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DEUX POLITIQUES SUCCESSIVES ET CONTRADICTOIRES

En examinant ici la politique finale de Comte, c’est moins sa politique théorique, si évidemment arbitraire, que sa politique au jour le jour et son attitude devant la lutte des partis de son temps dont je prétends caractériser les tendances. Son plan de société future, sa République à la mode de Platon, de Morus ou de Fénelon sont d’ailleurs trop connus pour qu’il soit utile de les exposer à nouveau dans le détail. On y trouve un mélange de réminiscences saint-simoniennes et de velléités fouriéristes parce que tels sont le point de départ et le pôle d’aboutissement de sa pensée constructive. Aussi bien est-il un fils spirituel de Jean- Jacques comme ces deux rêveurs, Saint-Simon et Fourier, dont le Marxisme a fait (avec Robert Owen) les grands utopistes, précurseurs immédiats de la plus récente utopie d’Outre-Rhin.

Quelques mots cependant de la politique comtienne finale pour faciliter l’intelligence de ce qui va suivre. J’ai suffisamment indiqué déjà quel serait le rôle du pouvoir spirituel, c’est-à-dire du clergé positiviste et surtout de son Grand-Prêtre, dans la constitution sociale définitive de l’humanité. — Au point de vue temporel, les « banquiers » y obtiendront une situation prépondérante. A Deullin qui exerce cette profession en Champagne, son maître confirme avec complaisance que les banquiers seront les généraux naturels de

l’industrie moderne aussitôt que le digne avènement du vrai pouvoir spirituel aura débarrassé le gouvernement proprement dit de tout office théorique. Dans le régime final de l’Occident régénéré et pour toute la république occidentale qui embrassera les cinq nations d’élite, ce pouvoir temporel sera réparti entre deux mille maisons de banque, dont six cents pour notre seule France, c’est-à-dire sept par département. — En nombre égal seront les temples de l’Humanité, desservis chacun par dix philosophes (dont sept prêtres et trois vicaires suppléants). Chaque banquier deviendra le tuteur du temple correspondant et préservera les philosophes de toute distraction comme de toute séduction matérielle. Nous savons aussi que de la banque, cette industrie d’élite, émanera la Chevalerie nouvelle, chargée d’assumer le libre protectorat des faibles contre l’oppression des forts.

Tout ceci est assez nettement saint-simonien, à des nuances près. — Fouriériste plutôt serait le penchant à promettre monts et merveilles, à tous et à chacun, selon sa caste et selon ses goûts. On trouve sur ce sujet vers la fin de la cinquante-septième Leçon du Cours (1), quelques pages véritablement significatives. Quel sacrifice le nouveau régime exigera-t-il des dirigeants de l’heure présente, se demande l’auteur de cette page ? Aucun autre, affirme-t-il aussitôt, que de renoncer à une organisation périmée. Et que leur coûte en effet cette facile renonciation pourvu que soient consolidés, chez les possédants, tous les pouvoirs quelconques reconnus conformes au sens général du mouvement moderne ? — Or le Positivisme a des points de contact partiels, mais notables avec les

(i) Cours. VI. page 6aa et suivantes.

esprits sincères de toutes les écoles politiques; avec l’école stationnaire ou juste milieu, par son effort de politique rationnelle, et même avec l’école rétrograde par sa vénération pour le Moyen-Age catholique. Quant à l’école révolutionnaire, qui représente seule l’esprit de progrès, elle n’aura qu’à rejeter ses habitudes « métaphysiques », sa vague résurrection déiste et militaire, mais ne sera nullement obligée de sacrifier ses dogmes essentiels, encore très utiles à maintenir pendant la période de transition qui va conduire au Positivisme social. Pour satisfaire ses goûts dominants, elle aura licence de procurer des démolitions au régime positiviste, en particulier la démolition de l’Université, demeurée toute « métaphysique » ; et, sur bien d’autres points encore cette école pourra se donner l’agrément de faire table rase.

