lesquel trois prosateurs; sept autres noms viennent en seconde ligne.
Il ne faut pas se dissimuler toutefois que, pour sa part, Comte avait méconnu ou même maltraité sa mère, au moins en paroles (nous allons le voir), qu’il détestait sa sœur et sa femme, enfin qu’il n’avait jamais eu de fille. La constitution de sa « sainte « Trinité domestique » et féminine devait donc lui paraître singulièrement difficile à réaliser dignement. Il la constitua pourtant de son mieux. Il fit tout d’abord, en pensée, amende honorable à sa mère, Rosalie Boyer, dont il ne se remémora plus que la tendresse. C’est ainsi qu’il glorifiera dans sa sixième « Sainte-Clotilde » l 'admirable mère de qui dérivent toutes ses qualités essentielles, non seulement de cœur, mais aussi de caractère et même d’esprit. Il déclarera regretter d’avoir si peu fait dans le passé pour consoler les injustes chagrins de cette femme d’élite. Puis encore nous savons qu’il s’est choisi une épouse à sa mesure dans Clotilde de Vaux; et certes, les prières qu’il adressait à celle-ci sont souvent belles
par la sincérité de leur émotion ! — Enfin il adopta in petto pour sa fille et songea même à légalement adopter sa servante, Sophie Bliaux, choisie pourtant par Mme Comte peu avant la définitive séparation des époux, mais dont les soins devinrent très vite indispensables à cet homme, d’habitudes régulières et méticuleuses. L’ « éminente prolétaire » tient une grande place dans les écrits de ses dernières années. Il accepta d’héberger son mari ainsi que ses jeunes enfants et il a écrit dans la neuvième « Sainte-Clotilde » : « Sous « l’auguste présidence de Rosalie Boyer (sa mère) et de « Condorcet (son principal précurseur avoué), je « vivrai pleinement avec toi (Clotilde) pour chaste « épouse, Virginie Chardoillet pour sœur (c’était la « mère, récemment défunte, d’un de ses disciples, « mais cette adoption fraternelle paraît avoir peu « duré), Adolphe et Wallace (deux adeptes) pour « frères, enfin notre Sophie (Bliaux) pour fille... Le « dernier fils de celle-ci (âgé de cinq ans environ) « développe assez déjà le rare concours des qualités « essentielles de cœur, d’esprit et de caractère qui me « fait espérer dans ce jeune enfant mon vrai succes- « seur ! » Cette dernière lubie et les manifestations de tendresse qu’elle lui inspira le fit considérer par les médisants comme le père naturel de cet enfant, mais tout à fait à tort, cela est plus que probable !
V. — Les femmes de la réalité Mme Auguste Comte et quelques anges encore
Par malheur, on rencontre peu d’ « anges » sur cette terre, sauf dans les rêveries mystiques analogues à celles de Rousseau, le promeneur solitaire. Il est curieux de constater que, — Clotilde et Sophie étant
exceptées une fois pour toutes, — les relations de Comte avec les femmes en chair et en os furent le plus souvent difficiles, pleine de désappointement, de reniement réciproques. Avec la sienne tout d’abord, comme nous le savons déjà; mais c’est ici le lieu d’insister quelque peu sur l’évolution fâcheuse qui, de ce mari si longtemps affectueux et reconnaissant, fit enfin le plus irréconciliable ennemi.
