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VI. — Des prétentions morales personnelles de Comte

Après les appréciations fort âpres que nous venons de lire sous la plume de Comte, lui accorderons-nous le droit d’écrire comme il le fit à Hadery en 1856 : « Plus je vieillis, mieux je deviens involontairement « sympathique, comme l’exige ma mission qui m’oblige « à tout sentir après avoir tout compris ! » Au vrai, et sauf l’effusion de quelques larmes faciles, il devenait avec les années plus étroit, plus soupçonneux, plus personnel, plus exigeant, plus maniaque en un mot que jamais ! La prévention mystique seule a pu conduire ses disciples à le nier. L’émotivité pathologique prépare en effet des réactions de brutalité presqu’inévitables (à moins qu’elles ne soient contenues par une très solide discipline morale) et la tendresse trop débordante engendre souvent, chez les faibles, la vitupération sans mesure et l’hostilité sans frein. C’est là une constatation de l’expérience et il n’en est pas de plus bel exemple que Jean-Jacques.

Comte voyait pourtant fort bien, en ses heures de lucidité rationnelle, qu’à un pouvoir uniquement fondé sur la constante adhésion de l’opinion publique — tel que devait être celui du clergé positiviste et de son chef suprême, — la nécessité s’imposait de prêcher d 'exemple en toutes circonstances. Nous l’avons constaté plus haut par sa remarque sur la vie privée garante de l’existence publique. Avant que l’avenir rende manifeste les attributs moraux de la philosophie positive, avançait-il déjà dans son Cours, c’est aux philosophes, guides naturels de l’humanité, qu’il appartient de faire ressortir ces attributs aux yeux de tous par la supériorité de leur conduite personnelle, domestique et

sociale; de la sorte, d’irrécusables exemples prouveront la possibilité de développer, d’après des mobiles purement humains, un sentiment assez complet de la morale pour déterminer, en toutes circonstances, soit une invincible répugnance pour toute violation de ces lois, soit une ardente impulsion aux plus actifs dévouements.

Voilà qui est fort bien vu et dit, mais ce sont là des exemples singulièrement difficiles à donner assidûment et sans faiblesse. La prétention de Comte à les fournir en personne fut néanmoins de plus en plus affirmée à mesure qu’il se confirmait davantage dans le sentiment, secrètement mystique, de sa mission religieuse. Je signalerai quelques expressions particulièrement frappantes, d’une telle prétention sous sa plume, avant de passer à l’examen des exemples qu’il a donnés en fait. « Personne ne sait mieux que moi, « écrivait-il au temps de ses démêlés avec la famille « Marie sur la tombe de Mme de Vaux, combien je suis « loin d’être parfait. Néanmoins, à tout prendre, je « me crois très propre, de cœur comme d’esprit, à « constituer spontanément une sortie de type, non pas « idéal, mais réel ! » Puis encore, dans la troisième Sainte-Clotilde : « Quelque réelle que soit, au fond, la « supériorité affective de ma philosophie, elle est « encore trop contestée pour que sa personnification « (en son auteur) ne devienne pas indispensable à sa « démonstration systématique ! »

Peu après, dans un texte public cette fois (la Dédicace de son Système de Politique positive à son amie disparue), il précisait davantage les mérites dont il se jugeait revêtu : « Ta salutaire influence m’a rendu « plus affectueux envers mes amis, plus indulgent pour .« mes ennemis (?), plus doux à mes inférieurs et mieux

« subordonné à mes supérieurs. » Cette dernière assertion, surtout a de quoi nous surprendre, si l’on songe que le philosophe ne se reconnut jamais, au fond, de supérieur dans l’humanité totale, protesta, sa vie durant, contre ses chefs de tout ordre et se crut, à dater de 1850, en possession légitime et actuelle du souverain pouvoir spirituel, dont il s’est « saisi » enfin, comme il le dira par une typique expression de conquérant mystique.

Dans le cours du volume qui débute de la sorte, on rencontre cette autre déclaration de même tendance (1) : « La prépondérance du cœur sur l’esprit « devait d’abord s’établir complètement dans ma

« propre nature . D’après une longue préparation,

« une sainte affection privée détermina bientôt mon « intime régénération par une influence, hélas, trop « rapide, mais inaltérable. Ainsi dégagé, le premier, « de toute tendance révolutionnaire, je me sentis « appelé désormais à suivre directement ma mission « fondamentale pour la reconstruction systématique « de l’ordre intellectuel et moral ! » A la fin de sa vie, Rousseau se croyait le privilège d’une sorte d’ « imma- « culée conception » au sens théologique et chrétien de cette expression, étant le seul homme qui restât pleinement pourvu de sa bonté naturelle ; d’où sa mission réformatrice ici-bas. Son petit-fils spirituel se donne à nous sur le tard comme le seul homme qui se soit jusqu’alors lavé, — par sa crise érotique de 1846, ce véritable baptême passionnel, — de ce péché essentiel de l’Europe moderne, l’esprit métaphysique et prétendu négatif de la Révolution. Pareillement, nous le voyons tirer aussitôt de la prétention à ce privilège la

