‹ Auguste ComteChapitre 44 sur 57 · II. — - Accession de Comte au pouvoir spirituel · texte numérisé non relu

II. — - Accession de Comte au pouvoir spirituel

suprême

et premières décisions pontificales

Voyons en effet notre philosophe dans l’exercice de ces fonctions pontificales dont il se crut en situation de « se saisir » vers la fin de sa carrière, — tout au moins en imagination et en prétention. — Dès 1849, il a institué les sept sacrements positivistes, assez analogues aux sacrements chrétiens mais ordonnés de façon plus méthodique. Peu après, il commence à conférer quelques-uns de ces sacrements de sa main à ses adeptes de bonne volonté. Rien ne l’agitera davantage que le grave empiétement sur ses pouvoirs pontificaux dont se rendra coupable un certain Lucas, pharmacien à Lyon et quelque temps propagateur du Positivisme dans cette ville : « M. Lucas, écrit-il à « Cappellen en 1853, s’est permis de conférer sponta- « nément le sacrement de la Présentation (baptême) « sans me demander aucune autorisation préalable. « Comme il était lui-même parrain dans cette céré- « monie, il n’y pouvait officier; en sorte qu’il a pris

« sur lui de désigner un Consécrateur (lequel, lieureu- « sement, n’est pas M. Laurent, demeuré pur de tout « cela). Il a donc usurpé non seulement les fonctions « de prêtre, mais de Grand-prêtre... Le surlendemain « d’une si triste communication, je me suis empressé « d’y faire une digne réponse où je charge M. Lucas « d’aller en mon nom déclarer à la famille déçue que « le sacrement est entièrement nul, comme ayant été « conféré sans une suffisante autorité; en un mot, qu’il « n’a pas plus de valeur que si la cérémonie s’était « passée dans une loge de francs-maçons... M. Lucas « a été certainement influencé, même à son insu peut- « être, par l'appât d’une sorte de papauté lyonnaise ! » N’est-ce pas toujours la parabole de la poutre et de la paille à laquelle il convient de se reporter en pareille occurrence ?

Ceci n’est que la réprimande, mais le pontife se réserve une sanction plus sévère pour les cas graves : l’anathème tel que le lancèrent jadis les papes de Rome. Il rappelle à son correspondant hollandais qu’il s’est attribué ce pouvoir en ajoutant : « Je ne saurais « porter aujourd’hui trop d’inflexibilité dans le scru- « puleux maintien -de notre discipline sacerdotale, au « risque de perdre mon inlluence actuelle sur la ville « de Lyon... Ces ci-devant communistes (épithète qui « caractérise le milieu où se recrute l’infime groupe- « ment positiviste Lyonnais) étaient habitués au « régime où les supérieurs obéissent aux inférieurs qui « votent même les croyances. Je saurai leur faire sentir « que l’ordre positiviste est radicalement l’inverse « d’une telle anarchie ! » Il était en effet sorti à cette date de sa période de mysticisme prolétarien. Mais que devient, en tout ceci, le régime de stricte opinion qui nous avait été présenté comme l’assise même du futur

pouvoir spirituel ? C’est bel et bien une théocratie qui se reconstitue dès lors, à l’image des plus autoritaires dont l’histoire nous ait gardé le souvenir !

Ecoutons encore cette formule d’excommunication tirée des. lettres à Laffitte : « Quiconque croit sérieuse- « ment en Dieu ou à la Souveraineté du Peuple, ou à « l’Egalité doit être inexorablement (dans la société « positiviste), écarté des affaires publiques et relégué « dans la vie privée ou admis seulement aux emplois « spéciaux et subalternes, comme étant, par cela « même, en état d’infériorité naturelle ou acquise, à « la fois mentale et morale; ce qui le rend incapable « de s’intéresser assez aux affaires humaines et de les « comprendre réellement ! » Au contraire, on acceptera, pour les fonctions importantes, les esprits les plus manifestement conduits par l’ambition, pourvu qu’ils adhèrent à la séparation fondamentale des deux puissances ! — Ce qui marque bien la hiérarchie des dogmes positivistes, le plus essentiel de tous étant assurément celui qui prépare le pontificat suprême à l’inventeur de cette doctrine sociale. Quant aux dissidents qui ne pourraient être réduits à l’obéissance ou à la « vénération » ni par l’admonestation, ni même par la « réprobation subjective », ils verraient le clergé positiviste faire appel au bras séculier (1) (comme jadis le tribunal de l’Inquisition), et requérir contre eux l’assistance armée soit du prolétariat, soit de la « chevalerie » nouvelle, recrutée, nous le savons, dans les rangs des banquiers principalement. — En sorte qu’au total le gouvernement moderne auquel ressemblerait le plus celui de cet irréconciliable ennemi du

(i) Système. I. 3aG.