Ceci pour allécher les partis politiques. Les professions diverses ne se verront pas ouvrir de moins riantes perspectives. La corporation sacerdotale catholique, tout d’abord, sera certainement séduite par cette restauration du pouvoir spirituel qui est tellement à l’ordre du jour du Positivisme, — si du moins elle sait déposer comme il convient ses préjugés théologiques ! (Il s’agit, notons-le, d’une restauration qui doit se faire à l’exclusion et au détriment de cette corporation. Mais cela n’est pas pour embarrasser la sommaire psychologie de Comte, en ses heures de vaticination fouriéristes !) — La classe militaire, à son tour, se sentira choyée comme instrument conservé de la police et de l’ordre public. Les artistes seront membres du pouvoir spirituel (au second plan, nous le savons, et à titre de vulgarisateurs). Les industriels se trouveront garantis contre les coalitions ouvrières. Les métaphysiciens jouiront d’être, comme philosophes, proclamés

supérieurs aux savants spéciaux. Les littérateurs euxmêmes et les avocats, — ces objets habituels de l’animadversion comtienne, — se voient présenter ici toute emmiellée la coupe de ciguë qu’il leur faut boire. En effet, leur activité, secondaire, recevra des aliments conformes à la versatilité, dès lors heureuse, qui reste inhérente à leur défaut caractéristique de convictions profondes ! — Ici, le style même est presque de Fourier. — Oui, la disposition peu stable de leur esprit leur permettra d’adapter leur talent d’exposition et de discussion soit à l’universelle diffusion de la philosophie positive, soit à l’utile censure initiale des savants spéciaux. Cette dernière perspective réjouit d’avance notre philosophe, tout à fait « négatif » et fort peu « vénérant », nous le savons, à l’égard de ses confrères en occupations savantes. « Je pourrais au besoin, « achève-t-il en effet, leur indiquer de nombreuses et « importantes applications de cette censure, aussi « neuves qu’incisives, qui leur permettraient de « mesurer à leur tour d’orgueilleuses prétentions « scientifiques que les plus audacieux d’entre eux « n’osent aujourd’hui contempler qu’avec un aveugle « respect ! » — Les propensions « altruistes » de notre l’homme sont jaugées à leur volume réel dans ce frappant morceau de propagande !

I. — L’espoir dans l’inspiration divine DES PROLÉTAIRES APRÈS 1842

Pendant les années de fermentation sourde qui précédèrent les événements de février 1848, Comte, engagé dans la période pleinement émotive de son activité mentale, donne une forme nouvelle à son mysticisme

social de fond. Depuis quelque temps mis en contact avec des ouvriers intelligents et sérieux par les cours gratuits d’astronomie élémentaire qu’il professait le dimanche à la mairie de son arrondissement parisien, il avait cédé à la tentation de transformer peu à peu cet enseignement spécial en un cours général de philosophie positive. Il consacrait jusqu’à une douzaine de leçons préliminaires, de plusieurs heures chacune, à l’exposé de ses vues personnelles sur la réforme sociale. De ce contact hebdomadaire et de la patience exemplaire de ses auditeurs, il tira bientôt les pronostics les plus flatteurs sur la collaboration prochaine du prolétariat (au moins du prolétariat des grandes villes), à l’essor imminent du Positivisme religieux.

Le type de ces auditeurs sympathiques à son enseignement réformateur, ce fut le menuisier Magnin, qui, en 1848, devait rédiger un Rapport sur les conditions du travail dont la profondeur fit l’admiration de son maître; Magnin que Comte proclamera l’égal de Cromwell et présentera comme supérieur à Danton par son génie politique; Magnin qui sera membre désigné du triumvirat directorial, destiné à remplacer le gouvernement de Napoléon III et à réaliser la société positiviste. Les destinées de cet honorable artisan ne répondirent point à de si flatteuses prophéties; mais, pendant quelques années tout au moins, le professeur bénévole d’astronomie populaire ne parlera plus que de nos éminents prolétaires, adjectif qui se place machinalement sous sa plume comme une épithète homérique; et il vantera sans relâche en eux une « sagesse spontanée envers les plus grands sujets qui « doit être constamment respectée du vrai philoso- « phe. » (Lettre du 8 mai 1851 à Papot).