(i) Système. I. 679.

certitude d’une mission régénératrice décrétée par un vague Au-delà. — Enfin le dernier de ses écrits, la Synthèse subjective, nous fournira ce texte : « Après « avoir rempli toutes les conditions intellectuelles « qu’exige désormais la construction d’un pouvoir « spirituel, j’en ai loyalement réalisé les conditions « morales ! »

Ces conditions, qu’il estimait avoir loyalement remplies, se réduisaient, dans son étroite pensée de cette époque, à trois renoncements jugés par lui fort méritoires mais qui le paraîtront infiniment moins à tout observateur de sang-froid et de bonne foi, parce qu’il les pratiqua contraint et forcé tous les trois ! — Le premier, c’est la chasteté; nous avons vu qu’il n’y avait guère songé avant Clotilde, ni durant leurs relations, car elle eut grand peine à le contenir (après l’avoir, il est vrai, stimulé follement). L’âge aidant, cette vertu lui devint plus facile ensuite. — Le second renoncement dont il se vante, ce fut l’abstention de toute carrière officielle; or nous savons assez qu’il se fit fermer la porte de celle qu’il avait embrassée en conséquence de son excessif arrivisme, et que nul gouvernement ne parut songer à lui en ouvrir une autre. — Le troisième renoncement, enfin, c’est le refus de profiter matériellement de ses écrits; mais ils ne lui avaient jamais rapporté un sou, et tout au contraire, avaient imposé d’importants débours à lui, tout d’abord, plus tard à certains de ses disciples. — Voilà donc un triple ascétisme à bon compte, n’est-il pas vrai ?

Satisfait pourtant de 1’ « exemple » donné de la sorte à son entourage. Comte s’accordera, sur tout le reste, la plus large tolérance ! C’est ainsi qu’il fait, très naïvement, une vertu de l’insouciance du lendemain, cette négation même de l’attitude rationnelle au cours

de la vie, parce qu’il s’y sentait porté par l’habituelle rêverie mystique dans laquelle il maintenait sa pensée. Une telle insouciance est tout au moins comptée par lui pour vertu à ces guides de la société future que seront les membres du sacerdoce positiviste. Les banquiers, chefs temporels, auront seuls à exercer la prévoyance, fourmis pourvoyeuses de trop négligentes cigales ! « Je dois vous rassurer, écrit-il le 24 juillet 1855 au « mathématicien Papot, en vous expliquant que je « suis assez heureusement organisé pour que le retard « de cette fatale pension (qu’il s’est obligé de fournir à « Mm' Comte, qu’il a déjà réduite aux deux tiers de son « autorité propre et qu’il tarde désormais à verser) ne « me suscite pas de préoccupations habituelles et se « borne à me faire sentir mes embarras actuels... Mon « excellente Sophie en est plus préoccupée que moi qui « me félicite d’avoir systématiquement conservé, dans « la pleine maturité, l’insouciance spontanée de ma « jeunesse. » Aussi bien, d’après la cinquième Sainte- Clotilde, l’imprévoyance personnelle est-elle obligatoire pour le philosophe positiviste qui ne doit calculer que l’avenir social; elle constitue en outre pour ce sage la condition indispensable d'une active longévité ! — Or, comme Arthur Schopenhauer, — son aîné de peu d’années et auquel il ressemble par tant de traits, — nul ne s’attacha plus âprement que Comte à l’espoir d’une très longue vie. Il déclara toujours escompter celle de Fontenelle, qui devint centenaire à peu de mois près, ou du moins celle de Hobbes, qui a été nonagénaire, ou enfin celle de Voltaire qui a dépassé quatrevingt -quatre ans. Ce serait une fort bonne chose, lisonsnous au début de Testament , si le Fondateur de la vraie religion pouvait offrir un exemple personnel de l’accroissement que cette religion doit produire dans la

longévité commune, parce qu’elle perfectionne l’unité cérébrale et même l’unité corporelle. Ce Fondateur fournirait de la sorte « un type décisif de l’office sacerdotal. » — En fait, le Fondateur n’atteignit pas la. soixantaine.

