ET RECOURS AUX CONSERVATEURS
Ces impressions fâcheuses vont se préciser chaque jour davantage en présence des faits. Il faudrait avant
tout, écrit le philosophe à son disciple Hadery, voir réalisée l’amélioration morale des prolétaires (qui ne sont donc plus guidés par leur sage et modeste instinct). « Notre voix systématique, insiste-t-il, ne sau- « rait comporter presqu’aucune efficacité pratique tant « que les prolétaires aspireront secrètement à ces « mêmes goûts d’oisiveté et de jouissance qu'ils repro- « chent ouvertement aux riches. Leur condition ne « peut être améliorée qu’autant qu’ils voudront libre- « ment rester tels, sans rêver la bourgeoisie ! » Son espoir de rapide propagation du Positivisme dans les milieux prolétaires reçoit également le démenti souverain de l’expérience. L’horloger Francelle, le premier des ouvriers convertis, est frappé de ramollissement cérébral à trente-huit ans. Les adhérents lyonnais se dispersent et concourent à peine au subside du pontife (concours qui est devenu à ses yeux le critérium de la fidélité des siens). Puis le foyer de Montpellier, réduit à un seul adepte, de religion protestante, achève de s’éteindre à son tour.
Aussi, dans le deuxième volume du Système (1852), le prolétariat recevra-t-il un avertissement sérieux (1). « Quoique le nombre, d’après le concours qu’il sup- « pose, apprécie mieux les impulsions sympathiques « que les pensées synthétiques, ses tendances ordi- « naires sont profondément subversives ( ! ! ) non « seulement par l’esprit, mais même par le cœur. Il « accueille avidement les plus absurdes utopies, sans « reconnaître aucune vraie discipline mentale sauf « envers les jongleurs ou les rêveurs ! Toutes ses aspi- « rations sociales l’entraînent à fonder une brutale
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« oppression contre les chefs nécessaires des opéra- « lions pratiques ! » — Puis encore, en octobre de cette année 1852, le Catéchisme positiviste exposera dans sa Préface (l)que, durant les quatre années précédentes, un déplorable exercice du suffrage universel a profondément vicié la raison populaire, jusque-là préservée des sophismes constitutionnels et des complots parlementaires. Développant un aveugle orgueil, nos prolétaires se sont crus dispensés de toute étude sérieuse. Les femmes seules semblent donc pouvoir offrir désormais au Positivisme un point d’appui suffisant. (Nous avons déjà vu que, là aussi, les expériences du philosophe furent plutôt décevantes). Aussi bien, affirme-t-il cependant à cette date, depuis la fin du Moyen-Age est-ce uniquement l’intervention féminine qui répare secrètement les ravages causés par Valiénation mentale vers laquelle tendit de plus en plus l’Occident, et surtout son centre français ! Ce délire chronique étant aujourd’hui parvenu à son comble, les sentiments (au vrai, l’héritage de la morale chrétienne rationnelle) soutiennent seuls l’ordre occidental. Mais ces sentiments eux-mêmes se trouvent déjà fort altérés par les enseignements sophistiques du temps présent, toujours favorables aux instincts personnels, qui ont déjà, par eux-mêmes, le plus d’énergie dans notre nature.
