ET LA RÉSISTANCE DE CEUX-CI
Clotilde de Vaux était restée, nous l’avons vu, assez peu catholique au sein d’une famille qui ne l’était pas du tout; mais elle l’avait été sincèrement pendant son éducation dans un établissement de la Légion d’honneur au temps de la Restauration et quelques années encore après sa rentrée au foyer paternel. Peu de jours avant sa fin, le 29 mars 1846, elle fit don à son dévot amoureux du livre de dévotion dont elle usait dans le temps de sa ferveur : une Journée de Chrétien sur laquelle vers ses vingt ans, en 1837, elle avait écrit ces lignes : « Souvenir précieux de ma jeunesse et guide « des heures saintes qui ont sonné pour moi, rappelle « toujours à mon cœur les cérémonies grandes et « suaves de la chapelle du couvent ! »
Ce livre devint, comme on le pense, un véritable trésor pour Auguste Comte. II y lut désormais chaque jour les principaux textes du Nouveau Testament ainsi qui sa chère Imitation de Jésus-Christ. Or de telles lectures, réitérées dans un tel état d’âme, ne pouvaient manquer d’agir insensiblement sur cet esprit dont l’angle de vision était dès longtemps rétréci par sa manie grandissante, mais dont les facultés restaient capables de retenir fortement et d’élaborer obstinément
ce qui parvenait à y pénétrer encore. Déjà sa première Sainte-Clotilde affirme qu’il entend se montrer aussi pleinement affranchi des préjugés irreligieux que des inspirations théologiques; il rappelle que le patron céleste octroyé à chaque chrétien lors du sacrement baptismal était aussi « un noble modèle d’imitation personnelle. » Le Positivisme religieux n’aura garde de laisser tomber en désuétude un aussi salutaire usage; il conservera, il améliorera même cette institution du patronage, en rendant le culte catholique des Saints à sa véritable destination sociale, aujourd’hui discréditée avec la théologie. Ainsi, la sainte compagne du roi Clovis ayant préparé la conversion de son barbare époux a servi éminemment la France et tout l’Occident par l’intermédiaire de cette nation. La reine des Francs, Clotilde, sera donc maintenue dans le calendrier positiviste à ce titre, sa posthume consécration par l’Eglise romaine ayant été le type même de la bonne canonisation catholique.
Le 1” juillet 1856, Comte écrit à Hadery que le fanatisme, conséquence ordinaire des croyances qui se donnent pour indiscutables, est irrévocablement éteint avec elles; mais, à sa place, surgit l’enthousiasme qui, très convenable aux adeptes des convictions démontrables, devient le privilège des positivistes. Sous l’égide de ce sentiment fécond, il faut liguer le Positivisme et le Catholicisme contre le Protestantisme et le Déisme, l’un et l’autre vicieux au point de vue social aussi bien qu’au point de vue intellectuel. Tl faut pousser les protestants et les déistes à choisir entre la foi catholique et la foi positiviste, seules capables d 'organiser les sociétés; il faut faire reconnaître l’inanité des opinions purement critiques ou négatives. Il faut en outre désirer que l’Angleterre et l’Allemagne redeviennent
bientôt catholiques, tout en laissant leurs meilleurs organes adopter le Positivisme. Il faut enfin se féliciter que les meneurs catholiques du moment (Falloux et consorts) aient poussé le scepticisme hypocrite (de Napoléon III) à des concessions croissantes qui feront promptement tourner les gouvernants bonapartistes vers le positivisme; (sans doute pour y chercher une garantie contre les excessives exigences des catholiques français). — Tout cela, remarquerai-je, est assez peu cohérent mais on y lit du moins avec clarté cette conviction que le catholicisme est, entre toutes les croyances actuelles, la plus proche du Positivisme, devenu religieux dans l’exposition de Comte depuis 1840 environ et surtout depuis 1846.