L’insouciance propre aux autorités spirituelles en période positiviste leur sera facilitée par la tolérance que l’opinion devra pratiquer à l’égard de leurs dépenses somptuaires. — Comte, qui n’eut pendant ses dix dernières années d’autres ressources que les subsides de ses fidèles, refusait pourtant de renoncer, par économie, à son abonnement bi-hebdomadaire au Théâtre Italien, car il estimait avoir besoin de cette diversion esthétique à ses méditations théoriques. Et, comme d’ordinaire, il appuie ici sa convenance personnelle par un argument d’ordre général; il expose en effet, au deuxième volume de son Système que dans la société nouvelle, chacun restera juge de ses besoins pécuniaires. — A chacun selon ses besoins, disait aussi le communisme mystique de l’époque, contre la formule rationnelle : à chacun selon ses œuvres ! — Dans le Positivisme, cette liberté de déterminer ses besoins appartiendra aux prêtres du sacerdoce nouveau, aux femmes, aux prolétaires, mais surtout aux riches! En effet l’opinion publique, seule sanction de la morale positiviste, saura bien reconnaître alors que la surexcitation des intérêts personnels, indispensable à l’office des riches, doit produirechez ceux-ci une plus forte tendance aux jouissances dispendieuses. Cette opinion empêchera donc qu’une vaine sagesse ne vienne à compromettre la fonction pour améliorer l 'organe, faute d’avoir pris en suffisante considération Yordinaire imperfection de notre nature et les séductions habituelles de la situation patricienne.

— Voilà donc une opinion publique qui révélerait une nature humaine singulièrement améliorée et rationnalisée, et du reste, autoriserait bientôt des abus qui la ramèneraient vite à l’intolérance naturelle.

A ce point tolérant pour lui-même et pour ses futurs adeptes, Comte le sera-t-il quelque peu pour ses présents frères en humanité. Se montrera-t-il « plus « indulgent à ses ennemis » comme il prétend l’être devenu sous la bienfaisante influence clotildienne ? De ce progrès moral prétendu nous ne saurions constater qu’un seul indice : dans l’émotion des événements de 1848, dans le feu de l’espoir qu’ils suscitèrent d’abord chez les mystiques de nuance sociale et devant le fait qu’Aragoétait devenu membre du gouvernement provisoire, Comte jugea devoir faire à ce grand savant une réparation pour ses injures passées, en même temps qu’il se rapprochait de son père et de sa sœur, sous l’influence du même attendrissement général si tôt mué par les événements en colère. Nous savons déjà que la seconde de ces impulsions honorables eut peu de suites; la première n’en eut pas du tout parce qu’Arago ne répondit pas dignement à des avances qui lui parurent peut-être intéressées à cette date; sans doute, aussi, avait-il jugé, une fois pour toutes, l’auteur du procès de 1842.

Mais ensuite, et pendant les quelques dix années qui lui restaient encore à vivre, que d’excommunications et de violence sous la plume du pratiquant prétendu de la vertu de miséricorde ou de mansuétude. Ecoutons-le par exemple sur Littré, dont la généreuse et compétente intervention dans la presse lui a seule procuré la notoriété de son vivant, mais qui eut ensuite le tort impardonnable de témoigner quelque compassion à Mra* Comte, mise par son dénuement à la

discrétion de son très hostile époux. Il avait été averti, en effet, par ce collecteur bénévole des souscriptions de ses disciples que, le subside de ceux-ci décroissant, il lui faudrait peut-être renoncer à l’appartement, relativement vaste, qu’il occupait seul depuis 1842, mais qui lui était devenu sacré comme ayant été visité par Mra* de Vaux. Il avait riposté en déclarant que loin de consentir à ce sacrifice, il réduirait plutôt convenablement la pension (déjà réduite précédemment), de Mm* Comte. Et l’insistance de son correspondant l’exaspéra ! — Aussi, écrit-il, dès 1852, que Littré ne méconnaît pas le positivisme religieux (le positivisme postclotildien), mais s’y sent personnellement impropre, soit par son âge déjà mûr, soit surtout parce qu’il n’a jamais pu subir dignement l’influence de la femme, seule source possible d’un vif essor du sentiment religieux dans l’âme masculine. — Ceci est relativement modéré. Mais la huitième Sainte-Clotilde affirmera que toute la valeur de ce membre de l’Institut doit être expliquée par un travail scrupuleux sans aucune supér riorité cérébrale. Et bientôt, le ton se fera plus dénigrant, plus offensant encore. Le motif essentiel de la défection du personnage, écrira Comte au capitaine hollandais de Cappellen, est dans une profonde inimitié personnelle que Yenvie fait couver depuis longtemps et qui se trouve fortement développée sous l’influence satanique de Mm* Comte, à laquelle ce lâche écrivain est incapable de résister. — Impossible de voir plus faux car l’attitude de Littré vis-à-vis de Comte est toujours restée la correction, la générosité même.