Le coup d’état de décembre 1851 avait eu, au total, l’approbation de Comte que protégeait dès longtemps Vieillard, ancien officier d’artillerie, jadis précepteur du frère aîné de Louis Napoléon et peu après sénateur de l’Empire. Le philosophe espérait donc du régime nouveau une grande déférence et pour ses idées et pour
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sa personne. — Une approbation si imprévue après son attitude communiste de 1848 faillit le brouiller avec la petite communauté positiviste dès lors groupée autour de lui; elle provoqua la défection d’un certain nombre de ses membres, les moins « vénérants » sans nul doute, mais aussi les plus doués de personnalité et de sens logique : « J’ai rompu avec les Rouges... nos « principaux ennemis », écrit-il à Papot, en ajoutant que cette attitude est chez lui irrévocable désormais. — Il a quitté, répète-t-il à Hadery, une fausse position qui semblait ériger les Positivistes en auxiliaires politiques de ces mêmes métaphysiciens (tardive clairvoyance !) dont ils sont les principaux adversaires théoriques. Enfin, à Deullin, il assure qu’il serait très fâché d’être confondu politiquement avec un Eugène Sue ou un Victor Hugo. Il recherche désormais l’alliance des amis de l’ordre : « C’est à moi d’inspirer par mes écrits et « par mes discours assez de confiance aux conserva- « teurs, pendant les dix ans qui viennent, pour qu’ils « remettent le pouvoir aux praticiens que je leur « recommanderai personnellement et publiquement ! » Il ne se souvient déjà plus de ce qu’il écrivit la veille et s’étonnerait donc que quelqu’un pût s’en souvenir ! — II va jusqu’à écrire à sa femme, dans l’une de ses dernières manifestations épistolaires vis-à-vis de celleci : « Je suis le seul qui n’aie fait aucune concession « aux préjugés révolutionnaires ! » Et nous savons assez ce qu’il en était !
En tête de son Catéchisme, il se proclamera sociocrate, c’est-à-dire pas plus démocrate qu’aristocrate : « J’ai toujours senti, depuis trente ans que dure ma « carrière philosophique et sociale, un profond mépris « pour ce qu’on nomme sous nos divers régimes « l’opposition et une secrète affinité pour les construc-
« leurs quelconques ! » Il n’y paraissait pas vraiment, sous Louis-Philippe ! « Ceux-mèmes qui voudraient « construire avec des matériaux évidemment usés,
« achève-t-il, me semblèrent constamment préférables « aux purs démolisseurs. » Constamment, non; mais par intermittence, il est vrai !
En août 1858, le troisième volume du Système enseigne que la prépondérance du parti rétrograde, unique soutien de l’ordre, doit durer maintenant jusqu’à la dictature positiviste prochaine. C’est de ce parti seul que les hommes d’état, préparés par la Religion de l’ilumanilé, recevront convenablement demain leur investiture politique. 11 faut regarder les meneurs révolutionnaires comme les principaux ennemis de la foi nouvelle : « Après m’avoir, en 1847, promis l’écha- « faud de Condorcet, poursuit Comte, ils durent se « borner, en 1849, à m’annoncer l’hôpital du Tasse « (frappé d’aliénation mentale)... Suivant le principe « fondamental de Négativisme, chacun d’eux ne recon- « naît d’autre autorité que la sienne. » — Ici, une fois de plus, s’appliquerait la parabole de la poutre et de la paille, si l’on songe à quel point Comte fut « négatif » en tout ce qui touchait à l’autorité d’autrui. « Les trois « ou quatre cents incurables qui troublent touL l’Occi- « dent, reprend-il en parlant des chefs du parti monta- « gnard, ne tarderont point à rentrer dans la nullité « sociale qui convient à leur nature morale et menti taie ! » Il lui paraît d’ailleurs de plus en plus évident que le Positivisme ne saurait compter sur la stabilité des conversions prolétariennes, puisque fort peu d’entre elles surmontèrent l’épreuve qui leur fut inspirée, en 1851, par la crise dictatoriale (et par l’approbation imprévue que lui donna Comte). « Retournée « à l’état révolutionnaire, achève-t-il, la plupart mani-
« testèrent alors clairement leur insuffisance morale «■ en cessant de participer à mon subside, comme si le « fondateur du Positivisme méritait la misère en « approuvant l’abolition du régime parlementaire ! » C’est donc dans le camp opposé à celui des prolétaires communistes que la vraie religion doit chercher dorénavant ses recrues, — ce qui la montre vraiment bien peu stable dans ses préférences et dans ses affinités avouées.
