‹ Auguste ComteChapitre 49 sur 57 · ET DÉTERMINATION DE L’AVENIR PROLÉTARIEN · texte numérisé non relu

ET DÉTERMINATION DE L’AVENIR PROLÉTARIEN

Après voir prodigué de la sorte à ce qu’il nomme luimême Yutopie communiste ses encouragements et ses enthousiasmes, notre philosophe fait soudain machine en arrière, espérant, bien vainement, corriger ses suggestions folles par de tardives restrictions. Après l’acceptation du principe communiste par le Positivisme, poursuit-il en effet, cesse aussitôt toute concordance réelle entre les saines théories politiques et les inspirations spontanées de la sagesse populaire. — Singulière sagesse spontanée que contredit la saine théorie l — Oui, les positivistes n’hésitent pas à écarter franchement la solution communiste du problème de la propriété, solution aussi insuffisante que subversive nous l’avons vu. Celle qu’ils lui substituent se distingue,

nous le savons aussi, par le recours aux moyens moraux , bien plutôt qu’aux moyens politiques, c’est-àdire, en dernier ressort, par le recours à la séparation des pouvoirs — la « tarte à la crème » de cet autre prisonnier de sa conviction mystique intéressée !

Une inconséquence décisive, poursuit-il, manifeste à la fois la complète irrationalité (enfin !) du Communisme moderne, et l’honorable source de son illusion. Platon est son inspirateur; mais, de ce spécieux mystique, le Communisme présent accepte la communauté des biens, non la communauté des femmes et des enfants. Noblement inconséquents sur ce point, nos prolétaires illettrés, seuls communistes dignes d’attention, ne veulent adopter, dans cette indivisible aberration, que la partie relative à leurs besoins sociaux, tout en repoussant avec énergie celle qui choque les meilleurs instincts de l’homme. Ils démontrent par là leur ignorance des lois réelles de la sociabilité humaine. — Il faut signaler un autre fruit de cette ignorance dans la dangereuse disposition des Communistes à comprimer toute individualité originale. Outre que c’est oublier la prépondérance des instincts personnels dans notre nature, c’est méconnaître combien l’individualité demeure indispensable afin de maintenir dans la société la variété des efforts simultanés. Le grand problème humain consiste à concilier autant que possible la libre division du travail avec une convergence non moins désirable des efforts.

Une préoccupation exclusive de la convergence tendrait à détruire toute activité réelle ou même toute vraie dignité en supprimant toute responsabilité. Ne constatons-nous pas que, malgré l’efficacité des affections domestiques, le seul défaut d’indépendance rend souvent intolérables des destinées exceptionnelles qui

se consument dans le patronage forcé de la famille (souvenir évident de Mme de Vaux l) Que serait-ce donc si chacun se trouvait dans une situation analogue en face d’une communauté totalement indifférente à sa destinée personnelle ? — Observation excellente ! Mais ailleurs, et en bon naturiste, Comte n’a-t-il pas supposé cette communauté imprégnée d’amour pour chacun de ses membres ? — Quoi qu’il en soit, dans cette page de bon sens, il aperçoit clairement, pour une heure, l 'immense danger de toutes les utopies qui sacrifient, dit-il, la vraie liberté à une égalité anarchique et à une fraternité exagérée. Il ajoute que le Positivisme ratifie essentiellement sur ce point, quoique d’après un principe contraire (oh ! que non pas, ce principe étant de part et d’autre l’expérience synthétisée en raison), la critique décisive dont le Communisme a déjà été l’objet de la part de nos économistes, surtout dans l’estimable Traité du plus avancé d’entre eux. — Il songe à Dunoyer dont il estimait les travaux.

Une autre erreur des communistes, c’est de blâmer la tendance de l’industrie moderne à grandir sans cesse ses entreprises, car ils profiteront les premiers d’un accroissement de la productivité du travail qui, seule, permettra la systématisation de la vie matérielle dans l’avenir. Plus généralement, ils manquent du sens de la continuité historique (c’est-à-dire dédaignent les leçons de l’expérience), cela est notamment visible dans l’appréciation superficielle, étroite, perturbatrice et très évidemment dictée par l’envie qui les amène à condamner l’hérédité des biens, parce que celle-ci conduit à posséder sans travail. Du point de vue moral, on aperçoit aussitôt le vice radical de ces récriminations empiriques qui méconnaissent l’aptitude fondamentale d’un tel mode de transmission à mieux

développer qu’aucun autre les dispositions favorables au bon emploi de la fortune. L’esprit et le cœur des possédants par héritage évitent les habitudes mesquines ou sordides que suscitent d’ordinaire la lente accumulation des capitaux. La possession initiale de la richesse fait mieux sentir le besoin de la considération. Aussi ceux qu’on voudrait flétrir comme oisifs, peuvent-ils devenir aisément les plus utiles de tous les riches après une sage réorganisation des idées et des mœurs. On sait assez d’ailleurs que de telles existences seront de plus en plus exceptionnelles à mesure que la civilisation grandissante accroîtra la difficulté de vivre sans industrie. C’est donc, à tous égards, une aberration très blâmable que de vouloir bouleverser la société pour des abus qui tendent à se restreindre et qui se prêteront en outre à la plus heureuse transformation morale.