Deullin, d’Epernay, autre favori du philosophe vieilli, recevra des explications analogues : « Les catholiques « sont les seuls, lui écrit le maître, où nous puissions « collectivement recruter, surtout chez les fem- « mes (?) » — Nous avons déjà constaté le contraire. — « Sauf exceptions individuelles qui vont devenir de « plus en plus rares, nous ne devons attendre que de « l’antipathie des protestants et des déistes. Ils sont, « au fond, tout autant arriérés d’idées que les catho- « liques et leur cœur est ordinairement vicié ! Nous « verrons de plus en plus se multiplier les cas, déjà « réalisés, d’ascension directe du catholicisme au « positivisme sans traverser le Négativisme... Nous ne « recruterons pas davantage dans les sectes insensées « des Etats-Unis que parmi les saint-simoniens, fou- « riéristes, etc... qui infectent ce côté-ci de l’Atlanti- « que ! » — Ce sera donc, confirmerai-je, parce que le voisinage, en matière de foi, est une source de conflits, comme le voisinage en fait de résidence, pour notre fort peu altruiste nature humaine. Car, au vrai, le
Comtisme participe étroitement dû Saint-Simonisme, son origine essentielle, et s’est rapproché constamment du Fouriérisme, son aboutissement naturel, — quoiqu’il ait ajouté certes des éléments originaux à ces deux nuances du mysticisme naturiste.
Un troisième disciple chéri, Laffitte, recevra d’édifiants détails sur le noble canut (ouvrier en soieries) lyonnais Laurent qui vient de faire adhésion au positivisme, et le maître joindra ce commentaire à son compte rendu : « L’exemple de Laurent montre de « nouveau combien l’éducation catholique dispose « davantage au positivisme qu’une émancipation trop « précoce... en évitant toute transition anarchique ! » Puis encore Hadery se verra de nouveau enseigné en ces termes, cacographiques certes, mais suffisamment intelligibles malgré tout : « Sachez vous dégager des « derniers restes de vos habitudes révolutionnaires « pour manifester envers la synthèse ancienne (eatho- « lique), sans aucune concession de principes, la « respectueuse gratitude qu’elle mérite et qui doit vous « faire regarder le curé comme un collègue plutôt que « comme un rival dans votre mission spirituelle, dont « l’adversaire rural se réduit au maître d’école, où « vous êtes disposé peut-être à voir une sorte d’auxi- « liaire, d’après un vestige inaperçu de l’état scep- « tique. » — Ce qui est, jusqu’au bout, discerner clairement l’aspect rationnel de la psychologie et de la morale chrétiennes. — Enfin Profumo, le disciple transalpin, reçoit cette indication pour sa part : « Les « positivistes presseront tous ceux qui croient en Dieu « de redevenir catholiques, tandis que les catholiques « pousseront quiconque n’y croit pas à se faire positi- « viste ! » C’est en effet, à peu de chose près, l’attitude qu’adopta le sage Littré par la suite.
J’ai déjà rappelé, — et il est bien connu, — que la plus significative de ces avances à l’autorité catholique, de la part du créateur de la religion positiviste, ce fut son tardif projet de négociation avec la Compagnie de Jésus. Accablée naguère de ses mépris, — surtout parce qu’il l’accusait de rester indifférente à l’incrédulité personnelle de ses membres pourvu qu’ils se montrassent bons recruteurs d’âmes au service du « pape « noir », — la célèbre Compagnie reconquit insensiblement son estime à mesure que ses exercices rituels quotidiens le rapprochèrent de l’état d’âme qu’Ignace de Loyola sut cultiver chez ses disciples avec tant de succès. Certes, il interprète encore de façon trop bizarre les prochaines destinées de l’ordre fameux lorsqu’il écrit à Hadery : « Quand le budget des cultes sera sup- « primé (une innovation qu’il croit imminente), vous « verrez bientôt la corporation des Jésuites (très hostile « au clergé séculier selon lui) renonçant à ses intrigues « corruptrices, suivre sa vocation originaire vers la « reconstruction du pouvoir spirituel, en faisant bon « marché du dogme catholique (!) pour développer le « culte, de manière à préparer, chez un public arriéré « mais estimable, l’adoration de l’Humanité ! »
Je citerai ce passage encore : « Les Jésuites (nous) « seront d’utiles auxiliaires; ils peuvent seconder la « transition occidentale en transformant le culte de la « Vierge en adoration de l’Humanité, d’après le remet placement de la Bible protestante par l’Imitation « catholique... Cette corporation est destinée à diriger « la digne extinction de l’ancienne spiritualité par sa « fusion dans la nouvelle ! » Relevons enfin une dernière précision sous sa plume : « Un éminent jeune « homme, l’un de mes meilleurs disciples théoriques, « (Sabatier), est maintenant en route pour Rome où je
<( l’ai chargé de voir en mon nom le chef ignacien afin « de concerter la demande d’abolition du budget théo- « logique. Si la suppression émane des Ignaciens, « comme garantie de leur influence, la mesure subsis- « tera, même en cas d’oscillation légitimiste... Il « importe que les deux écoles vraiment organiques se « liguent, malgré leur diversité radicale, pour faire « dignement surgir et maintenir la question spirituelle « à l’ordre du jour occidental, en concourant à procla- « mer la religion comme l’unique issue de la révolution « moderne. » On voit quel fut exactement le sens de la tentative de Comte et quelle bizarre logique s’alliait, dans son maniaque cerveau, aux plus contestables prémisses psychologiques et historiques.
