‹ Auguste ComteChapitre 53 sur 57 · I. — Fétichisme et astrolatrie ressuscités · texte numérisé non relu

I. — Fétichisme et astrolatrie ressuscités

Un symptôme plus net encore du mysticisme désormais pathologique qui envahit le cerveau du philosophe, c’est sa prédilection de vieillesse pour le Fétichisme, cette attitude mystique à peu près primordiale de l’esprit humain, à laquelle il assimile désormais le Postivisme. Dans son Cours (1), il en avait souligné pourtant les procédés logiques enfantins. Que notre montre s’arrête en notre gousset, exposait-il alors avec sang-froid, nous penserions aussitôt, si nous étions demeurés fétichistes, à l’action d’une puissance extérieure sur cet instrument de mesure. Il nous serait même très difficile en ce cas de contenir la disposition naturelle qui nous entraîne à regarder ces altérations de l’état habituel comme autant d’indices des affections ou des caprices d’un être chimérique. Mais présentement, la puissance, enfin devenue prépondérante, d’une analogie (expérience) antérieure déjà fort étendue, nous conduit à calmer notre inquiétude intellectuelle par l’immédiate supposition d’une certaine lésion d’ordre mécanique et qui pourra être ultérieurement précisée par quelque esprit compétent, comme nous l’avons tant de fois constaté dans des cas analogues que nous avons analysé à notre satisfaction entière. — - Et tout cela était fort sensé !

(i) V. 4o et 46.

Puis encore venait un autre développement de même tendance, qui se réduisait à un souvenir inavoué de sa crise cérébrale de 1826 et peut passer aussi pour un pressentiment de son final état d’âme. — Malgré la plus complète culture intellectuelle, exposait-il en 1841, au cinquième volume du Cours (1), les hommes qui pensent naturellement par le derrière de la tête (portion affective du cerveau selon Gall et selon Comte) ou encore ceux qui se trouvent momentanément dans une semblable disposition mentale (par ébranlement pathologique ou passionnel comme il lui advint en 1826 et en 1845), ceux-là ont besoin d’exercer presque sans cesse sur leurs propres pensées une très active surveillance pour ne pas se laisser entraîner, par la crainte ou par l’espérance, à une sorte de rechute aiguë vers le fétichisme fondamental , de façon à personnifier dès lors, à diviniser même les plus inertes objets qui peuvent intéresser leurs actuelles affections ou passions. — Rien de plus raisonnable qu’une semblable analyse psychologique qui reposait chez Comte, en 1841, sur son expérience de 1826; il l’achevait en raillant les métaphysiciens germaniques dont la rêverie fait du globe terrestre un grand animal vivant (précisément ce qu’il devait en faire un peu plus tard à son tour), et en condamnant, plus généralement, tout le Panthéisme allemand contemporain comme un Fétichisme bien reconnaissable sous les grands mots dont il se couvre !

Or dix ans se passent; Clotilde a surgi dans l’intervalle et le troisième volume du Système (2) va prôner sans réserve cet état d’esprit de nos lointains ancêtres et de nos contemporains arriérés ou déséquilibrés. A

(T Page 66.

(a) Page uo.

tous les titres essentiels, prononce en effet Comte du ton le plus doctoral, l’influence philosophique du Fétichisme se trouve admirablement conforme aux meilleurs préceptes du Positivisme. La prépondérance du cœur sur l’esprit que la systématisation finale établit péniblement, dans un milieu vicié par la théologie et la métaphysique (Jean-Jacques disait plus simplement par la civilisation), une telle prépondérance est reconnue sans effort par la spontanéité primitive. Cet unique principe de la synthèse humaine conduisit dès le début à constituer instinctivement la vraie logique (celle du cœur) toujours restée populaire malgré les altérations doctorales, celle qui fait dignement concourir les sentiments, les images et les signes à l’élaboration des pensées. L’heureuse disposition des fétichistes quelconques à la confiance habituelle envers les êtres (!!) et envers les événements quelconques (en réalité, c’est la crainte, l’affolement même qu’inspire d’abord l’expérience vitale) est éminemment conforme à la rationnalitê véritable. (Au vrai, elle en est le fruit tardif et jusqu’ici peu mûri) ! Oui, la touchante logique des moindres nègres est plus sage que notre académique sagesse qui, sous le prétexte empirique d’une impartialité impossible à réaliser, consacre ordinairement le soupçon et la crainte. — Le soupçon et la crainte, insisterai-je encore une fois, sont les premiers fruits de l’expérience dans l’univers « impérialiste » que nous habitons, et la civilisation consiste précisément à diminuer quelque peu la crainte mystique initiale par l’expérience lentement synthétisée en raison ! On voit assez par ces lignes décisives combien Comte est resté au fond, sous le vernis de sa formation scientifique, un homme du XVIII' siècle finissant, un homme dont les lectures décisives se placent d’ailleurs aux environs de

1820 et lui ont inculqué les illusions du mysticisme naturiste, légèrement fardé de raison par la première génération encyclopédique.