N’a-t-il pas constaté avec satisfaction que philoso-

phes et prolétaires se trouvent rapprochés par des habitudes équivalentes d’imprévoyance matérielle ! — Excellente préparation pour prévoir en matière politique, n’est-il pas vrai, et pour organiser rationnellement la société de demain, si la raison n’est que prévoyance appuyée sur expérience ? — Les prolétaires possèdent encore l’avantage d’ignorer la volonté de puissance, participant ainsi de cette sorte d’imma culée conception dont se vantait leur prophète Jean- Jacques en s’accordant la bonté naturelle. Etrangers à d’ardentes préoccupations de grandeur ou de richesse, écrit Comte en propres termes, au cours de sa période démocratique (1), les cœurs prolétaires renonceront sans regret demain aux jouissances de cupidité ou de domination, — ces deux équivalents théologiques de 1’ « impérialisme » originel, dans la langue des moralistes chrétiens tels que Nicole. — Et, par contraste, ils développeront dignement leurs dispositions naturelles à la vénération.

La « vénération » ( die Treue, disent les Allemands, prétendant réserver à leur race le monopole de cette disposition d’âme qui faciliterait tant le rôle des gouvernants, en effet), la vénération, autre nom de la bonté naturelle dans la bouche de Comte, devient la base même de sa morale comme de sa politique après 1845. « Intelligent, tendre et vénérant » (Lettres à Laffitte), voilà le vrai certificat de civisme qui convient au positiviste religieux ! La vénération est la garantie nécessaire de tous les autres instincts sympathiques (sixième circulaire annuelle) parce que la vraie moralité consiste surtout à aimer nos supérieurs ! — Oui,

(i) Système. I. 877.

certes, mais c’est là ce que Jean de La Fontaine croyait déjà si difficile en terre gauloise :

Notre ennemi, c'est notre maître !

Je vdus le dis en bon français.

Si beaucoup de gens, reprend Comte en s’adressant cette fois au capitaine hollandais de Cappellen, ne veulent toujours de religion d’aucune espèce, encore moins positive, c’est de peur d’une inorale sérieuse, appuyée par un sacerdoce inflexible (ô Calvin !) Comme Je déserteur Littré, ils portent tous, sur leur cerveau étroit, l’empreinte de la réprobation morale (à Genève, on disait la réprobation éternelle) par l’absence du grand sentiment de la vénération, seule source possible de la régénération occidentale ! — Enfin, Hadery entendra cette appréciation, plus naïve encore : « Je crois ce jeune théoricien susceptible d’une « profonde vénération, surtout envers moi ! » C’était l’essentiel à ses yeux.

Dès 1842, Comte n’ayant pu obtenir, au cours de sa crise polytechnique, l’intervention à son profit des gouvernants de l’époque (en particulier du maréchal Soult, ministre de la guerre), se tourne vers le Peuple avec un élan de confiance mystique, ou même avec une complaisance aux carnages nécessaires qui nous étonne chez ce bourgeois rangé et fort craintif au fond. L’intervention plébéienne est seule capable aujourd’hui de sauver la situation, lisait-on déjà dans le sixième volume du Cours. Rien de fondamental ne pouvant plus être entrepris par la politique légale, tous ceux qui tentent, même aveuglément, d’en sortir, exercent partiellement une influence utile qui n’est pas entièrement annulée par leurs aberrations trop fréquentes ! Le point de vue populaire est le seul désormais qui

puisse offrir à la fois assez de grandeur et assez de netteté pour placer convenablement les esprits actuels dans une direction vraiment organique I Aucune classe ne saurait être, par l’influence instinctive de sa position naturelle, aussi bien disposée que le Peuple à marcher vers la régénération finale !