Blainville, membre de l’Institut également, pour ses travaux dans les sciences naturelles et qui resta trente ans dévoué de la façon la plus gratuite aux intérêts de ce peu commode ami, Blainville vient à peine d’expirer

en 1850 que Comte, prenant la parole d’autorité sur son tombeau, — attitude inqualifiable qui fit aussitôt quitter la place par les assistants officiels et par toute la famille du défunt, — s’exprima sur celui-ci de la façon la plus sévère. Il le gratifia d’une toute autre oraison funèbre que cette solennelle incorporation posthume au Grand-Etre qui équivaut à la canonisation chrétienne dans le Positivisme religieux : « En « voyant, prononça-t-il, une grande carrière théorique « essentiellement manquée par la seule insuffisance du « cœur (!) malgré les supériorités réunies de l’esprit « et du caractère, dans une situation favorable, « chacun doit mieux apprécier l’influence morale (de « la femme) et respecter davantage la dignité fémi- « nine ! » Blainville était en effet resté célibataire et ne s’était pas donné d’ « ange gardien ». Mais, certes, le cimetière parisien où se déroula cette pénible scène (qui évoque dans notre souvenir les excentricités dont la chambre mortuaire de Mra* de Vaux avait été le théâtre) n’avait pas entendu souvent un pareil éloge posthume K

Un disciple du nom de Belpauine (qui fut l’introducteur, dans le Positivisme d’Hadery, cet adepte modèle), sera proclamé bientôt « un vil intrigant, « capable de toutes les noirceurs ». Deroisin, qui a laissé de curieux souvenirs sur ses relations intermittentes avec le pontife, est jugé comme un « effronté « menteur ». Etex, sculpteur et peintre, porté aux nues pendant quelque temps, est déjà disqualifié en 1853 et le texte que je vais reproduire évoquera chez tout homme de sang-froid le souvenir de la parabole évangélique sur la poutre et la paille. Etex, écrit en effet le philosophe à Hadery, se trouve atteint de la maladie occidentale Vorgueillo-vanitite, développement

graduel du principe protestant parmi nous et dont voici le symptôme. Nul ne veut reconnaître d’autre autorité que la sienne, dans les questions les plus difficiles et les plus importantes ! Une révolte de l’individu contre l’espèce qui commence toujours par l’intelligence, mais ne tarde pas à vicier les sentiments ! — Or qui donc plus que Comte vers la tin de sa vie, grand Dieu, s’est comme figé dans une attitude hiératique, dictée par l’ orgueillo-vanitite ? - — Enfin, les parents proches de la « sainte compagne » Mme Marie la mère et son fils Maximilien, sont constamment et couramment qualifiés d 'ignobles dans la correspondance qui se déroula peu après la pénible agonie de,Clotilde; et je dirai comment Comte traita Célestin de Blignières, son très attentif lecteur et son commentateur, au total, fort respectueux.

Tout cela ne réalise nullement l’idée qu’on se fait du grand prêtre d’une religion fondée sur l’altruisme et même sur l’amour. Comte, dira fort crûment Deroisin (un disciple moins « vénérant » que les autres), passait pour « un assez mauvais bougre », en tous cas pour un caractère fort difficile; surtout depuis la suppression des devoirs professionnels qui occupaient en grande partie son temps de façon normale, avant le dénouement de sa « crise polytechnique » : répétitions à l’Ecole et cours réguliers de mathématiques spéciales dans une institution privée. Le loisir total dont il put jouir quand il n’eut plus à gagner sa vie fut peu sain pour son cerveau trop chimérique, et c’est ce qu’avait prévu Mm' Comte.

Je concilierai cet examen moral en reconnaissant qu’il fut honnête homme certes, et fort désintéressé, — en ce qui ne touchait pas, du moins, à son intérêt vital essentiel, à savoir l’accession au suprême pontificat de

l’humanité régénérée. — Mais je répéterai qu’un observateur impartial ne considérera jamais comme exemplaire en quoi que ce soit, ce maniaque vieillard, de vie si peu normale à tous points de vue, et se refusera justement à le proclamer, comme il y prétendait : « remarquable par la supériorité de sa conduite « personnelle, domestique et sociale », capable de fournir « un type réel d’existence », personnification enfin « de la supériorité affective propre à la philoso- « phie nouvelle ! »

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