ET LE NOUVEAU RÈGNE DE LA GRACE
Une fois constitué en religion par l’invasion des éléments sentimentaux dans son sein, le Positivisme dut modifier assez sensiblement le mode d’accession normal de ses adeptes futurs à la foi nouvelle. La hiérarchie encyclopédique des sciences parut le plus souvent oubliée de son inventeur (sauf pour le recrutement du clergé à venir et, encore, avec les restrictions que nous avons constatées). Les adhérents cultivés de la première heure, ceux qui avaient été convertis par le Cours de Philosophie positive et dont Littré restait le type, sont considérés désormais comme en retard; ils portent la peine de la disposition plutôt intellectuelle qu’afTective qui les a conduits vers leur foi, tant a été rapide l’évolution de leur prophète vers le mysticisme sans voile. « Lorsque les adhésions commenee- « ront par le cœur, écrit Comte à Papot, (et c’est ce qui « deviendra bientôt le cas habituel), les dispositions « égoïstes et les résistances révolutionnaires seront « mieux surmontées... Des conversions, fatalement « commencées (jusqu’ici) par l’esprit, lient actuelle-
« ment entre eux les positivistes... sans que leur « alliance soit directement fondée sur le sentiment... « Maintenant que la Positivité est complètement insti- « tuée, la marche inverse deviendra plus fréquente, « conformément à l’ordre normal où la sympathie « conduit à la synthèse, et, finalement, à la synergie ! » Oui, épurés bientôt et confirmés de la sorte, les positivistes, achève Comte, réaliseront, par leur digne prépondérance l'empire général que Mahomet promit aux vrais croyants, ou encore ce règne des Saints annoncé par Cromwell à ses troupes. — Sincère aveu d’impérialisme mystique !
La sixième circulaire annuelle aux souscripteurs du subside comtien expliquera tant bien que mal comment les positivistes ont dû d’abord monter de la foi à l’amour , mais préféreront dorénavant la marche inverse, plus rapide et plus efficace, qui descend de l’amour A la foi : « Je ne regarderai le subside positif « comme ayant acquis assez de consistance, insiste le « chef spirituel de la secte, que lorsqu’il reposera « principalement sur les impulsions sympathiques, au « lieu de dépendre d’adhésions intellectuelles toujours « flottantes au moindre choc ! » Nous voilà donc bien loin du Positivisme aü sens étymologique du mot et transportés dans le Sentimentalisme le plus avoué ! Aussi son auteur va-t-il être conduit à renier la plupart de ses assertions premières.
Ecoutons plutôt ses confidences à son disciple Hadery.. La plupart des positivistes actuels, constate leur initiateur, sont assez peu satisfaisants parce que leur cœur ne fut tardivement atteint qu’après une lente élaboration de leur esprit essoufflé. — Mais comment la préparation encyclopédique, naguère considérée par lui comme si fondamentale, pourrait-elle être
effectuée sans effort et sans quelque essoufflement de l’intelligence, lui objectera-t-on valablement en cet endroit ? — Une lente préparation intellectuelle encyclopédique n’offre plus à ses yeux le type normal des conversations positivistes, car le cœur y doit devancer et guider l’esprit, en saisissant d’abord quelle est la supériorité morale de la synthèse universelle. « Aussi, « poursuit le correspondant d’Hadery avec insistance, « aussi, déconseillè-je à la plupart de nos prosélytes la « lecture de ma Philosophie positive (!) et ai-je « détourné de traduire en français sa condensation « par Miss Martineau. En France, les préoccupations « sociales exigent une régénération plus directe et plus « rapide . Pour diriger les conversions féminines et « prolétaires (celles qui lui importent avant tout désor- « mais) le Catéchisme positiviste et V Appel aux « Conservateurs suffisent... en aboutissant au Discours « sur l’ensemble du positivisme d’où les esprits corn- « pétents peuvent passer à l’étude complète de la « Politique positive ! » C’est-à-dire à l’étude du Système, le second de ses grands ouvrages. Proclamation qui revient presque à renier le premier ! C’est là un aveuglement singulier car autant la lecture du Cours est intéressante et souvent instructive, surtout dans ses trois derniers volumes, autant celle de l’incohérent Système est ingrate, propre à rebuter les esprits droits et dépourvue de toute efficacité possible. Tl est douteux qu’un seul des adhérents durables de la philosophie positive ait suivi, pour son initiation, cette marche rebutante. Encore une fois les pages, souvent rationnelles, du Cours peuvent seules encourager, par leur souvenir, l’attention d’un lecteur engagé dans le dédale du Système et surtout de la Synthèse subjective , ouvrages si évidemment dictés par la manie.