Nous avons vu qu’il agit tout d’abord pour imposer son ancienne maîtresse à l’acceptation des siens, en dépit des déplorables antécédents que nous connaissons par ses propres confidences à la postérité. Sept ans après son mariage, en 1832, il écrivait encore à son père une lettre emportée afin de défendre son épouse contre sa mère immorale (sic) et contre sa sœur acharnée ! — L’immoralité de Rosalie Boyer, proclamée plus tard admirable mère, consistait à prier son fils de venir à Montpellier pour se garantir du choléra parisien, mais de venir seul, en laissant derrière lui une compagne que les siens refusaient de voir : « Je me « félicite particulièrement, écrit-il donc à ce propos sur « le ton le plus cassant, de n’être nullement religieux « (alors), si c’est à une telle morale que doit aboutir « la religion dans la pratique. »
Mais laissons ces griefs de détail, car voici l’essentiel de sa protestation indignée (en dépit des fugues dès lors fréquemment accomplies par la peu scrupuleuse Caroline Massin, selon l’Addition secrète, au testament de son mari) : « Il s’agit de ma femme, de l’être qui est « pour moi plus que tout au monde et auquel les « devoirs et la reconnaissance me lient non moins que
« l’affection . Votre animosité est fondée sur ses
« prétendus torts d’autrefois à mon égard. Quand « même vous n’en auriez pas personnellement reconnu
« l’injustice . l’admirable conduite de ma femme
« pendant ma maladie (de 1826) et le bonheur domes- « tique dont je jouis avec elle depuis les cinq ans qui « se sont écoulés après ma guérison... suffiraient pour « démontrer que rien ne peut plus excuser votre « injuste et opiniâtre animosité à son égard... cette « haine aveugle et injuste... qui tient principalement « à l’influence que ma sœur exerce sur vous ! » — Certes, une telle page a pu être dictée, jusqu’à un certain point, par le souci d’amener sa famille à sanctionner enfin pleinement son choix conjugal; elle suppose, malgré tout, un état d’âme fort différent de celui que peindra l’Addition secrète, transportant dans le passé les sentiments du présent. En outre les lettres de Comte à sa femme pendant les années suivantes alors qu’il parcourait la France pour examiner en province les candidats à l’Ecole polytechnique, ont été publiées en partie par Littré et sont rédigées sur le ton le plus cordial.
En 1838, cependant, les rapports s’aigrissent et, en 1842, la séparation définitive s’accomplit. Il semble qu’elle se soit faite de façon plus amiable que Comte ne le dira (et ne le croira, sans doute) un peu plus tard. Au lendemain de cet événement dans sa vie, il présente en effet Mme Comte à Stuart Mill comme « une femme « douée d’une rare élévation, à la fois morale et intel- « lectuelle » (sur ce dernier point il n’a jamais varié) mais élevée dans de vicieux principes et dont le défaut total d’inclination pour lui n’a jamais permis à l’époux de corriger la tendance indisciplinable et despotique de l’épouse. « C’est néanmoins, insiste-t-il alors, une « femme dont la haute valeur ne doit pas matérielle- « ment souffrir des torts de son caractère et de son « éducation, quelques graves qu’ils puissent être... une
« femme qui possède réellement plus de force men- « taie, de profondeur et, en même temps, de justesse « que la plupart des personnages les plus justement « vantés de son sexe ! » Cette page, écrite dans la pleine maturité de l’âge et après dix-sept ans de vie commune, cadre-t-elle avec les grossières injures du Testament ?
C’est qu’entre cette apologie et ces injures, Clotilde a paru sur l’horizon du philosophe et cette étoile nouvelle aura bientôt tout éclipsé de ses feux. Dès le 15 février 1846, l’accent du mari délaissé devient plus âpre au sujet de Caroline : « Sous aucun rapport ce « n’était certes, il s’en faut de beaucoup, une femme « vulgaire. Mais, chez elle, le défaut radical de pureté « morale a suffi pour amener l’avortement presque « total de hautes facultés intellectuelles dont l’essor a « été aussi neutralisé par une aveugle personnalité, un « orgueil extravagant et une vanité sans mesure ! » Mm* Comte n’en devait-elle pas penser autant de lui ? — Eu 1849, dans la cinquième « Sainte-Clotilde », le philosophe signale la présence régulière de sa femme au Cours public qu’il professe à ce moment derechef (et par séances de quatre et cinq heures, selon son impitoyable usage !) Mais cette marque de déférente sympathie ne saurait plus toucher le chevalier servant de Clotilde disparue, absorbé qu’il est tout entier dans le culte de sa dame : « Sa nature artificieuse et égoïste, « écrit-il donc aux mânes de l’amie absente, me laisse « indécis sur le principal motif de cette adhésion « imprévue... à la doctrine qu’elle vit naître sans « l’apprécier... Tout en appréciant, s’il y a lieu, l’adhé- « sion d’un esprit aussi distingué, j’éviterai tout « rapport personnel... Qu’elle consacre à la foi nou- « velle ses éminentes facultés de discussion et de
« propagation... Mais, sous ta vertueuse inspiration « quotidienne, je me suis secrètement promis d’accep- « ter son appel final, si jamais elle me faisait demander « une extrême entrevue. » C’est-à dire une entrevue in extremis, sans nul doute. Mme Comte devait survivre à son mari.
