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DEVANT LES PRÉTENTIONS PONTIFICALES DE COMTE

Le penseur britannique avait paru sanctionner tout d’abord, au moins en thèse générale, le principe de la

séparation des deux pouvoirs, le spirituel et le temporel; ce qui fut même l’une des grandes joies théoriques de son correspondant français, peu accoutumé à semblable condescendance devant sa lubie essentielle. Le point de vue de Mill se modifia cependant après qu’il eut été conduit, par la plus généreuse impulsion, à procurer des subsides anglais assez importants au philosophe pendant la « crise polytechnique » qui restreignit et bientôt annihila ses ressources. Car les bailleurs de fonds d’Outre-Manche considéraient leur assistance comme temporaire; ils n’acceptaient nullement l’idée à laquelle Comte s’habitua si vite : l’idée que le philosophe, dans la force de l’âge, devait vivre désormais des charités consenties par ses adhérents, en raison de sa dignité pontificale.

Leur désaccord sur ce point s’annonce par une longue lettre de Comte qui est datée du 18 décembre 1845, c’est-à-dire de l’époque où sa passion croissante pour Clotilde de Vaux commençait de l’engager dans les bizarres exagérations de sa vieillesse. Je crois qu’il n’aurait pas écrit ces lignes huit mois plus tôt; mais la mystique du progrès par l’amour se substituant alors dans sa pensée à la plus rationnelle des mystiques, celle du progrès par le savoir, l’enhardissait déjà à toutes les exigences de l’impérialisme individuel irrationnel. — En Angleterre, expose-t-il donc en substance, le progrès social ne peut plus trouver d’issue que par le Positivisme dont l’élaboration systématique doit surtout s’accomplir en France. Tant que le parti progressif d’Outre-Manche gardera son vieil esprit d’isolement britannique, il restera, malgré de vains symptômes passagers, de plus en plus inférieur au parti conservateur, qui, du moins, sait, en tous pays, s’élever au-dessus du simple point de vue national (??)

11 constate avec surprise qu’en dépit de sa mission pontificale, valable pour l’Angleterre comme pour la France, les amis de Stuart Mill répugnent à lui renouveler désormais son subside et il proteste contre leur abstention : « L’ensemble de la conduite tenue envers « moi en Angleterre n’a donc été digne finalement ni « du haut intérêt général qui s’y rattachait, ni du « noble élan qui semblait d’abord en indiquer une « juste appréciation. » — Il ajoute, par une sorte de menace, qu’une légitime sollicitude personnelle pourra « Y obliger à rendre public un tel jugement philoso- « phique ! »

Ce ton comminatoire, après le grand service reçu, pouvait être taxé d’ingratitude. Comte l’aggrave encore par une exigence tout à fait dépourvue de discrétion. Il voudrait dix mille francs de rente et non cinq mille comme ses bienfaiteurs anglais ont paru le juger suffisant jusque-là. Par exemple, il a besoin, je l’ai dit, de son abonnement au Théâtre Italien pour se retremper dans la jouissance esthétique et il ne permettra jamais à personne, proclame-t-il avec une rare maladresse, « de régler arbitrairement une telle harmonie inté- « rieure dont il est le seul à connaître les vraies « conditions ». Il achève sur le ton le plus tranchant ce plaidoyer malencontreux : « La tiédeur de mes pro- « tecteurs anglais mérite plus de reproche que la

« faiblesse de mes chefs (polytechniques) français .

« J’ai acquis le droit de blâmer moralement tous ceux « (jui, refusant leur juste intervention, ont sciemment « concouru à laisser un consciencieux philosophe « lutter seul contre la détresse et l’oppression ! »

Ces choses pouvaient être dites, car il est humain qu’un inventeur, persuadé par surcroît de sa délégation divine, ait songé à vivre des subsides de ses croyants.

comme cela s’est fait de tout temps; mais il convenait, assurément de les dire sur un autre ton, de façon moins amère et moins agressive. C’est pourquoi la réponse de Mill, le 12 janvier 1846, sera fort nette dans sa désapprobation motivée : « La sévère condamnation « morale que vous portez (contre les Anglais qui l’ont « aidé de leurs deniers)... se pourrait tout au plus con- « cevoir en leur supposant des opinions, des senti- « ments, et, à tous égards, une position morale envers « vous qui n’existe pas ! » C’est lui dire, en d’autres termes, qu’il n’est point souverain pontife aux yeux de ses lecteurs d’Albion, dans le pays du no popenj ! « S’ils vous avaient regardé comme leur chef spirituel, « poursuit Mill, s’ils vous regardaient comme le « représentant de leurs convictions, comme l’apôtre « d’un système de doctrines et de sentiments auquel « ils adhéreraient essentiellement... ils ne croiraient « pas avoir assez fait déjà. Mais, de la sympathie « partielle qu’ils éprouvent pour vos opinions et de « l’admiration très réelle qu’ils ressentent pour vos « talents, il y a loin à cette intime solidarité d’opinions « et de sentiments. C’est leur prêter, sans fondement, « vos propres convictions que de dire qu’ils se sont « crus moralement obligés à ce qu’ils ont fait. » Voilà qui est clair; encore une fois, cela revient à dire que Comte seul s’est sacré de ses propres mains pontife de la religion occidentale future.