Le banquier Deullin, d’Epernay, alors considéré par Comte comme l’un de ces triumvirs de son choix qu’il croit sur le point de remplacer le gouvernement bonapartiste, Deullin recevra de lui quelques précisions de plus sur la nouvelle marche à suivre pour recevoir l’initiation positiviste. Les « praticiens » tels que le jeune homme d’affaires, étant à jamais déchargés du souci de la recherche théorique, peuvent, dans le Cours, se contenter de lire le chapitre général qui commence l’étude de chacune des cinq sciences préliminaires. Seule la science mathématique, vu son importance logique, exige une lecture poussée un peu plus avant. — Au magistrat de Tholouze, il répète vers le même temps que le long et difficile préambule scientifique par lequel il a dû passer lui-même ne conviendra plus qu’à quelques dirigeants dans l’avenir. — Son clergé sera donc bien « dirigeant », en dépit de ses dénégations intermittentes. — Tous les autres positivistes n’ont présentement besoin que de vues instinctives et d’impulsions spontanées. Puisque le Positivisme se résume finalement en un véritable culte, il devient accessible par la spontanéité (par l’élection de la Grâce, nous allons le voir) autant que par la réflexion intellectuelle : « Maintenant, répète l’ex-philosophe, le Positi- « visme doit être absorbé d’emblée par ma Politique « (le Système ) sans s’arrêter à ma Philosophie (le « Cours), dont l’étude est réservée aux seuls théori- « ciens ! »
Oui, de telles adhésions « spontanées » par le cœur sont fort analogues à ce que l’illumination par la Grâce gratuite a été dans le Christianisme doctrinal. Cette féconde notion mystique de la Grâce est donc au premier rang de celles que le Positivisme s’approprie finament, dans l’héritage chrétien qu’il croit en déshérance.
afin de les perfectionner davantage à sa mode. Le Positivisme, enseignera plus nettement Comte à son cher Hadery en 1855, renouvellera l’existence humaine en développant la culture systématique des instincts sympathiques, si méconnus par les croyances métaphysiques officielles. La religion positive s’établira essentiellement dans le domaine de la Grâce jusqu’ici rebelle à toute codification et non réductible en lois. Ce pas franchi, la connaissance et l’amélioration méthodique de notre nature doivent nous procurer des moyens de bonheur dont le passé ne peut nous offrir aucune idée ! — Encore une promesse à la Fourier, par malheur !
La logique affective, lisons-nous au premier volume du Système, dut avancer peu jusqu’ici puisque les phénomènes correspondants furent toujours regardés comme soustraits à toute loi. Elle ne fut sérieusement cultivée que durant le Moyen-Age, sous l’impulsion catholique (et en outre sous l’impulsion romanesque, à mon avis) dont le déclin même en suscita d’admirables essais ( l’Imitation de Jésus-Christ ) chez les principaux mystiques. A ces premiers rudiments empiriques de culture affective, le Positivisme peut seul faire succéder un vaste effort systématique, puisqu’il s’établira surtout dans l’ancien domaine de la Grâce désormais ramenée à des lois appréciables, sources nécessaires de prévision et d’action. — Peut-être, mais combien il est tentant de se passer actuellement des lois, si difficiles à formuler dans ce mystérieux domaine ! Comte n’a-t-il pas succombé le plus souvent à cette tentation pendant les quinze dernières années de sa vie ?
