‹ Auguste ComteChapitre 6 sur 57 · II. — Les Opuscules de jeunesse · texte numérisé non relu

II. — Les Opuscules de jeunesse

Esquisse de la doctrine Comtienne

Le premier de ces essais (qui paraissaient dans des publications périodiques dont Saint-Simon ouvrait l’accès à son porte-parole), s’intitule La Séparation

générale entre les Opinions et les Désirs. Il est de 1819 et demeure assez insignifiant car l’auteur n’a que vingt et un ans à cette date. On y lit que tout le monde peut avoir des « désirs » en politique, mais que les « publicistes » seuls ont des « opinions » motivées dans ce domaine. Quand la politique sera devenue une science positive — c’est depuis longtemps ce que réclame Saint-Simon, — le public devra concéder aux publicistes et leur concédera nécessairement la même confiance, pour la politique, qu’il accorde présentement aux astronomes pour l’astronomie et aux médecins pour la médecine. On voit que la pensée du jeune homme est assez vague encore car rien n’est moins défini qu’un « publiciste », en notre civilisation. Mais c’est évidemment le titre dont il croit devoir se réclamer à cette date pour obtenir sans trop de délai l’accession au pouvoir spirituel, cette constante ambition de sa colossale volonté de puissance.

Son second travail, la Sommaire appréciation de l’ensemble du passé moderne qui est de l’année suivante, sera beaucoup plus développé. C’est une esquisse de philosophie de l’histoire mise au service de la même vue saint-simonienne, qui se révèle de plus en plus comme l’idée essentielle de Comte dès cette date; le pouvoir temporel ne saurait être remplacé dans une société par un pouvoir d’une nature différente, — comme il est advenu en France depuis la Révolution, — sans qu’une modification homologue ne soit apportée au Pouvoir spirituel dans le sein de la même société. La capacité scientifique positive est appelée à remplacer l’ancien pouvoir spirituel purement théologique. Désormais ce ne sont donc plus les publicistes, mais les savants qui sont présentés comme les prêtres ou pontifes de demain; certains savants à tout le

moins, ceux qui ressemblent le plus à Auguste Comte en personne, comme on l’a déjà deviné.

Ces mêmes pages posent également avec netteté le progrès social comme spontané, et, même comme incoercible, sans mentionner le facteur individuel de ce progrès; ce qui sera l’autre grand principe mystique de la construction sociale de Comte. La marche du progrès, dit-il, est hors de notre dépendance. Tout ce que nous pouvons faire, c’est d’obéir à cette loi du progrès, notre véritable providence, en pleine connaissance de cause. Dans cette clairvoyance, consistera le grand perfectionnement philosophique réservé à l’époque actuelle.

Voici maintenant le germe de son tableau hiérarchique des sciences. C’est ici un aspect très personnel de son élaboration du Saint-Simonisme, et peut-être le plus durable résultat de son œuvre, en dépit des lacunes et des illusions qui s’y mêlent. Jadis, exposet-il dès lors, nos connaissances étaient surtout théologiques ou métaphysiques; elle ne se sont dégagées de ces deux cadres trop étroits qu’au début du XVII* siècle. A ce moment, la capacité scientifique a manifesté son véritable caractère, celui d’élément spirituel d’un nouveau système social. L’astronomie d’abord, puis la physique, la chimie, enfin la physiologie ont été successivement constituées en sciences positives; c’està-dire que, sur ces diverses provinces du savoir humain, l’influence des doctrines théologiques ou métaphysiques a été détruite aux yeux de tous les hommes instruits. Un seul complément fait encore défaut à l’achèvement spirituel du nouveau système social. L’influence des doctrines religieuses subsiste en morale, et, par suite, dans l’éducation. Il faut leur retirer ces domaines en fondant enfin la morale sur

V observation des faits. — Comme si l’humanité, dans le passé, avait jamais fait autre chose !

Ensuite se présente sous la plume du jeune écrivain l’illusion rousseauiste de la rationnalité achevée du peuple, au moins du peuple français. Elle est fondée sur une « observation » dont nous allons constater la maigreur. Pour vivre sans contrainte et sans autorité, dit Comte, il faut avoir contracté, au temporel, certaines habitudes d’ordre, d’économie, d’amour du travail; il faut, au spirituel, s’être montré capable d’instruction et de prévoyance. Le Russe, qui mange son blé en semence (?) a besoin de maîtres. Le Français, qui mourut de faim sans désordres en 1794, a prouvé qu’il est mûr. En France, la masse entière de la nation sait souffrir la faim à côté du blé de semence sans y toucher. La population française a donc contracté peu à peu les habitudes et acquis les lumières suffisantes pour vivre sous le nouveau système; elle n’a plus besoin d’être gouvernée par la force ou par les croyances ! — Développement qui est rationnel en psychologie, car il ne fait point appel à la bonté, à la raison naturelles ; mais très exagérément optimiste en morale, où l’optimisme n’est licite qu’à la condition de rester prudent.

Le peuple étant donc, dès à présent, organisé, temporairement et spirituellement, par rapport au nouveau système (saint-simonien), tout ce qui reste à faire pour l’établissement définitif de celui-ci, se réduit à établir des rapports convenables entre les chefs du nouveau système et ceux de l’ancien. Le peuple a été éliminé de la question ! — Et telle sera toujours la solution du Comtisme, en dépit de certaines inconséquences de détail vers 1848; il n’y sera guère question que des chefs, surtout des chefs spirituels. — Sans doute,

insiste en effet le jeune prophète, sans doute la question se résoudra pour le peuple; mais le peuple restera passif et extérieur à cette solution. (Ce qui est assez mal le connaître). Le seul danger qu’il y ait à craindre, la seule précaution qu’il y ait à prendre, c’est, pour les chefs, de ne pas se laisser détourner de leur but par les intrigues des ambitieux qui tendent à se disputer le pouvoir caduc de l’ancien système. L’état présent de la société montre en effet le coexistence d’un système caduc et d’un système adulte, dont le premier a perdu toute son influence sur les détails et la moitié de celle qu’il exerçait sur l’ensemble; dont le second domine dès à présent toutes les parties, et en outre une moitié de l’ensemble. Calculs trop précis qui rappellent les origines polytechniciennes de l’auteur ! Le nouveau système n’a plus qu’un échelon à gravir; au temporel, en s’emparant de la Chambre des Communes (française); au spirituel en établissant la morale sur des principes uniquement déduits de l’observation. Le Comtisme commence à se dégager ici du Saint-Simonnisme, et ne s’en distingue pas à son avantage. Il est beaucoup moins souple, mais plus condensé en revanche, ce qui fera sa force plus durable.

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