Le document le plus important que ce dernier nous ait laissé sur la psychologie de sa femme (outre Y Addition secrète), c’est sa longue lettre du 28 avril 1851 à Littré, demeuré en relations amicales avec Caroline et de plus en plus incliné vers son parti à mesure qu’il ouvrait les yeux davantage sur les bizarreries du philosophe. Littré avait appris qu’aux séances tenues chaque semaine par la Société positiviste naissante, le président-fondateur, poussé par sa rancune et insuffisamment contenu par la vertueuse inspiration de Clotilde, hasardait des1 commentaires beaucoup trop précis déjà sur les causes de ses démêlés avec sa compagne. Connaissant trop bien les points faibles de son passé, celleci s’irritait et s’inquiétait de ces cruelles attaques. L’ami commun des anciens conjoints crut alors pouvoir faire appel au calme, à la bonté et prier le mari de chasser les suggestions de la haine : « Personne, ajoutait-il « adroitement, n’a mieux fait ressortir que vous com- « bien les premiers (de ces sentiments) doivent être « cultivés, combien les seconds doivent être ré- « primés ! »
Rien de plus équitable qu’une telle sollicitation. Mais nous savons déjà que Comte trouvait sans peine des arguments pour se soustraire aux prescriptions de sa propre morale, et nous l’avons, en particulier, constaté lorsqu’il cherchait à séduire Mm' de Vaux. Il ne songea donc nullement à se combattre, mais seulement à se confirmer dans sa regrettable attitude : « La conduite
« de Mme Comte, lisons-nous dans la diatribe qu’il fit « parvenir à son éminent commentateur, empêcha « toujours l’union morale que j’espérais voir naître « de notre union légale ! » C’est donc désormais le ton de Y Addition secrète. « La source générale de cette « triste anomalie réside dans la nature, très exception- « nelle, de ce type antiféminin. Toujours douée de « beaucoup d’esprit, et, jadis, d’une grande énergie, « elle est presque dépourvue de cette tendresse qui « constitue le principal attribut de son sexe. Depuis « notre fatal mariage du 19 février 1825, sa conduite, « quoique très licencieuse , n’indiqua jamais envers « personne un véritable attachement. Les deux autres « instincts altruistes, soit vénération, soit bonté, lui « sont encore plus étrangers. Malgré ses airs positi- « vistes, sa nature restera purement révolutionnaire, « disposée à trouver partout des droits et nulle part « des devoirs. Ne me jugeant ni beau, ni même agréa- « ble, et pourtant tourmenté d’un vif désir d’affection, « je choisis une épouse qui dut d’aimer par une intime « reconnaissance, fondée sur ce mariage exceptionnel, « quoique nous fussions également pauvres... malgré « ma famille, dont les préjugés s’y opposèrent juste-
« ment ! . Madame Comte espéra toujours me trans-
« former en machine académique, lui gagnant de « l’argent, des titres et des places. Celle qui semble « vouloir consacrer sa vieillesse au Positivisme en « contraria de toutes ses forces l’élaboration initiale. « Elle ne l’apprécie que depuis l’éclatante justice dont « vous fûtes si dignement l’immortel organe, si toute- « fois sa rouerie invétérée lui permet d’y voir, même « aujourd’hui, autre chose qu’un nouveau rôle, comme « ôtait jadis la dévotion chez ses pareilles ! »
Ici se place dans la lettre de Comte à Littré, un