Pour la France en particulier, l’émancipation de toute philosophie théologique est un fait accompli dans cette portion du peuple qui compte vraiment pour quelque chose. D’autre part, chez les bons esprits plébéiens, la philosophie « métaphysique » (terme toujours ambigu, qui englobe hobbisme et rousseauisme) n’a pu s’enraciner profondément, par suite du défaut d’éducation régulière, telle que la fournit la néfaste Université française. En vertu de ces avantages divers, les esprits en friche doivent se trouver d’ordinaire moins éloignés du régime positif que les intelligences laborieusement préparées par une vicieuse instruction de mots ou d’entités, et même que les savants spéciaux (ce rebut de l’humanité) ! C’est ce qu’avait compris l’admirable instinct progressif qui caractérisa notre grande Assemblée républicaine (la Convention). — « La République n’a pas besoin de « chimistes ! » — Comte accepte au surplus d’un cœur léger l’effusion de sang nécessaire (juin 1848). Dans les douloureuses collisions que nous prépare nécessairement l’anarchie actuelle, achève-t-il en effet, les vrais philosophes qui les auront prévues seront déjà préparés à faire ressortir convenablement les grandes leçons sociales qu’elles doivent présenter à tous. « La « fatale infirmité de notre nature , soit intellectuelle, « soit affective, écrit-il, oblige peut-être aujourd’hui à « regarder ces tristes conditions comme indispensa- '.« blés I » — Et voilà ! Il juge « utile » d’agir, même

aveuglément, contre la légalité et demeure plein de confiance dans les lendemains souriants de semblables « collisions » parce qu’il ne croit que de façon très intermittente, en réalité, à la « fatale infirmité » de notre nature.

Cette attitude, je l’ai indiqué, fut d’abord en lui le résultat de sa « crise polytechnique » et de l’amertume accumulée dans son sein par l’issue de cette crise; mais il allait accentuer grandement ses vues « naturistes » d’avenir sous l’influence de la crise érotique qui suivit de près pour lui la précédente, et qui, dans sa pensée fumeuse, associera la femme à l’ouvrier pour les positivistes réalisations de l’avenir. Le triomphe du Positivisme, mandera-t-il (après Clotilde) à son correspondant de Tholouze, dépendra de plus en plus des natures, soit féminines, soit prolétaires où dominent naïvement le bon sens et la moralité, dénuées qu’elles sont, — on peut même oser dire préservées qu’elles sont — de toute culture artificielle ! Déjà le Communisme a su transformer l’ancien Républicanisme en une opinion nouvelle le socialisme qui, chez les prolétaires, ses seuls représentants sincères, constitue l’interprétation positive du vrai principe républicain. Oui, le Positivisme est le Socialisme systématique (tous deux en effet fleurs du naturisme mystique), cependant que le Socialisme est un Positivisme spontané. Et le prophète achève en trahissant par là sa pensée de fond : « Je me vois ainsi « investi de la direction mentale et morale d’une « immense révolution prochaine, destinée à terminer « enfin la Révolution occidentale (qui se déroule depuis

« cinq siècles déjà, comme nous le savons) . après

« quelques violents orages, qui seront peut-être « sanglants, du moins par accès !» Ce à quoi, je l’ai dit, il se résigne sans aucune peine en dépit de ses incli-

nations « sympathiques » puisque c’est une rançon nécessaire de son immense délégation messianique !

II. — Les événements de 1848 et le Discours sur l’bnsemble du Positivisme

En 1848, la psychologie naturiste s’est encore exaltée et précisée davantage en son morbide cerveau, puisqu’en tête de son Discours sur l’ensemble du Positivisme (qui est de cette année) sa doctrine se trouve présentée comme ne pouvant obtenir un succès vraiment décisif que d’ans un milieu où le bon sens, préservé d’une vicieuse culture , laisse le mieux prévaloir les vues d’ensemble (en réalité ces fruits de la plus ample culture !) et où les sentiments généreux sont d’ordinaire le moins comprimés ! (Peut-être, mais les non généreux aussi et nous savons qu’ils sont les plus forts !) — Par là s’annonce la coalition fondamentale qui va se nouer selon lui entre philosophes et prolétai res. Toute la troisième partie du Discours, celle qui porte pour titre : Efficacité populaire du Positivisme se réduit à une forte curieuse psychologie naturiste du Prolétariat, constamment coupée et interrompue toutefois par des retours vers le sang-froid et la rationnalité, c’est-à-dire vers la psychologie « impérialiste » de la nature humaine; mais alors, le plus souvent, avec excès dans cet autre sens aussi. Là se placent des pages capitales dont je voudrais étudier maintenant de près les indications révélatrices.