Mill caractérise excellemment ensuite sa propre attitude ainsi que celle des radicaux anglais, ses amis, vis-à-vis du premier Comtisme, celui qui est exposé dans le Cours de Philosophie positive. (Je rappellerai ici, pour l’intelligence de ce qui suit, que les souscripteurs des subsides déjà fournis s’appelaient Grote, Molesworth et Raikes Currie). — « Grote et probable-

« ment Molesworth, explique donc Mill, acceptent « aussi pleinement que vous-même l 'idée-mère de vos « travaux, c’est-à-dire : (1°) la substitution du point « de vue scientifique (expérimental) au point de vue « religieux (mystique), et (2°) l’application aux études « sociales de la méthode philosophique qui préside « aujourd’hui irrévocablement à toutes les autres; « (3°) Ils pensent encore (je puis à peu près l’assurer « du moins quant à Grote), que vous avez le premier « conçu la méthode positive d’une manière qui la rend « propre à cette dernière extension. » Par la proposition de la loi des trois états vraisemblablement. Mais on voit que les amis anglais de Mill n’acceptent aucunement la séparation des pouvoirs, cette lubie initiale qui a vicié tout le comtisme.

« Il y a bien là, poursuit cependant Stuart Mill, de « quoi motiver une haute estime philosophique. Mais, « quant à votre manière de concevoir la Sociologie « dogmatique (la philosophie de l’histoire telle que « le présente le Cours ) ils sont si loin de la partager « que, pour me borner à Grote, qui en est probable- « ment encore le moins éloigné des trois, je crois « savoir que, sauf la question religieuse (l’athéisme « théorique, sans doute), la plupart des doctrines « sociales que vous professez sont très en désaccord « avec ses opinions !... Comment serait-il obligé de « concourir à la propagation active d’opinions sociales « dont beaucoup ne lui semblent ni vraies, ni utiles à « propager. » Voilà qui est net et qui dut profondément blesser Comte, dès longtemps persuadé de son infaillibilité personnelle.

Revenant alors à ses sentiments personnel et aux discussions qui se sont déroulées par lettres entre Comte et lui depuis quelques années, — discussions

durant lesquelles le Français n’a jamais accordé la moindre considération ni consenti la moindre concession aux objections réitérées et motivées de Mill, — celui-ci achève comme il suit une semonce si bien fondée en raison : « La tentative que nous avons faite « pour vider notre différence d’opinions sur une seule « question fondamentale (les attributs du sexe fémi- « nin, plutôt parcimonieusement mesurés par Comte « avant 1845) n’a pas été assez heureuse pour nous « encourager à en entamer d’autres, ou pour faire « croire que le Positivisme puisse bientôt offrir au « monde un système social capable de réunir tous « ceux qui acceptent sa méthode ! » A savoir la méthode expérimentale et scientifique appliquée aux questions sociales. « Plus j’y réfléchis et moins je « crois à la proximité d’un résultat semblable qui me « paraît exiger... un notable perfectionnement dans la « science positive de l’homme... On n’entend pas « encore assez bien les lois de la nature humaine... « condition nécessaire d’une théorie sociologique « rationnelle l » Cela revient à dire que l’édification scientifique de la psychologie doit précéder celle de la sociologie, — une assertion que Comte n’a jamais admis pour sa part. — Il jugeait la psychologie positive faite, ou à peu près par Gall (Mill y avait été voir, et l’avait nié), de façon que la Sociologie pût être construite par lui-même sans plus de délai, dans ses lignes essentielles, et le suprême pontificat lui être attribué aussitôt.

Touchant enfin un autre point délicat de leur controverse, la question des exigences esthétiques ou sentimentales de Comte qui rendent un revenu de dix mille francs nécessaire à ce dernier, Mill écrit encore, avec précaution : « Il me semble permis qu’on ait égard

« à la possibilité d’une économie sur les dépenses de « celui qu’on veut aider, et je ne pense pas que, pour « cela, on mérite l’accusation de s’immiscer à tort dans « les affaires d’autrui ! »