Protestantisme, serait assurément le principat de Calvin dans Genève !

Le début du Testament de Comte proclame en ces termes son avènement au suprême pontificat de l’Humanité : « Possédant sans résistance le rang où « l’on m’a publiquement placé parmi les grands réno- « vateurs, mon œuvre philosophique, sociale, et, finale- « ment, religieuse (ce sont bien, en effet les trois étapes « du Comtisme théorique) se poursuivra sous un nom « unanimement entouré d’une irrésistible auréole ! » Il constate avec satisfaction que des visites de corps lui sont désormais faites, de façon très régulière, au premier jour de l’an, par ses adeptes, hommage très convenable de leur part au Fondateur reconnu de la vraie religion (septième Sainte-Clotilde). Il se félicite qu’on lui adresse ses lettres en écrivant sur l’enveloppe, soit en français, soit même en anglais : au vénéré Grand-Prêtre de l’Humanité, ce qui, pense-t-il, est de nature à familiariser les administrations postales avec l’installation naissante du nouveau pouvoir spirituel. L’un de ses disciples, Sabatier, qui se trouve alors à Rome et qu’il a chargé d’une négociation secrète avec le chef des Ignaciens (le supérieur général des Jésuites) use de cette désignation sur des enveloppes qui portent en outre les armoiries du Souverain pontife catholique, ce qui remplit d’aise le pape concurrent de Paris ! Une telle manifestation périodique, explique-t-il à un correspondant, vérifie l’avènement du nouveau et définitif régime religieux de l’humanité.

« M. Wistanley, écrit-il encore à Hadery, veut se « vouer ù l’agriculture. Vers trente ans, il recevra le « sacrement de la Destination que personne, jusqu’ici, « ne m’a demandé. Au début de la dernière entrevue, « il me demanda l’autorisation de me qualifier de

« Père et son adieu se fit en me baisant la main à « genoux, pour aller aussitôt faire une génuflexion, « . encore plus décisive à mes yeux, avec une courte « prière mentale, devant le portrait de Mme de Vaux, « heureusement placé dans mon salon, ou plutôt cha- « pelle, depuis cinq ans ! » Ce jour-là fut sans doute le plus beau jour de sa vie !

Une question délicate était toutefois celle du recrutement des prêtres positivistes, leurs fonctions sacerdotales supposant des mérites et des vertus sans nombre. Comte ne parvint jamais à juger digne de ces fonctions un autre que lui-même, en dépit de son apparente bonne volonté à cet égard. Laffitte, qui fut son successeur effectif et sur lequel il avait fondé de grandes espérances, lui sembla bientôt manquer par trop de caractère pour devenir même un simple prêtre de .l’Humanité (septième Sainte-Clotilde). Apôtre tout au plus ! Et il ne concéda jamais davantage à aucun de ses thuriféraires ! — Parce qu’il a toujours conçu ces désirables lévites exactement calqués sur son propre modèle, la première condition de leur candidature au nouveau sacerdoce lui semblait être une instruction véritablement encyclopédique, c’est-à-dire l’étude approfondie des sept sciences hiérarchisées par ses soins : mathématique, astronomie, physique, chimie, biologie, sociologie, morale. Les premières surtout arrêtèrent la plupart des candidats. — « Chacun, pro- « nonçait-il déjà au sixième volume de son Cours (1), « devra s’assujettir, comme je l’ai fait moi-même « spontanément, à une lente et pénible préparation « rationnelle, à la fois scientifique et logique, fondée « sur l’étude hiérarchique des diverses branches

(i) Page 685.

« essentielles de la philosophie naturelle et destinée à « permettre une saine élaboration spéciale des lois « statistiques et dynamiques propres à la sociabilité « humaine. Sans la force et la constance qu’exige « l’entier accomplissement d’une telle initiation, nul « ne doit prétendre, surtout de nos jours, à un ascen- « dant philosophique ! » — Qu’auraient pensé de ces lignes, s’ils avaient songé à les lire, un Lamartine ou un Hugo, alors occupés, chacun de leur côté, à réformer également le monde par spécial privilège d’une Divinité inspiratrice, mais en substituant partout le mysticisme esthético-passionnel au mysticisme scientifico-historique et la mission de l’artiste émancipé, lui aussi, des règles morales communes, à celle du savant curieux des' choses du passé.

