‹ Auguste ComteChapitre 51 sur 57 · VI. - A LA RECHERCHE d’üN PERSONNEL · texte numérisé non relu

VI. - A LA RECHERCHE d’üN PERSONNEL

GOUVERNEME N T A L

Il nous faut maintenant examiner de plus près la politique finale et toute « conservatrice » de Comte. — Il était depuis longtemps, je l’ai dit, en relation avec Vieillard, si mal traité par Hugo dans Les Châtiments. Cet ancien officier du premier Empire qui avait fait la

campagne de Russie était devenu sous la Restauration le précepteur du frère aîné de Louis Bonaparte qui mourut prématurément; il resta très attaché à la reine Hortense et au prétendant, son fils. Bonapartiste de nuance républicaine, approbateur des premiers écrits pseudo-socialistes du futur Napoléon III, il montra toujours à Comte et aux travaux sociologiques ou même scientifiques de celui-ci un amical intérêt et le protégea plus d’une fois avec efficacité. Mais le philosophe cédait aux illusions de la manie lorsqu’il se croyait, par cet intermédiaire, une influence prépondérante sur le chef de la maison Bonaparte, qui, peut-être, ignora jusqu’à son nom. Ces espérances chimériques contribuèrent sans doute à le ranger parmi les approbateurs du 2 décembre. Nous lisons en efl'et dans la huitième Sainte-Clotilde, celle de 1852 : « Je construis noble- « ment, au milieu du découragement universel et « malgré les clameurs de presque tous mes disciples, « la théorie de la dictature... (d’où) l’irrévocable « retraite de l’écrivain distingué (Littré) (pie j’avais <( jusqu’alors traité comme mon principal collègue. » Il se montre en efTct persuadé que cette dictature, toute provisoire, ne saurait profiter qu’à lui en fin de compte et il en écrit à Blignières : « Il n’y a pas de « millions (le voix empiriques (le plébiscite) (pii puis- « sent empêcher de voir que la besogne régulatrice « convient à un philosophe, ce que personne au con- « traire ne sait percevoir clairement en face d’une « cohue constituante (l’Assemblée de 1848). Or, ici, « l’opération systématique (la constitution de la doc- « trine positiviste) se trouve d’avance accomplie par « un philosophe évidemment compétent, et d ailleurs « pleinement désintéressé l » On sait dans quelle mesure et qu’il se réserve, très modestement, la

papauté universelle.. — Sa seule critique au régime nouveau, c’est la compression policière (jui s’exerce à cette heure contre la liberté d’opinion, de presse et de parole (bien qu’il ait alors renoncé à parler jamais publiquement lui-même). Mais il annonce sans cesse que cette liberté d’exposition, ou même de discussion sera nécessairement octroyée sans délai.

Son disciple Hadery reçoit de lui sur ces divers sujets des confidences plus amples dont nous pouvons faire notre profit. Au second siècle positiviste, affirmet-il avec une belle précision, l’histoire se bornera sans doute à caractériser une si importante transformation politique à peu près en ces termes : « L’heureuse crise « de décembre fit irrévocablement passer la Républi- « que Française de la phase parlementaire, qui n’avait « pu convenir qu’à la Révolution négative, à la phase « dictatoriale, seule convenable à la Révolution posi- « tive ! » Aussi bien, la vigoureuse expédition que fut le coup d’état napoléonien préserve-t-elle désormais la France de toute grave domination des assemblées métaphysiques. « Tout cet emprunt fait par l’esprit « protestant au passé anglais, poursuit-il, se trouve « ainsi brisé définitivement, comme directement eon- « traire à l’ensemble du passé français, et même occi- « dental, sauf peut-être chez les Allemands non « catholiques, où les souverains à vingt-cinq francs par « jour (les élus du suffrage universel) doivent aller « maintenant trôner exclusivement... Ce régime anli- « français a plus faussé nos esprits, plus gâté nos « cœurs et plus dégradé nos caractères que ne l’avait « fait l’oppressive domination antérieure. En 1848, une « triste routine révolutionnaire conduisit à confier aux « constitutionnels la haute direction des affaires... ;« Leurs ravages intellectuels et moraux se sont alors

« développés parmi nos prolétaires dont ils ont grave- « ment altéré fléjà la raison et la pureté par de miséra- « blés tactiques légales... Le Positivisme s’occupe peu « de l’origine des forces quelconque, surtout temporel- « les... Le présent régime permet d’introduire le Posi- « visme, à la seule condition de convertir (à la religion « positive) un dictateur; ce qui doit être plus facile « que d’amener aux positivistes cent mille prolétaires, « comme l’exigerait peut-être la triste méthode des « insurrections ! » Oui, certes ! Insurrection, coups d’état, forces temporelles au gouvernail, tout cela est contingences, en comparaison de la seule chose nécessaire : l’intronisation de la religion nouvelle (et par conséquent de son souverain pontife !)