De la sorte mis en garde contre certains périls qui procèdent de ses aspirations communistes, l’instinct prolétaire doit plus que jamais se purifier de toute vaine ambition de grandeur et de richesse personnelle ( ! ) Alors, le peuple sentira de mieux en mieux la félicité de sa condition non politique. Il comprendra que des êtres exceptionnels doivent seuls aspirer au commandement social, poussés par une organisation mentale plus funeste que favorable à leur bonheur personnel. Il reconnaîtra que tout l’art social est dirigé vers sa juste satisfaction continue par l’actif concours de ses chefs spirituels avec ses préposés temporels. Dès lors, il ne désirera ni leur célébrité, obtenue par de pénibles méditations, ni leur puissance accompagnée de constants soucis. Il laissera surgir librement d’indispensables vocations théoriques. De leur côté ses chefs, philosophes ou entrepreneurs, regretteront de n’être

pas nés prolétaires ou de ne l’être pas restés. Aux grandes âmes, en effet, la prédominance, temporelle ou spirituelle, n’a jamais procuré de satisfactions solides.

- — Certes, il fallait une assez forte dose de naïveté psychologique conservée (ou reparue sous l’influence de la manie) pour supposer que l’appétit essentiel de domination s’apaiserait dans la plupart des hommes par la considération de tels lieux communs idylliques ou romanesques. On retrouve d’ailleurs ici la vieille utopie aristocratique qui rêve d’une humanité réduite à l’état de volière où de gais chanteurs sans cervelle seraient régis, pour leur bien, par des penseurs conscients, seuls dignes du nom d’hommes en réalité.

Mais tout ceci ne regarde que l’avenir. Au lendemain des événements de février 1848, Comte se sentit tellement exalté par son mysticisme social de fond qu’il salua plus que jamais l’inspiration divine dans les impulsions de l’instinct populaire et qu’il résolut de faire, pour l’instant, pleinement politique, et même à l’exclusion de toute autre, une classe sociale destinée à ne l’être aucunement, selon lui dans les cadres futurs du Positivisme. Aujourd’hui, écrit-il en effet dans ce Discours dont je viens de résumer quelques leçons, et avec une intrépidité d’illogisme qui surprend chez ce logicien par tempérament, aujourd’hui les classes industrielles ou savantes ne peuvent encore se saisir du pouvoir effectif qui leur reviendra plus tard, après l’établissement de la religion définitive. Il faut présentement chercher des gouvernants là où l 'esprit d’ensemble se trouve le moins compromis et le sentiment du devoir le mieux cultivé. La saine théorie historique conduit donc à déclarer, sans hésitation, que nos prolétaires seuls peuvent fournir habituellement de dignes possesseurs du suprême pouvoir temporel, jusqu’au

terme de l’interrègne spirituel, c’est-à-dire pendant une génération à tout le moins.

Certes, le défaut ordinaire de notions administratives et d’habitudes directrices rendront ces prolétaires peu propres aux divers offices spéciaux du gouvernement pratique. Mais il n’en résulte pour eux aucune exclusion en ce qui regarde l’autorité suprême. Lorsque les postes éminents seront occupés par de dignes prolétaires, leur sage et modeste instinct saura bien trouver des organes secondaires convenables au sein des classes qui les auront fournis jusqu’ici, surtout parmi les militaires et les juges, aisément susceptibles d’une entière transformation républicaine. Sous cette puissante impulsion prolétarienne, tout tendra vers le Positivisme et ceux dont elle émanera sentiront toutefois sans peine la nature exceptionnelle de leur rare grandeur ! Voilà pourquoi, d’emblée et sans aucun circuit parlementaire (c’est déjà le Soviet) nos chefs prolétariens doivent monter au pouvoir temporel que leur assigne le Positivisme, avec le concours spontané et systématique des philosophes également purs de toute ambition temporelle (mais qui se réservent, nous le savons, l’ambition spirituelle). Ces derniers ne se sentiront point menacés par des dictateurs prolétariens, certainement « étrangers à toute tyrannie spirituelle ! » Le gouvernement républicain aura simplement subi de la sorte l’intime transformation qu’eût exigé celui de la Convention si cette admirable création politique avait pu, suivant son intention officielle, durer jusqu’à la paix générale.

Dans le premier volume du Système (1), publié en juillet 1851, Comte, quelque peu éclairé par les événe-

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ments, maintient encore cette extraordinaire revendication du Discours, non sans quelques scrupules de bon sens, enfin réveillés dans sa pensée maniaque. Le gouvernement actuel sera fourni par les prolétaires, expose-t-il encore, et la supx-ématie temporelle possédera ainsi des organes émanés d’une classe qui, régulièrement devrait rester étrangère au pouvoir pratique. Mais la nécessité de cette unique anomalie ressort tellement de la situation présente que son application, d’ailleurs très circonscrite, ne saurait susciter aucune dégénération réelle des mœurs populaires (c’est-à-dire le dessein de conserver ce pouvoir dictatorial après en avoir goûté). En 1850, il avait encore écrit à Williamson : « Vous savez que les prolétaires, mêmes espa- « gnols, doivent révolutionnairement saisir le pouvoir « temporel pour diriger dignement la transition finale. « Loin d’attendre un progrès calme, vous ne tarderez « pas à éprouver ce généreux besoin d 'agitation sociale « que Jundzill lui-même m’exprimait il y a huit ans, « quand il lui restait encore un peu d’énergie ! » — Mais en 1852, après le coup d’état, sa foi naturiste a reçu une très visible atteinte. Il fait encore appel à un digne fanatisme et à l’impulsion du cœur, mais il ajoute avec mélancolie : « Je ne vois jusqu’à présent de « dévouement que chez les prolétaires communistes, et « peut-être même y est-il mêlé souvent d’orgueil et « d’envie ! » Voilà ce qui s’appelle une découverte sur les arcanes du coeur humain !

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