Tout d’abord, nous y trouvons reprise et plus amplement développée cette singulière conception d’une analogie essentielle entre les philosophes positivistes et les prolétaires de la grande industrie moderne.

Même instinct de la réalité de part et d’autre. — Et cela est déjà fort douteux ! — Mêmes généreuses habitudes de sage imprévoyance matérielle (le lys des champs de l’Evangile). — Puisqu’aussi bien les industriels sont responsables de la bonne marche des affaires, philosophes et prolétaires s’en peuvent désintéresser sans dommage. - — C’est l’aveugle routine des classes moyennes qui voudrait imposer au corps social dans son ensemble des habitudes d’épargne et d’administration prévoyante qui ne conviennent qu’à ces classes seules. De telles habitudes sont indispensables en effet pour accumuler les capitaux et rendre ces capitaux productifs à nouveau; elles doivent donc prévaloir dans la partie intermédiaire de l’organisme final (où les philosophes seront en haut et les prolétaires en bas comme devant). Mais elles seraient étrangement déplacées et même funestes partout ailleurs, c’est-àdire là où l’existence matérielle dépend surtout d’un salaire. Les philosophes et les prolétaires repousseront donc d’un même geste dédaigneux les habitudes d’épargne qui tendraient à dégrader leur caractère moral, sans améliorer ordinairement leur situation matérielle !

Ainsi la saine philosophie justifie pleinement les répugnances décisives de l’instinct populaire contre les Caisses d’épargne dans lesquelles le Peuple voit surtout une source continue de corruption morale par la compression habituelle des sentiments généreux. Au contraire, les empiriques déclamations contre les cabarets n’empêcheront pas ces établissements d’être, jusqu’ici, les seuls salons du peuple qui y vient cultiver une sociabilité beaucoup plus recommandable que Y égoïste fréquentation des lieux de dépôt (financier). Le régime positif saura faire du Club politique, nous le

savons déjà, le meilleur correctif du cabaret ! — Tout cela constitue, n’est-il pas vrai, une excellente préparation aux vues d’ensemble qui doivent rester le privilège du prolétariat et du clergé positiviste; et l’on peut résumer tant de ressemblances si frappantes entre philosophes et prolétaires par cette affirmation significative; chaque prolétaire constitue dès à présent, à beaucoup d’égards, un philosophe spontané, tandis que chaque philosophe réalise un prolétaire systématique !

Toutefois cet ensemble de remarques n’est exact jusqu’ici que de la France contemporaine ou même, à vrai dire, du peuple parisien (ou mieux encore, sans doute, des auditeurs dominicaux d’Auguste Comte). Il faut vivre à Paris pour sentir et constater l’intime réalité de l’appréciation qui vient d’être formulée; mais cette réalité-là est suffisante pour annoncer l 'extension finale d’un caractère d’ailleurs si conforme aux indications de la saine théorie de l’homme, puisque les occupations machinales des prolétaires sont très favorables à l’exercice philosophique de la méditation, source de conceptions générales, tandis que l’entrepreneur reste nécessairement confirmé dans ses vues spéciales ? Qu’on se garde d’accorder en effet à ce dernier (pourtant seul responsable, nous le savons) une portée intellectuelle qui lui fait le plus souvent défaut. Les triomphes pratiques dépendent surtout du caractère, non de l’esprit ou du cœur; il y faut un certain degré d’énergie avec beaucoup de prudence. — (Eh ! la prudence est-elle donc autre chose que le fruit de l’intelligence ?) — Quand ces deux conditions se trouvent remplies, achève Comte imperturbable, la médiocrité intellectuelle et l’imperfection morale n’empêchent nullement d’utiliser les circonstances favorables.