tableau fort noir de son existence conjugale ; tableau qu’on ne sait comment accorder avec les témoignages d’affection relevés plus haut par moi dans sa correspondance de jeunesse. « Son inclination principale, « poursuit-il en effet, est vers une domination com- « plète et grossière... L’absence totale de principes « moraux lui permit d’employer, comme moyen habi- « tuel de gouvernement, les plus extrêmes alternatives, « souvent poussées jusqu’à la désertion complète, « quand je résistais à ses coupables procédés. Si elle « n’eût été qu’impure, j’aurais toujours pardonné, « peut-être... Il faut passer ici sous silence les esca- « pades secondaires, bornées à demeurer quelques « semaines en hôtel garni, sous le moindre prétexte. « Ces cas seraient presqu’innombrables, dès le début de « notre mariage ! » L’une de ces escapades aurait eu lieu dès la fin de mars 1826 et en voici les conséquences : « Sa réaction morale concourut, avec un « excès intellectuel (la préparation du premiers Cours « oral) à déterminer ma grande maladie cérébrale. « J’attribue à ses remords sa belle conduite d’alors au « milieu d’une situation très difficile. C’est la seule « époque vraiment honorable dans toute la vie de « Mme Comte ! »
En 1833, expose encore le correspondant de Littré, elle s’éloigna de nouveau pour quatre ou cinq mois consécutifs : « Quoique moins affecté, je fus assez bon « pour solliciter la rentrée, enfin dédaigneusement « accordée ! » — Une autre fugue encore marqua, je l’ai dit, l’année 1838, au mois de mai, « par suite, « explique Comte, de mes justes répugnances envers « de coupables visites. Elle ne dura que trois semaines, « mais je ne fis aucun effort pour obtenir sa cessation. « Quoique j’accueillisse avec trop d’indulgence le
« retour spontané de Mm* Comte, je lui signifiai ma « résolution de traiter comme irrévocable toute nou- « velle tentative semblable. » Résolution qui amena enfin le dénouement de cette existence conjugale déplorable (et certes, peu typique de toutes celles qui, dans le Positivisme, devront engendrer la réciproque adoration rituelle des conjoints) ! En effet, « après « quatre nouvelles années d’indignes luttes journa- « lières, une inqualifiable conduite poussa M“" Comte « à son quatrième et dernier abandon ». Il fut convenu qu’elle partirait seulement le 1*' août (1842), parce que le philosophe terminait alors son ouvrage fondamental (le Cours ) et voulait s’assurer, jusqu’au terme de ce travail, le calme de l’esprit. « Néanmoins Comte « voulut, le 15 juin, me quitter immédiatement, pour, « osa-t-elle dire, ne pas manquer un joli appartement, « orné d’un jardin commode ! Cette journée fut « terrible et je m’y sentis près de retomber, en 1842, « dans l’affreux épisode cérébral de 1826, par un « concours analogue d’influences perturbatrices. » C’est-à-dire inquiétudes mentales et fatigue intellectuelle ajoutées l’une à l’autre, Comte se jugeant assuré de résister toujours devant l’assaut d’un seul de ces sujets de trouble. « Je n’évitai ce nouveau choc, « achève-t-il, qu’en refusant énergiquement de donner « à cette indigne femme aucune partie de la somme « convenue, jusqu’à l’échéance du premier août. Alors, « elle attendit le terme fixé d’abord, mais en déclamant « contre ma tyrannie ! » Il ajoute que, pendant dixsept années de cohabitation, la hantise du suicide l’a souvent poursuivi; obcession à laquelle il aurait mêmé succombé, probablement, malgré ses fermes principes sur ce point, si la profonde amertume de sa situation domestique n’avait été surmontée par le sentiment
croissant de sa mission sociale réformatrice. — Et c’est en effet, un procédé d’autodéfense fort employé par les névropathes que la conviction d’alliance surhumaine, sous ses diverses formes, car elle est très tonique, et propre à combattre les motifs de dépression qui naissent pour eux de la lutte vitale. Comte a bien prouvé par son attitude vitale que l’athéisme théorique n’exclut nullement ce genre de vague recours mystique, fondé sur les plus antiques habitudes mentales de l’humanité.