Comte aura bientôt des ironies fréquentes sur les attitudes « mamamouchiques » du nouveau souverain et de son entourage, mais il ne s’en montre pas moins persuadé que le « dictateur » va venir, au premier jour, dans son petit appartement du quartier latin pour le prier de lui fournir, sans nul délai, un état-major gouvernemental. « Il pourrait bien arriver, écrit-il à « Hadery, qu’il me demandât des hommes d’état avant « que je ne pusse en fournir assez ! » Et Dieu sait pourtant qu’il ne manifeste nulle exigence excessive quand il s’agit pour lui de fixer son choix, puisque les excellentes gens qu’il sonde à ce sujet dans son entourage se sentent tout à fait interloqués de leur prochaine grandeur et se récusent à l’envi l’un de l’autre. Peu lui importent au surplus ces difficultés de recrutement puisque l’Avènement du Positivisme est inévitable, d’une manière ou d’une autre, dans le plus bref délai ! Sans même conquérir le public ni ses chefs, lisons-nous au quatrième volume du Système, le Positivisme peut, en vertu de sa réalité fondamentale et de sa pleine

opportunité, obtenir assez d’ascendant partiel pour instituer la « transition finale » à l’insu même des collaborateurs d’un pareil mouvement ! — C’est l’apogée de la foi dans l’alliance mystique de l’Au-delà ! — Une génération suffira pour son achèvement occidental; après quoi, son extension au globe tout entier ne demandera qu’un temps égal. Le moment est donc venu de créer l’ère positiviste; Comte a bâti un calendrier provisoire où les années se comptent à dater de 1789. Mais l’ère positiviste définitive commencera en 1855 (lettre du 31 décembre 1855 à Deullin) parce que cette année est celle où le révélateur a fini de publier l’essentiel de son œuvre réformatrice.

En matière de politique extérieure. Comte ne se montre pas moins fantaisiste désormais. Sa préoccupation dominante est de voir restituer à l’Espagne le rocher de Gibraltar, frauduleusement conquis, odieusement usurpé par l’Angleterre; revendication qu’il ne manquera jamais de signifier, très franchement, à ses correspondants britanniques. Mais la France devra faire parallèlement le sacrifice de l’Algérie, restituée à ses possesseurs musulmans « légitimes » (?) et aussi de la Corse, dévolue à l’Italie dès que celle-ci sera passée en sociocratie. — La campagne de Crimée l’affecta fort désagréablement, comme un démenti formel à son affirmation souvent répétée sur la guerre désormais impossible en Europe. Il présenta donc tant bien que mal cet événement comme une anomalie et continua de réclamer l’abolition des armées permanentes, l’Occident devant conserver néanmoins une gendarmerie de quatre-vingt mille hommes, uniquement destinée à maintenir l’ordre public.

Quelle seia cependant la marche des événements prochains dans notre pays ? Lorsque la « république

« dictatoriale » de Napoléon III aura concédé la liberté d’exposition, et même de discussion, surgira une dernière crise de violence (ce pourrait être une prophétie de 1871) que suivra immédiatement la création du triumvirat systématique. Voici comment s’établira cette institution. Des triumvirs désignés par Comte et pourvus de pleins pouvoirs gouverneront à ce moment la France et même l’Occident (les cinq nations d’élite) afin de régler la transition vers le régime positiviste. Il y aura un triumvir de l’extérieur, un de l’intérieur et un troisième préposé aux finances. Le choix de ces personnages considérables a été l’une des grandes préoccupations de sa maniaque vieillesse, en raison de la trop grande modestie de ses adeptes, se dérobant à l’envi aux décrets de leur patriarche. — Tout d’abord, il dut destituer deux d’entre eux après leur désignation explicite; l’un comme indigne et l’autre comme insuffisant. Puis l’impénitent insurgé Barbés, alors sous les verroux, ayant répondu à l’envoi d’un de ses livres par une lettre polie, se vit réserver, in petto, le triumvirat de l’extérieur, après que Littré a décliné cet honneur.

L’ouvrier Magnin fut moins défiant de ses forces et paraît avoir accepté le triumvirat de l’intérieur (peutêtre seulement pour ne pas contrarier le rêve éveillé de son maître) : « M. Magnin, écrit ce dernier, que je « regarde de plus en plus comme supérieur à Danton, « sous tous les rapports, de manière à voir en lui notre « Cromwell positiviste, l’homme d’état qui, dans son « Rapport sur la question du travail (en 1848) nous « dota du lumineux axiome : le travail ne peut jamais « manquer ! » — Il faudrait présentement à l’Angleterre et à ses chômeurs un semblabl* « triumvir » !