Bien mieux, la mesquinerie des pensées et des senti-

ments contribue fréquemment à susciter et à maintenir les dispositions convenables à cet effet. Aussi, quelque respect que mérite toute élévation légitime, la philosophie, encore plus clairvoyante que n’a pu l’être sur ce point la religion dans le passé, se refuse à conclure du succès économique des riches à leur supériorité mentale que n’indique nullement la vraie théorie de la nature humaine ! — Voilà, certes qui contredit les Economistes ! Mais remarquerai-je ici, quelle que soit la valeur morale respective de l’entrepreneur et du prolétaire, le caractère, l’énergie, la prudence constituent déjà au profit du premier une assez ample dotation, il faut le reconnaître. Il est donc difficile d’entasser plus de contre-vérités psychologiques en peu de mots !

En réalité, insiste Comte, bien que la modestie populaire considère encore les hommes instruits comme seuls aptes au gouvernement de la chose publique, les esprits vraiment puissants se rencontrent aujourd’hui parmi les praticiens et quelquefois chez les plus illettrés prolétaires, car la rectitude, la sagacité et même la cohérence sont des qualités très indépendantes de toute instruction. L’esprit d’ensemble manque surtout aux classes lettrées. Le Peuple, dans sa regrettable modestie se confie encore aux littérateurs et aux avocats; mais nos prolétaires rougiront bientôt d’avoir abandonné les plus difficiles recherches à des esprits qui ne conçoivent même pas l’exacte différence d’un centimètre cube à un décimètre cube. Ce qui ne veut nullement dire, au surplus que le peuple doive se tourner vers le mauvais esprit scientifique ou vers Vidiotie académique. Non, qu’il se confie aux vrais philosophes dont nous savons assez quel est le type, ou même le seul exemplaire vivant vers le milieu du XIX" siècle.

Enfin et surtout, achève l’auteur du Discours de

1848, « il importe de noter que, d’après l’absence « totale d’éducation régulière, toutes ces hautes « qualités morales doivent être regardées comme pro- « près (comme naturelles ) au prolétariat, depuis que « l’émancipation (religieuse) radicale des esprits popu- « laires interdit de rapporter ces résultats à l’influence « théologique ! » — En réalité, là où on les constate encore, ces qualités proviennent pour la plus grande part de cette dernière influence, au contraire, c’est-àdire de la discipline morale chrétienne. En 1848, l’ensemble de la classe populaire française, à coup sûr, et même la classe ouvrière parisienne, sans cesse recrutée dans nos campagnes, était loin de se montrer entièrement dégagée d’une conception chrétienne de la vie. Celle-ci était maintenue dans les niasses par la tradition, par l’éducation, tout au moins par la persévérance habituelle de la foi chez les épouses et chez les mères. Le « Gavroche » de Hugo savait servir au besoin « fort poliment » la messe, et le clergé fut associé tout d’abord à la victoire plébéienne de février.

Au surplus, après cette orgie de naturisme trop naïf, nous allons voir Comte revenir soudain à la psychologie expérimentale et même dépasser le vrai en sens inverse de son premier mouvement, comme c’est souvent le cas dans son œuvre étrange. Les constatations, fort discutables, que nous venons de lire le conduisent en elTet à espérer de la classe prolétarienne une utile influence morale, mais nullement, dit-il, une salutaire action politique; et ceci en dépit du souvenir ému qu’il garde à notre admirable Convention révolutionnaire, car cette assemblée fit erreur, à ses yeux, en s’appuyant politiquement sur le prolétariat. Non, répète-t-il à cette occasion, il n’y aura dans l’avenir positiviste aucune participation du peuple au gouvernement politique dé

la chose publique. Le peuple n’aura que le droit d’insurrection, réservé aux cas extrêmes, la possibilité d’une révolte, toujours exceptionnelle; car le rôle véritable des prolétaires de demain est uniquement de fournir un appui efficace au pouvoir spirituel reconstitué.