Saint Paul, enseigne le Catéchisme positiviste, construisit sa doctrine générale de la lutte permanente entre la Nature et la Grâce, et, ce faisant, ébaucha
réellement à sa manière l’ensemble du problème moral. Car cette précieuse fiction (de la Grâce) compensait du moins provisoirement Y incompatibilité radicale (prétendue) du monothéisme avec l’existence naturelle des penchants bienveillants qui poussent toutes les créatures à s’unir mutuellement au lieu de se vouer isolément à leur Créateur. — (Oui, certes, la doctrine chrétienne de la Grâce est une admirable utilisation rationnelle de l’appétit mystique à la lumière de la psychologie la plus finement expérimentale qui soit). — Malgré les vices de la théorie paulinienne (de la Grâce), poursuit cependant Comte, les résultats essentiels de la commune sagesse (de l’expérience humaine synthétisée en raison) s’y trouvaient beaucoup mieux représentés que dans la déplorable ontologie qui dirigea la dissolution graduelle du catholicisme (à savoir la métaphysique déiste et la morale de l’intérêt bien entendu). Aussi les mystiques du Moyen-Age finissant et surtout l’admirable auteur de Ylmitatio Christi sont-ils les derniers penseurs chez lesquels, avant l’aurore du Positivisme sociologique, on puisse vraiment saisir l’ensemble de la nature humaine, si vicieusement conçue dans toutes les doctrines métaphysiques ! - — - Ici fort insuffisamment distinguées les unes des autres car celle de Hobbes ne ressemble nullement à celle de Rousseau.
En réalité Comte chercha sa vie durant une position moyenne entre ces deux « métaphysiques » divergentes, celles des hobbistes qui tendent à restreindre extrêmement les inclinations bienveillantes naturelles, celle des mystiques naturistes, qui, par la bonté naturelle, étendant à l’infini la sphère de ces inclinations. Le christianisme avait trouvé une position d’équilibre quoi qu’en pense et en dise Cofnte trop souvent (sauf
quand il rend justice aux doctrines de la Grâce). — Et lui-même, après ses prudences toutes relatives de jeunesse, tendit à faire beaucoup plus vaste qu’il ne l’avait tracée tout d’abord la sphère d’action possible de nos inclinations bienveillantes, versant par là dans le mystique naturiste à son tour. En d’autres termes et tandis que la saine psychologie du péché d’origine retenait les mystiques catholiques suffisamment disciplinés sur la pente de l’utopie, à la fois en morale et en politique, le Positivisme « religieux » a fait comme le Rousseauisme, un extrême abus de la notion de Grâce, considérée comme inamissible et ineffaçable (ce que faisait déjà Calvin) mais aussi comme universelle (ce qui eût stupéfait ce Réformateur) ! — Comte n’en répète pas moins avec insistance que l’antagonisme paulinien entre la Grâce et la Nature sera transformé dans la religion finale , en une lutte continue de l’Altruisme contre l’Egoïsme ! Soit, mais quel sera le succès de cette lutte ? Et approchera-t-il de ceux que le Christianisme a incontestablement réalisés par sa connaissance de la Nature égoïste et sa dextérité à manier la notion de Grâce, cette source mystérieuse de la charité.
Le troisième volume du Système nous répétera une fois de plus que, durant le Moyen-Age, l’impulsion escomptée de la grâce surnaturelle compensait, quoiqu’imparfaitement, le recours aux inclinations bienveillantes naturelles , en accord avec l’admirable définition que propose Ylmitatio Christi quand elle prononce : Gràtia sive dilectio, la Grâce autrement dit l’Amour ou la charité ! L’inspiration divine se substitue simplement ici à l’impulsion instinctive humaine. Et d’ailleurs l’amour divin, quoiqu’il ne pût jamais devenir pleinement désintéressé (il l’a beaucoup tenté
cependant et son échec a prouvé que la chose est impossible sans doute) fournissait à cette époque un champ d’expansion à des sentiments qu’un exercice quelconque tend toujours à développer utilement !
Une doctrine modernisée de la Grâce, tel serait donc le couronnement du Positivisme « religieux » où se mêlent toujours l’effort rationnel trop vite essouflé et les illusions de la mystique naturiste, mais qui, en vertu même de ce défaut fondamental, offre tant de sujets de méditations aux psychologues et aux moralistes mieux pourvus de sang-froid que son très émotif inventeur.