Au mathématicien Papot, près de quinze ans plus tard, Comte mandera sa volonté pontificale en ces termes : « Je vous ai spécialement représenté (dans « son Testament ) comme étant le seul, avec M. Laffitte, « qui remplissiez l’ensemble des conditions mentales « et morales propres à faire immédiatement admettre « aux épreuves encyclopédiques qu’exige l’ordination « du clergé positiviste. Je crois vous avoir annoncé, « lors de votre dernière visite, qu’elles consistent en « sept thèses successives sur les sept sciences fonda- « mentales, suivies, chacune, d’un examen oral sur la « science correspondante, sauf la faculté que je me « réserve de dispenser exceptionnellement quelques- « uns ! » On voit que l’ancien examinateur d’entrée à l’Ecole polytechnique avait gardé le pli professionnel ! — Sa septième circulaire annuelle aux souscripteurs de son subside alimentaire, datée du début de la même année 1856, est encore plus exigeante, car les aspirants au sacerdoce positiviste devront avoir publié sept

thèses imprimées sur chacune des sept sciences, à intervalle de trois mois, et suivies, chacune, d’un examen oral sur la science correspondante !

Par bonheur, il se montre disposé à user assez largement du droit d’exemption qu’il s’est attribué motu proprio, en vertu de sa délégation divine : « La nature <t éminemment sympathique et synthétique de MM. « Robinet et Bazalgette, lisons-nous dans le Testament , « me semble aussi les appeler au sacerdoce de l’Huma- « nité, malgré les lacunes actuelles de leur préparation « encyclopédique. Vu leur excellente morale, je « n’hésiterais point, s’ils me le demandaient, à les « dispenser de la thèse mathématique, et même des « trois suivantes (astronomie, physique, chimie), rien « ne pouvant, à mes yeux, dispenser des trois dernières « (biologie, sociologie, morale) ». Et voilà donc une épreuve sensiblement simplifiée déjà, surtout au profit des assez nombreux médecins qui furent parmi les adhérents du positivisme naissant. Le docteur Robinet est devenu le premier biographe de Comte.

Le costume du clergé positiviste sera intermédiaire entre celui des deux sexes, rappelant ainsi que le sacerdoce tend à se rapprocher mentalement de la femme, — couronnement très frappant de cette lente féminisation du mysticisme chrétien d’où est sorti, selon moi, pour une part, le moderne Naturisme mystique. — La principale fonction de ce sacerdoce sera l’éducation rationnelle de l’enfance; éducation dont voici le programme, en ses grandes lignes. Jusqu’à la fin de la deuxième dentition (sept ans), l’enfant reçoit de simples leçons de choses, dans le sein de sa famille; il traverse alors l’état fétichiste de l’esprit humain. Pendant les sept années suivantes, jusqu’à la puberté, se place l’étude des beaux-arts, de la musique, du

dessin et de la poésie considérée dans les cinq langues occidentales; le tout dans la famille encore et sous la direction exclusive de la mère; c’est l’état d’âme polythéiste, que les parents positivistes regarderont dans leur progéniture avec un sourire d’indulgence. De ce degré de préparation humaine, surgira, sans beaucoup de délai, une langue universelle.

Après cette deuxième moitié de la première éducation, viendra la seconde éducation qui devra se faire, elle aussi, dans la famille autant que possible. Trois cent soixante leçons réparties sur sept années encore, suffiront à la tâche par suite de la méthode achevée qui en dictera le contenu (et sans doute serontelles de cinq à six heures comme celles que Comte infligeaient à ses auditeurs bénévoles). Deux ans seront consacrés aux leçons mathématiques et astronomiques; deux ans à la physique et à la chimie; un an à la biologie, un à la sociologie, un à la morale; il y aura deux leçons seulement par semaine durant les deux premières années, avec un trimestre de vacances. L’état d’esprit des étudiants sera le monothéisme pendant la période mathématico-astronomique; une sorte d’athéisme métaphysique pendant les études physico-chimiques; ensuite un positivisme spontané et définitif. — Durant cette période le « tour de France », cher aux artisans de jadis, restera possible puisqu’on trouvera des maîtres partout ! A la fin d’une éducation à ce point méthodique, la raison viendra consolider le sentiment dans l’âge « le mieux apte à traiter l’égoïsme « comme notre principale infirmité ! » — Tout cela, malgré la répartition méthodique des travaux intellectuels, nous laisse en somme très proches de V Emile !

Je ne m’arrêterai pas aux diverses « découvertes » de Comte sur l’architecture des temples positivistes.

tous orientés vers Paris, ce centre fondamental de l’Occidentalité et pourvus de quatorze chapelles; puis encore à ses indications sur le dessin et la couleur des bannières utilisées dans le culte et à tant d’autres minuties qui rappellent les pathologiques anticipations de Fourier.

Page 1