‹ Auguste ComteChapitre 5 sur 57 · I. — Les origines saint-simoniennes du Comtisme · texte numérisé non relu

I. — Les origines saint-simoniennes du Comtisme

En attendant la gloire, il fallait vivre. La famille du jeune homme avait peu de ressources et son renvoi de l’Ecole (ainsi que son obstination à ne point faire les démarches nécessaires pour y être réintégré), disposait mal les siens à lui venir en aide. Ce fut dans ces circonstances qu’il devint le secrétaire, et, jusqu’à un certain point, le collaborateur du comte de Saint-Simon, alors en pleine activité intellectuelle. On a suffisamment établi quelle fut sa grande admiration de ce temps pour cet original utopiste qu’il dénigra si violemment plus tard, au point de le caractériser comme un « jongleur dépravé » ! Le professeur Georges Dumas a fait remarquer, dans son excellente étude comparée sur ces Deux Messies du Positivisme, que cet homme qui se flatta toujours d’avoir rendu très ample justice à tous ses précurseurs, s’est au contraire montré profondément injuste, par orgueil pathologique, à l’égard du penseur qui fut véritablement et essentiellement tel à son égard — quoi qu’il en ait dit ou fait dire par ses disciples dans la suite. — En outre, Maistre, Bonald et Lamennais (première manière) furent alors lus par lui avec une attention soutenue et une adhésion à peu près entière; le premier fournissant argument à sa thèse du Progrès ininterrompu dans l’humanité par la réhabilitation du Moyen-Age et à ses précoces aspirations pontificales par l’apologie de la papauté ; le second, 1’ « admirable » Bonald ayant tiré, dira-t-il, des lumières décisives de l’expérience égyptienne et surtout romaine, pour réfuter les sophismes grecs sur la capacité gouvernementale de l’intelligence lettrée; le troisième enfin l’ayant séduit par ses doctrines ultra-

montâmes de ce temps ; autre encouragement à restaurer un « pouvoir spirituel » digne de ce nom.

Comte oublia trop vite sa dette de reconnaissance à l’égard de Saint-Simon, parce que son extrême suffisance le conduisit bientôt à de graves démêlés avec son patron et parce que, quelques années plus tard, il ne vit plus cet initiateur qu’à travers l’école Saint-Simonienne proprement dite qui, de l’héritage spirituel de leur maître commun, s’occupait à développer d’autres aspects que lui-même. A ce point de vue, une lettre qu’il adressa à Michel Chevalier en 1832 est fort significative. Les Saint-Simoniens, y est-il dit, « savent « parfaitement que je n’ai jamais hésité, à aucune « époque, à regarder et à proclamer hautement « l’influence des idées religieuses, mêmes supposées « strictement et constamment réduites à leur moindre « développement, comme étant aujourd’hui, chez les « peuples les plus avancés, le plus grand obstacle aux « grand progrès généraux de l’intelligence humaine. » Notons bien qu’il soutiendra, dix ans après, tout le contraire, son évolution de Messie naturiste s’étant faite exactement comme celle de son maître (et dans un cadre théorique quelque peu différent seulement parce que leur formation première avait été différente). Mais il n’a jamais pris conscience de cette similitude psychologique de fond qui les rapprochait l’un de l’autre, et son premier biographe, ou plutôt hagiographie, le Docteur Robinet, a cru pouvoir démontrer l’entière autonomie de sa pensée.

Tout au contraire, la démonstration de leur quasiidentité fut victorieusement réalisée il y a quelques années par M. Georges Dumas, dans l’ouvrage que j’ai mentionné plus haut (Deux Messies du Positivisme ). Il me paraît donc tout à fait superflu d’y revenir. Oui,

les idées essentielles du Coratisme sont celles de Saint- Simon et Comte l’avait d’ailleurs reconnu tout d’abord par une solennelle déclaration qu’il n’est jamais parvenu à infirmer dans la suite. Réciproquement, Saint-Simon a gratifié certain jour son jeune collaborateur d’un satisfecit dont les réserves elles-mêmes nous apprennent sous quel jour il considérait les premières publications du polytechnicien; à savoir comme des résumés exacts (et personnels seulement sur certains points de détails) du système social proposé par lui depuis quelque trente années déjà à ses contemporains. Or, nous verrons bientôt que ces écrits de jeunesse renferment en substance tout le comtisme de l’avenir. C’est même pourquoi les admirateurs de Comte ont pu lui faire un mérite de son extrême précocité théorique.

Je résumerai donc d’abord le contenu de ces opuscules, tout saint-simoniens, qu’il n’a jamais perdus de vue, qu’il a toujours regardés comme le programme de l’effort marqué par le Dieu-Progrès à son existence prédestinée et qu’il a réimprimés, vers la fin de sa carrière, dans l’ouvrage considéré par lui comme son principal titre à la gratitude de la postérité, afin d’établir la parfaite unité de son enseignement. L’originalité dont il fit preuve sur bien des points un peu plus tard sera mise en relief dans la suite de la présente étude.

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