Il termine sur un dernier et fort cuisant grief ce long réquisitoire contre son épouse. Bien que Mme Comte affecte désormais, dit-il, d’apprécier le mérite philosophique du Positivisme (sous l’influence de Littré) elle le sentait si peu naguère, qu’elle osa déclarer devant deux témoins dont l’un vit encore (en 1851) combien elle plaçait Armand Marrast au-dessus de son mari. L’amour-propre mystique de ce dernier ne put jamais cicatriser une si profonde blessure : « Quoique la « haine inspirât une telle déclaration, expose-t-il à « Littré en la lui faisant connaître, la frivolité seule y « pouvait faire penser ! Devenue positiviste à l’âge où « la Maintenon se fit dévote, cette dame ne me trouvera « pas plus crédule pour l’une de ces conversions que « pour l’autre. N’ayant jamais apprécié mon esprit, je « lui reproche surtout d’avoir encore moins compris « mon cœur après dix-sept ans de ménage, tandis que « ma sainte compagne me jugea principalement sous « cet aspect au bout de quelques mois de relations fort « imparfaites... sainte influence volontaire, qui, en « régénérant mon cœur, me procura le privilège d’une « seconde vie publique... ébauchant la religion de
« l’Humanité . C’est seulement deux ans après sa
« désertion irrévocable que mon cœur, ainsi demeuré
« vierge exceptionnellement jusqu’à quarante-sept « ans, chercha les chastes (?) émotions qui me rani- « ment depuis six ans et que la mort (de Clotilde) « rendit bientôt plus fixes comme plus pures ! »
Telle est, en ces grandes lignes, cette précieuse confession conjugale à Littré. Quatre ans plus tard, dans l'Addition secrète au Testament, Mm* Comte sera traitée avec moins de ménagement encore, puisque son mari y osera, sur sa trop galante jeunesse, des confidences qu’il n’avait pas faite à son plus éminent disciple et résumera ses déceptions domestiques en moins de lignes mais avec des termes plus dénigrants que jamais, je l’ai indiqué au début de cette étude. — L’exaspération provoquée chez sa veuve par ce qu’elle sut ou soupçonna de cette Addition diffamatoire la conduisit à s’opposer, par tous les moyens de droit, à l’accomplissement des dernières volontés du philosophe. Pour n’avoir pas su pratiquer l’oubli des injures, celui-ci prépara donc les procès, peu édifiants, qui se déroulèrent autour des dispositions de son testament. 11 aurait agi plus sagement en se faisant la directe application de ces lignes qui figurent dans son Système de Politique positive (1) : « Celui qui ne put s’attacher « profondément à l’être qu’il avait choisi pour la plus « intime association, paraîtra toujours fort suspect « dans le dévouement qu’il étale envers une foule « inconnue. C’est la profonde sagesse de l’usage « vulgaire que de chercher toujours dans la vie privée « les meilleures garanties pour la vie publique ! » Oui, comme son maître secret Jean-Jacques, Comte était fait pour prononcer les paroles de l’humilité rationnelle : « Faites comme je dis, mais non pas comme je fais ! »
Nous verrons qu’il afficha pourtant la prétention de servir d’exemple.
Mm* Comte, Mm* de Vaux et Sophie Bliaux ne sont pas les seules femmes que l’existence ait mises en contact avec lui. Voyons comment se sont déroulés ses rapports avec quelques autres « anges » à figure humaine. Il est une certaine dame de Montpellier qui le fit rêver adolescent et fut sa première passion, toute platonique. Cette dame se souvient de lui après de longues années, lorsqu’elle est devenue grand’mère et demande de ses nouvelles à sa sœur, M'“ Comte; manifestation de courtoisie qui ne satisfait nullement l’exigeant personnage car il imagine de soumettre cette sympathie, toute gratuite, à une épreuve baroque, celle qu’il inflige désormais à quiconque prétend entretenir avec lui des relations de société. Il lui fera connaître les péripéties de son roman d’âge mûr et la sommera de pratiquer, comme lui, le culte de Clotilde ! « Je la « soumettrai à cette épreuve, expose-t-il à sa défunte « amie dans la quatrième Sainte-Clotilde. Si elle « n’apprécie pas dignement notre union, elle ne méri- « tait pas mes naïves prédilections initiales. Une « femme ne saurait toucher mon cœur quand la « simple exposition de notre destinée ne la décide « point à te chérir ! » Rousseau avait une plus noire, mais guère plus folle pierre de touche; il jugeait des amis de sa vieillesse sur leur complaisance à partager, ou même sur leur zèle à encourager ses hallucinations de complot. — N’étant pas retourné à Montpellier comme il avait projeté de le faire, Comte ne put tenter l’épreuve annoncée; s’étant d’ailleurs brouillé derechef avec sa sœur après une courte période de relations moins tendues, il n’entendit plus parler « de la per- « sonne que je te présentais, écrit-il aux mânes de
« Clotilde l’année suivante, comme ayant à son insu « déposé au début de mon adolescence les germes « d’amour que toi seule devais développer après une « si longue inertie involontaire ! »
