III. — Apologie du Communisme
Après ce dernier élan de psychologie optimisme. Comte en vient, dans son très instructif Discours, à commenter le Communisme, apparition nouvelle alors sur l’horizon social, au moins dans la forme que lui a donné l’immense essor économique né de la liberté d’entreprise, combiné avec le règne caché du mysticisme naturiste dans les âmes modernes. — Une célèbre utopie, écrit donc le philosophe (celle de Proud’hon, probablement) a déjà conduit les prolétaires à sentir
que la propriété leur importait davantage que le pouvoir proprement dit. En étendant le problème social jusqu’à ces questions de propriété, le Communisme rend aujourd’hui un service fondamental qui n’est pas neutralisé par les dangers temporaires inhérents aux formes métaphysiques de cette doctrine sociale. Il faut y voir un progrès spontané, plus affectif que rationnel au surplus, du véritable esprit révolutionnaire qui tend aujourd’hui à se préoccuper surtout des questions morales (en réclamant le partage matériel !) et à rejeter au second plan les questions politiques proprement dites. Sans doute, la solution actuelle des Communistes demeure encore entièrement politique ; mais la question qu’ils ont enfin posée exige tellement une solution morale, sa solution politique serait à la fois si fort insuffisante et si évidemment subversive, qu’elle ne peut demeurer à l’ordre du jour (elle y est encore cependant) sans faire bientôt prévaloir l’issue décisive que le Positivisme vient offrir à ce besoin fondamental de la société contemporaine.
En se confiant à l’utopie communiste, reprend Comte afin de rassurer ses lecteurs davantage encore, nos prolétaires, très peu métaphysiques, sont loin d’attacher à ces doctrines autant d’importance que les lettrés ! Aussitôt qu’ils connaîtront une meilleure expression de leurs vœux légitimes (celle de Comte, qui les maintient en tutelle) ils n’hésiteront pas à préférer des notions claires et réelles, susceptibles d’une efficacité pacifique et durable à de vagues et confuses chimères dont leur instinct sentira bientôt la tendance anarchique. — Cela revient à dire, en d’autres termes, qu’ils seront bientôt parfaitement rationnels en politique aussi bien qu’en morale : un résultat que l’humanité ne peut attendre, au vrai, que d’une longue période
d’éducation sociale sous la discipline des faits et sous l’empire des véritables lois de Nature. — Jusque-là, achève l’auteur de ces promesses sans fondement, les prolétaires doivent adhérer au Comunisme, comme au seul organe qui puisse aujourd’hui poser et maintenir, avec une irrésistible énergie, la question la plus fondamentale. Le danger même contribue en ceci à fixer l’attention générale. Quand nos communistes auront rectifié leurs idées, rien ne les obligera même à rejeter un nom qui n’indique directement que la prépondérance fondamentale du sentiment social. — Et ceci encore deviendra vrai sans doute, mais après quel retard imposé au Progrès rationnel ! — Déjà, remarque Comte, nos éminents prolétaires, adoptant le plus souvent désormais l’heureuse expression de Socialisme ont à la fois accepté le problème des communistes et repoussé leur solution. — Oui, mais depuis s’est manifestée la tendance inverse et beaucoup de prolétaires ont été à la surenchère communiste en délaissant le Socialisme quelque peu rationnalisé déjà.
Aveuglés par leur défaut de préparation encyclopédique, poursuit Comte, les Economistes ont radicalement méconnu la tendance de l’ordre naturel à devenir de plus en plus modifiable à mesure qu’il se complique davantage. — Nous savons que c’est là l’excuse habituelle de notre penseur pour ses velléités utopiques. — Or toutes nos destinées actives reposant, poursuit-il, sur cet espoir de modification des tendances sociales, rien ne peut excuser le blâme doctoral que la métaphysique économiste oppose à Vinlervention continue de la sagesse humaine dans les différentes parties du mouvement social. — Au vrai, l’Economie politique a pu avoir des interprètes trop timides; mais son expression vraiment rationnelle est non-interventionniste en
beaucoup de cas parce qu’elle sait, par expérience et par connaissance de l’histoire, combien l’intervention législative dans les problèmes de production ou d’échange procède de passions à courtes vues le plus souvent et non pas de la sagesse. Ses études n’ont d’autre objet que de préparer cette sagesse interventionniste et de l’éclairer.
Quoi qu’il en soit de l’hostilité aveugle de Comte à l’égard de l’Economie politique expérimentale, il termine ces premières considérations, si favorables au Communisme, en affirmant que le principe fondamental de cette doctrine est absorbé par le Positivisme, qui l’étend meme bien davantage encore , puisqu’il l’applique à tous les modes de l’existence humaine en faisant de chaque citoyen un fonctionnaire public !