Cette tentative ne fut aucunement prise en considération comme bien on pense, et d’autant moins que Comte assaisonnait ses avances de nouvelles injures à la foi chrétienne, — sans parler de son athéisme toujours expressément affirmé. — En particulier ses considérations de vieillesse sur le rôle apostolique de Saint Paul — considérations influencées peut-être par sa prédilection pour l’église parisienne vouée à ce bienheureux, parce qu’il y avait servi de « compère » à Coltilde devant les fonts baptismaux, — étaient grossièrement offensantes pour la tradition chrétienne et pour la personne du Christ : « L’incomparable Saint- « Paul, dit en effet son Catéchisme positiviste, dont la « sublime abnégation personnelle facilita l’essor de « l’unité (chrétienne) naissante, en laissant prévaloir « sur lui un faux Fondateur ! » — Et encore, au troisième volume du Système : « Le véritable auteur du « Christianisme (à savoir Paul) décida de se subor- « donner à quelqu’un des aventuriers qui unissaient « l’hypocrisie à la fascination pour aspirer à la divini-
« sation personnelle ! » Comte en est-il loin pour sa part ? Et n’est-ce pas là revenir aux « métaphysiques » incompréhensions de Voltaire qui méconnut la valeur du Christianisme primitif aussi bien que le patriotisme de la Pucelle ? « Paul, achève-t-il, traita ainsi celui de « ces nombreux prophètes qui soutint le mieux un tel « caractère... Il méprisa d’abord un pareil type (!!!) « s’y rallia par utilité et finit par une intime vénération « envers un type désormais idéalisé ! » Schéma vraiment trop calqué sur l’évolution mentale de Comte qui fut amené par Clotilde au culte de laPemme divinisée.
Tout ceci nous laisse facilement comprendre pourquoi le profond politique ne trouva près des catholiques que des fins de non-recevoir. J’ai déjà parlé de sa sœur et de cette dame de Montpellier, jadis honorée de son premier amour mais qui le tint à distance après une velléité de rapprochement « probablement par « antipathie théologique », opine la cinquième Sainte- Clotilde. — La onzième nous apprend qu’après la mort d’un de ses adhérents « une famille fanatique accueillit « par un grossier refus sa noble invitation à l’office « funèbre positiviste ». — Enfin et surtout son disciple le plus aimé, le jeune mathématicien Junzill, — qui rima pour lui une ode détestable mais débordante de vénération passionnée, — fut, sur ses derniers jours, strictement séparé par les siens du pontife sans que celui-ci put donc s’emparer de son agonie comme il confisqua celle de Mm“ de Vaux naguère. Jundzill, dit la Préface à la Synthèse subjective, subit une véritable prison domestique pendant le dernier mois de sa vie, en raison du fanatisme exceptionnel de ses proches et d’une situation où le catholicisme devient symbole de nationalité (les Jundzill étaient d’origine polonaise). Il montra d’ailleurs lui-même une excessive condescen-
dance envers un prélat, ami des siens; en un mot, son insuffisante énergie ne lui permit pas d’invoquer ses vrais frères contre la tyrannie familiale. — Bien d’autres adeptes encore durent, à l’exemple de celui-là, dissimuler soigneusement leur foi positiviste à leur entourage chrétien qui n’y aurait nullement discerné et goûté une disposition d’esprit proche parente de la sienne, en dépit des fallacieuses espérances du pontife à cet égard.