Je viens de nommer Mlle Comte. Catholique fervente, celle-ci resta longtemps fort antipathique au scuvenir de son frère. Il se rapprocha toutefois d’elle en même temps que de son père après février 1848, lorsque ses chimériques espérances sociales l’entraînèrent à quelques tentatives de réconciliation qui eurent peu de suite (avec Arago, en particulier). Il constata bientôt que l’insensibilité de sa ville natale à son égard égalait à peu de chose près, celle du milieu polytechnique « aussi dégénéré de cœur que d’esprit ». Il jugea que Mademoiselle Comte demeurait « sèche » dans ses relations avec lui : « Quand même son papisme serait « pleinement sincère, écrivit-il alors, la vulgarité de « son esprit n’expliquerait point assez l’ensemble de « sa conduite actuelle si son cœur était vraiment fra- « ternel. » Il décide donc de la ménager quelque peu jusqu’à la mort de leur père, dont il tient à conserver l’affection; il brisera tout rapport avec elle ensuite ! Mais son père devait lui survivre, de même que sa femme, et deux ans après cette résolution, il a déjà cessé tout échange de vues avec « sa triste sœur, sauf « de rares et froides informations sur les santés. » Quelles sont encore ses expériences avec d’autres femmes placées moins près de lui par le destin ? Un de ses disciples, le docteur Foley, a décidé de se faire conférer par lui le sacrement positiviste du mariage, ce qui flatte infiniment le pontife du culte nouveau. Mais le projet avortera, en conséquence du refus de la fiancée qui a été malheureusement choisie « dans l’une de « ces familles incurablement révolutionnaires dont
« l’alliance sera bientôt antipathique à toutes les âmes « vraiment religieuses ! » Tandis que la religion est toujours destinée à régler la vie humaine, expliquera Comte à Constant de Rebecque sur ce point, « cette « jeune dame, d’après son père, stupidement roussien, « pense et dit que la vie humaine n’a jamais besoin « d’être systématiquement réglée et que le sentiment « seul suffit à nous conduire ! » Comme si le « Clotil- « disme » n’en disait pas autant, le plus souvent !
« Elle ne professe, achève cependant Comte, qu’un « vague et stérile déisme... C’est un des exemples les « plus prononcés du type pleinement anarchique... « au-dessous de la moyenne par le cœur... Loin que « sa femme puisse fournir à mon malheureux disciple « une source directe d’amélioration affective, c’est à lui « qu’échoit la tâche difficile d’élever et de développer « les sentiments de cette jeune dame mal cultivée et « pauvrement organisée. » Il conseille l’établissement du jeune ménage à Mantes, afin de préserver cette malade par le cœur des funestes contacts paternels qui la rendraient probablement incurable ! — De même, un autre disciple, Lefort, sera déclaré déchu de sa dignité sacerdotale en expectative pour son apathie, pour son mariage fâcheux et pour la vulgarité de sa poupée anarchique ! — Encore une épouse qui n’avait rien d’un « ange ». — Il faut remarquer que les femmes étaient plus péniblement choquées que les hommes par l’athéisme théorique qui est à la base du Comtisme, si largement mystique que cette doctrine se soit développée d’autre part. Les substituts compliqués, les abstractions fort « métaphysiques » elles aussi, que le créateur de la religion nouvelle proposait pour remplacer les notions chrétiennes traditionnelles ne trouvaient pas le chemin des cœurs féminins.
Une certaine Mm* Francelle, veuve d’un prolétaire positiviste qui mourut très jeune, d’une dégénérescence cérébrale, avait reçu pendant quelque temps une modeste pension du groupe comtien. Par malheur, le pontife constate bientôt qu’elle se montre peu digne de ce bienfait. « Elle envoie son enfant à l’école et « même au catéchisme catholique, écrit-il à Papot,'- « n’est aucunement positiviste et ne fait rien pour le « devenir; elle regrette même de n’être pas restée « catholique. Sa nature, sans être vicieuse, est très « vulgaire et surtout peu tendre, avec une énergie plus « embarrassante qu’utile chez une femme qui ne sait « pas l’appliquer à se régénérer. » — Enfin, les religieuses catholiques qui peuvent montrer des faiblesses comme toute créature humaine mais restent, dans la plupart des cas, le type par excellence du dévouement et de l’abnégation, les religieuses seront brutalement dénigrées dans une lettre à Laffitte, où il est question « de la nature altière et inhumaine, trop souvent <c hypocrite, de ces femmes si sottement prônées ! » Echo peut-être de quelque discussion avec sa sœur. — Non, décidément, les expériences féminines de Comte ne justifient guère, — sauf les deux exceptions, assez saugrenues, de Clotilde et de Sophie, — sa théorie religieuse fondamentale des déesses domestiques ou des terrestres anges gardiens !