Sous l’influence du mysticisme naturiste de nuance sociale qui s’épanouit dans sa pensée vers cette époque de sa vie, Comte fait donc du prolétaire dans la société positiviste de demain un prêtre de seconde classe, réservant la première classe à lui-même et à ses créatures. Il fait du prolétariat en général la garde prétorienne de la nouvelle papauté-empire. Les travailleurs ne tarderont point, dit-il, à sentir combien leurs légitimes réclamations se lient surtout aux moyens moraux que le Positivisme leur présente, quoiqu’il les invite aussi à l’abdication d’une autorité illusoire ou perturbatrice. Et, au point de vue moral, les philosophes gagneront beaucoup par le contact de la noble spontanéité populaire, par la fréquentation de nos prolétaires illettrés. — Pourtant, il ajoute que l’empire de l’opinion publique est indispensable pour compenser, chez la plupart des hommes, l’insujjisance de la moralité naturelle, même sagement cultivée.

Les clubs causaient à cette heure de graves inquiétudes à la partie saine de la population française; ils préparaient par leurs excès de parole et bientôt par de plus effectives violences, la réaction qui dans l’Europe entière suivit les journées de juin (comme autrefois les journées de septembre 1792). Comte ne songe nullement à les incriminer alors; nous savons déjà que les Jacobins de 1793 furent, à ses yeux, les très dignes précurseurs de ce pouvoir spirituel réorganisé dont il entend bientôt « se saisir ». Il n’a pas renoncé à cette

appréciation historique hasardeuse. Loin d’être aucunement anarchique, écrit-il en effet, le club constitue, au fond, une faible ébauche spontanée des mœurs finales de l’humanité régénérée. En se réunissant dans ces assemblées fraternelles, on entretient le sentiment social (l’impérialisme de groupe, tout simplement) par une heureuse excitation quotidienne. Les craintes d’agitation politique que réveille présentement ces réunions, ajoute-t-il, sont dues à une empirique appréciation de notre passé révolutionnaire. Bien loin de propager le goût et de développer l’exercice de ce qu’on nomme nos droits politiques, nos clubs tendront bientôt (demain on rasera gratis) à détourner profondément nos prolétaires d’une vaine intervention temporelle en les appelant à leur principal office social qui consiste à devenir les auxiliaires essentiels du nouveau pouvoir spirituel ! Par cette noble perspective normale, le Positivisme leur offrira un attrait bien supérieur à celui que comportent maintenant leurs illusions métaphysiques. — Ce qui est, de nouveau, la trop optimiste prévision de Fourier.

Oui, le club est destiné à remplacer provisoirement l 'Eglise (en attendant l’édification des temples de l’Humanité divinisée). Permettant le libre essor de toutes les tendances progressives, notre situation républicaine ne tardera pas à manifester la disposition spontanée de notre population à donner dorénavant cette nouvelle issue aux diverses émotions sociales dont le catholicisme fut longtemps le seul régulateur. A l’orageuse discussion des droits, se substitue (le verbe est au présent dans le texte du rêveur aussi bien que dans le discours de Perrette portant au marché son pot au lait) la paisible détermination des devoirs ! Les vains débats sur la possession du pouvoir sont rempla -

cés (dans le clubs) par l’examen des règles relatives à son sage exercice ! Une superficielle appréciation de la situation présente envisage, il est vrai, nos prolétaires comme encore très éloignés de dispositions semblables; mais, après une étude mieux approfondie (!) de la question, on peut assurer que l’expérience même qu’ils accomplissent aujourd’hui sur l’extension de leurs droits politiques achèvera bientôt de manifester l’inanité d’un remède aussi peu conforme à leurs vœux naturels (que l’extension de ces droits). Sans qu’ils fassent, après cette expérience, une abdication formelle, peu convenable à leur dignité sociale, leur sagesse instinctive ne tardera pas à déterminer une désuétude plus décisive encore. — U y a peut-être quelque vérité dans ces dernières considérations. Oui, sans doute, l’expérience est le grand maître en ces choses; mais il faut qu’elle soit très dure, très prolongée pour amener à une attitude plus rationnelle, parce que plus clairvoyante, les incultes volontés de puissance; et le Progrès, quoique mystiquement « incoercible », pourrait bien souffrir grandement dans l’intervalle.

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