L’agronome Hadery, dans l’Ailier, marque de fortes hésitations devant la dignité suprême, bien qu’il doive

être « notre meilleur triumvir » affirme Comte, qui s’efforce à l’encourager de son mieux : « Il ne vous « manque, comme à M. Magnin, qu’un sentiment assez « complet de vos forces réelles, de la principale mission « que le Grand-Etre (le Dieu-Humanité) vous a réser- « vêe ! » Argument mystique qui ne paraît pas avoir convaincu l’intéressé. Mais on voit qu’à l’instar d’innocent III le pape de la religion nouvelle crée déjà des rois !

Enfin, après bien des vicissitudes, Magnin, Hadery et Deullin (le banquier d’Epernay) sont choisis. Comte les destine à devenir, sous sa surveillance assidue, les trois dignes chefs du peuple initiateur; chefs auxquels le pouvoir sera librement transmis par ses détenteurs actuels dès que ceux-ci sentiront épuisées leurs médiocres ressources de courage contre l’anarchie. Or cette transmission se produira dès avant 1860, car les communistes des villes seront, à ce moment, convertis au Positivisme. Pour ceux des campagnes, demeurés plus anarchiques sous la dangereuse influence des maîtres d’école, il faudra peut-être attendre jusqu’à la fin du siècle avant de les avoir parfaitement éclairés (Lettres à de Tholouze). Toutefois, en 1855, et, comme « sœur « Anne », ne voyant rien venir, le pontife croit prudent de reculer quelque peu la première de ces deux échéances. Il informe Deullin que le commandement lui sera transmis dans une douzaine d’années par les conservateurs, quand ceux-ci se reconnaîtront incapables de tenir tète aux niveleurs communistes.

Les triumvirs ne sont pas seuls à donner de la tablature au détenteur du pouvoir spirituel suprême, car il doit encore choisir des « intendants » pour les dix-sept républiques fédératives qui vont surgir incessamment sur le sol français. « Mon Catéchisme, écrit-il à Cappel-

« len, annonce déjà ce que démontrera mon volume « final : le partage paisible et spontané de notre répu- « blique avant la fin du siècle actuel en dix-sept « républiques indépendantes, que j’eus en vue quand « j’instituai les intendances. Ainsi, les Girondins ne « se trompèrent que d’un siècle dans leurs rêves de « décomposition française, quoiqu’ils aient été juste- « ment écrasés alors pour avoir voulu contrarier une « concentration passagère, mais indispensable... Il faut « que la décentralisation temporelle accompagne la « nouvelle centralisation spirituelle (entre ses mains)

« de manière à transformer la domination actuelle de « Paris dans le simple ascendant d’une métropole reli- « gieuse, non seulement reconnue de toute la France,

« mais respectée aussi de tout l’Occident. » — Quand notre pays sera décomposé en dix-sept intendances, mande-t-il de même au banquier Deullin, on reconnaîtra l’impossibilité de soutenir la Banque de France, qui, déjà, se dissout spontanément en succursales. — A Laffitte enfin, il confie son désir de trouver « un « digne intendant d’Aquitaine », car il faut « se tenir « prêt quant aux hommes » et deux cents, environ, seront nécessaires à désigner quand se produira la capitulation du Dictateur (Bonaparte) entre les mains du Pontife.

De ces dix-sept républiques fédératives, Lyon fournira le type, ainsi que Marseille et Bordeaux. Mais un pareil morcellement ne devient convenable, ou même possible, répétons-le, qu’après l’avènement de la condensation religieuse de la France autour de Paris, systématiquement érigé, sous l’influence positiviste, en Métropole Occidentale. Tant que les Lyonnais ne comprendront pas cette considération d’opportunité, fondée sur la division nécessaire des deux pouvoirs, leurs

vœux d’indépendance immédiate conserveront nécessairement un caractère anarchique !

Tels sont les rêves, agréables et réconfortants, dans le sein desquels ce remarquable esprit, devenu entièrement le prisonnier de sa manie messianique originelle, put terminer assez paisiblement des jours plus brièvement mesurés qu’il ne l’espérait d’ailleurs. Rien de propice au calme, à la sérénité, parfois même à l’exaltation heureuse des derniers instants de la vie comme la conviction mystique entière qui prolonge au delà du tombeau la volonté de puissance. J’aime à citer pour preuve de cette assertion le curieux maniaque esthéticien et délicat poète William Blake, présentement fort goûté des Anglais qui ont tant évolué dans le sens naturiste depuis quelque cinquante années. Blake rendit le dernier soupir en se voyant déjà dans la compagnie des anges et en chantant des hymnes d’allégresse. — Mais il est aussi des mysticismes plus précis dans leurs aspirations de pouvoir et qui risquent donc de se voir contredits, ou tout au moins inquiétés par les faits, poursuivant autour du mystique leur inexorable cours « positif ». Comte ne devait donc pas, nous le verrons, conserver tout à fait jusqu’à son dernier soupir la sérénité dans l’illusion semi-délirante et son trépas fut pénible au contraire, comme j’aurai à le rappeler dans un instant.

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