Comte se croit pape d’une part, Mill et ses amis anglais le trouvent intéressant, mais incomplet, d’autre part. Comment s’accorderaient-ils dorénavant entre eux ? Le 23 janvier 1846, notre compatriote riposte, sans céder un pouce de terrain, à son ordinaire, et en vertu de son infaillibilité pontificale. Il ergote sur tout et pi’étend maintenir son point de vue partout. Pour être obligé d’aider un philosophe, écrit-il, il suffit d’être d’accord avec lui sur la méthode fondamentale antithéologique (comme si c’était là une découverte !) et sur la théorie générale d’évolution, complétée par la loi hiérarchique. — Il s’agit de la hiérarchie des sciences telle qu’il l’a proposée; mais, précisément, nous venons de voir que Mill insiste pour intercaler la psychologie entre la biologie et la sociologie. — Il soutient en outre que Mil], plutôt mathématicien que biologiste de par sa formation intellectuelle (mais n’est-il pas dans le même cas ?) connaît moins que lui la nature humaine et tend à prolonger beaucoup trop l’évolution sociale préparatoire qui est indispensable à l’établissement du régime positiviste. Il achève par la menace du croquemitaine communiste (ou chartiste). L’exaspération trop excusable, dit-il, des classes inférieures que les philosophes auraient modérée (? ?) s’ils avaient été soutenus, les légitimes réclamations des prolétaires, leurs irrécusables demandes se manifesteront enfin au grand jour .'

. — - Il entre en effet dans la courte période de mysticisme prolétarien qu’il va traverser à la veille et au lendemain des événements de 1848. — Alors, insiste-t-il, les riches regretteront peut-être d’avoir mal agi envers les philo-

sophes qui devront les protéger dans leur existence sociale contre une ardente réaction populaire ! — Cette fois Mill répond brièvement, en n’acceptant rien de la riposte. On le sent découragé par la maniaque obstination à laquelle il se heurte désormais. Depuis lors, la correspondance, qui reste polie, ne touche plus aucun point intéressant, s’espace extrêmement, enfin s’éteint définitivement quelques mois plus tard.

L’angle de vision de Comte était dès ce moment trop restreint par la manie grandissante et génératrice d’un orgueil pathologique de plus en plus intense, pour que cette leçon lui profitât le moins du monde. Grâce à Littré, son autre répondant de marque, les Anglais furent remplacés par d’autres souscripteurs, Français pour une part. Hollandais pour une autre part. 11 persista donc plus que jamais dans ses prétentions pontificales, accusant MM. Mill, Lewe, Carlyle et consorts de « vouloir étouffer le positivisme social sous le positi- « visme intellectuel ! » Il aurait fallu dire le positivisme mystique sous le positivisme rationnel.

Il s’est cependant efforcé parfois de restreindre, au moins en apparence, ses prétentions pontificales, pour lui-même et pour ses successeurs, par des affirmations spécieuses, mais, malheureusement, assez peu persuasives. Dans la conclusion de son Discours de 1848, il expose en effet que la prépondérance nécessaire du pouvoir temporel politique, toujours fondée sur la force matérielle, représente la prépondérance de la personnalité dans notre imparfaite nature où les plus grossiers besoins se trouvent aussi les plus urgents, les plus continus. C’est pourquoi le pouvoir spirituel et moral, qui repose sur la conviction des masses par des prêtres au savoir encyclopédique et sur leur persuasion par des femmes au grand cœur, doit rester purement

modérateur sans jamais devenir directeur. Emané du sentiment et de la raison (celle-ci mise au second rang désormais) ce pouvoir spirituel représente spécialement la sociabilité, l’altruisme, que seul il cultive immédiatement. Mais, par cela même qu’il correspond à nos plus éminents attributs, il ne peut obtenir une prépondérance pratique qui appartiendra toujours aux plus énergiques, c’est-à-dire aux moins relevés de ces attributs. Inférieur en puissance quoique supérieur en dignité, il opposera toujours son classement virtuel des individus, selon leur mérite mental et moral, à leur classement réel, suivant leur richesse ou leur grandeur. (C’est la pure idée chrétienne). Sans parvenir jamais à faire prévaloir entièrement ces principes d’appréciation, plus délicats que ceux du vulgaire, le pouvoir spirituel aboutit toutefois à modifier heureusement de la sorte l’ordre naturel de toute société, en y rappelant dignement l’esprit d’ensemble et le sentiment du devoir que l’activité pratique tend à altérer sans cesse. — En fait, un pouvoir spirituel parlant toujours au nom de quelque répondant métaphysique, plus ou moins vaguement dessiné (au nom de l’Humanité dans le Comtisme), tendra toujours à se subordonner le pouvoir temporel. Nous aurons encore plus d’une occasion de nous en apercevoir.

La première tâche de ce pouvoir spirituel ou clergé positiviste consistera donc, ajoute Comte, à combattre, dans son propre sein, nos vains instincts d’élévation temporelle, qui ne deviennent salutaires, malgré l’impureté de leur source habituelle, que chez les natures vraiment destinées à un indispensable commandement (la sienne en particulier). La renonciation solennelle à la richesse (mais le souverain pontife positiviste aura soixante mille francs de traitement

annuel, somme considérable pour l’époque) et à la grandeur (mais il dirigera tout, en dernier ressort !) devient la base primitive du véritable pouvoir théorique ! — Encore une fois, nous verrons bientôt ce qu’il en est de cette modération, tout à fait « théorique », elle aussi, car je répéterais volontiers avec le positiviste Blignières : « Certes, parlant au nom de Dieu, « on ne conseille qu’autant qu’on ne peut com- « mander I »

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