Son créateur n’hésite pas à se tourner publiquement dès lors vers les extrémistes de la réaction européenne, le grand vizir Reschid Pacha et le czar Nicolas Ier, afin de solliciter leur appui. A l’empereur russe, il rappelle dans une épître imprimée en tête du troisième volume de son Système de Politique positive, que, dès 1832, il combattait, au nom du progrès, le dogme de la souveraineté populaire et celui de l’égalité; ou même, plus généralement, cette véritable aliénation mentale qui, depuis la fin du Moyen-Age dispose chacun à ne reconnaître d’autre autorité que la sienne. Certes, insiste Comte dans ces étranges confidences à l’autocrate moscovite, certes le désordre qui nous entoure est principalement de nature intellectuelle, mais les sentiments sociaux, eux aussi, et surtout la vénération, ne laissent pas de s’user à la longue. Tout l’Occident se trouve ainsi poussé vers un sauvage communisme où la vraie liberté serait étouffée sous une dégradante Egalité. Le problème à résoudre est d’ordre essentiellement religieux. Or, sous l’influence bénie de Mm“ de Vaux, Comte a précisément fondé la Religion de l’Humanité pour l’excitation continue des affections sympathiques, au lieu de se borner, comme le Catholicisme (! !) à la compression de nos instincts personnels. — Au vrai le Catholicisme a toujours mené les deux tâches de front.
mais en reconnaissant beaucoup mieux que le naturisme l’importance de la « compression » qui doit passer avant 1’ « excitation » chez les carnassiers que nous sommes au fond.
On va voir surgir, en France et en Russie, achève cependant Comte, le triumvirat gouvernemental dont la désignation lui est réservée. Mais en Russie le czar, comme à Paris Louis Bonaparte, seront dictateurs républicains avec le libre choix de leur successeur, préalablement adopté par eux à cet effet. Que Nicolas ne se hâte donc point de morceler les latifundia de son empire. Qu’il imite Catherine et Frédéric II, ces puissants patrons du Négativisme alors que cette doctrine était provisoirement utile, et qu’il accepte de jouer leur rôle protecteur vis-à-vis du Positivisme définitif. — On pense bien que Nicolas considéra cette lettre comme celle d’un fou, si tant est qu’on la lui ait mise sous les yeux. Elle est d’ailleurs entièrement inintelligible pour qui ne connaîtrait pas suffisamment, au préalable, et la théorie, et le vocabulaire du Positivisme comtien. La lettre à Reschid, qui suit celle-là dans le même ouvrage et qui est à peu près de même contenu, eut le même sort.
En 1854, la cinquième circulaire annuelle sur le subside pontifical proclamera que les révolutionnaires ont irrévocablement perdu leur office passager. Au contraire les conservateurs, en maintenant l’ordre matériel, préservent d’une entière indiscipline des âmes chez lesquelles les convictions les plus arriérées sont actuellement très préférables au pur scepticisme. L’aptitude du positivisme à collaborer avec les partis de conservation sociale fut d’ailleurs caractérisée dès 1826 dans un des Opuscules de la jeunesse du fondateur de cette doctrine. « Suspendue en apparence
« pendant que j’élaborais ma fondation philosophique, « ajoute Comte, cette aptitude s’est développée avec « une énergie croissante à mesure qu’a surgi ma cons- « truction religieuse, surtout depuis l’abolition du « régime parlementaire en France (décembre 1851). « Les positivistes sont tellement appelés à gouverner « l’Occident qu’ils doivent déjà préparer leur Dictature « systématique en secondant, à leur manière, une « empirique concentration, provisoirement indispen- « sable à l’ordre matériel. Après la crise dictatoriale « de 1851, je fus abandonné par tous mes prétendus « adhérents, destinés sans doute à mourir en regret- « tant le régime parlementaire ! »
Enfin en août 1854, le quatrième et dernier volume du Système répète au prolétariat que ses membres devront mieux contenir désormais leurs instincts personnels, afin de développer davantage leurs penchants sociaux. Plus tard, le sacerdoce positiviste saura les disposer plus entièrement à flétrir toute tendance au déclassement (à l’ascension sociale !) comme contraire à la dignité de l'office populaire et funeste aux justes aspirations du peuple, toujours trahi par ceux qui désertent ses rangs ! — Tout cela est aussi naïf que les précédentes déclarations, en sens inverse.