La confiance du philosophe vieilli dans les arriérés (ou rétrogradés) de l’évolution humaine se manifeste avec éclat vers la fin de son existence, car il va retrouver sous nos yeux tous les préjugés mystiques du soidisant rationnalisme de la seconde génération encyclopédique. N’écrit-il pas à Cappellen que la Chine, selon lui fétichocratique, attend avec impatience la religion universelle dont l’Occident doit être le berceau, grâce à la mission si caractérisée du prophète positiviste. Le sacerdoce de l’Humanité trouvera dans le Céleste Empire des affinités spéciales de culte, de dogme et de régime, plus prononcées que partout ailleurs, puisqu’il y rencontrera pour collaboratrices l’adoration des ancêtres, l’apothéose du monde réel et la prépondérance du but social ! — Selon le Catéchisme positiviste, la conversion du globe à la religion nouvelle (une fois celle de l’Occident accomplie) s’opérera dans l’ordre suivant : les peuples monothéistes se verront conquis dès la première génération qui vient; parmi ceux-ci les Turcs et les Persans auront même l’avantage d’éviter la transition anarchique qui nous aura été nécessaire pour parvenir au but désirable. Les nations polythéistes qui se rallieront ensuite éviteront ainsi à la fois la transition anarchique et la période monothéiste. Enfin les fétichistes nègres supprimeront toutes ces étapes préliminaires à leur grand avantage ; polythéisme, monothéisme et transition révolutionnaire ! Le fétichisme est en effet spécialement proche parent du Positivisme religieux, la seule différence entre ces deux attitudes de l’esprit humain se réduisent à ceci :

ie Fétichisme confond l’activité avec la vie et adore les matériaux au lieu d’adorer les produits !

L’Appel aux Conservateurs nous apprendra que seule parmi les religions du passé la religion fétichique est incorporable au régime définitif; car seule elle a pressenti la dignité féminine ! (les nègres qui traitent leurs femmes en bêtes de sommes !) en raison de la suprématie spontanée qu’il accordait au cœur. — On songe ici à YOroonoko de Mistress Afra Behrn et à toute la lignée des bons nègres de jadis jusqu’aux contes moraux de Marmontel et au Bug Jargal de Hugo, car là sont probablement les sources de Comte, instinctivement attiré par la conception romanesque de la vie, d’où est sortie le romantisme moderne. — Enfin, nous apprend l’Invocation finale du Système de Politique positive , l’un des mérites incomparables de Mme de Vaux, c’est qu’elle unissait le Fétichisme au Positivisme dans une très heureuse synthèse mentale. Ainsi sa délicieuse Canzone (les vers de pensionnaire qu’elle fit lire à son admirateur) est un hymne fétichiste, cependant que sa sainte nouvelle (Lucie) annonce l’idéalisation positiviste.

Une si étrange estime pour le fétichisme nous apparaît comme une demi-rechute dans l’état pathologique que traversa Comte en 1826 et qui se serait ainsi reproduit, atténué, et systématisé, au cours de sa maniaque vieillesse. N’a-t-il pas écrit à plusieurs reprises que le premier résultat de sa passagère aliénation mentale avait été de le ramener à ce primitif état d’âme. Quoi qu’il en soit, c’est assurément le Fétichisme, de la sorte ressurgi dans son cerveau, qui l’a conduit aux fouriéristes imaginations dont nous étonne, à toutes pages, l’Introduction de son dernier livre, la Synthèse subjective. Il y enseigne une fois de plus en effet qu’un

lien très étroit réunit le Fétichisme au Positivisme, puisque cette dernière attitude de l’esprit humain permet, aussi bien que la première, d’identifier tous les êtres à l’homme en les douant de la faculté de sentir et d'agir, pourvu que nous leur ôtions la pensée, de sorte que leurs volontés restent toujours aveugles 1 — Et il y a là un très frappant point de contact ontre la pensée de Comte et celle d’Arthur Schopenhauer qui commençait précisément de se répandre en Europe à cette date. Le solitaire de Francfort présente, lui aussi, l’âme du Monde comme une volonté aveugle. J’ai déjà dit l’analogie de leurs caractères; j’écarte cependant ici toute idée d’emprunt direct de la part de Comte et je conclus seulement au semblable épanouissement d’un pareil mysticisme naturiste initial. — 11 faut ajouter, en outre, que Comte corrige jusqu’à un certain point l’audace de cette première suggestion fétichique en invoquant les droits de la poésie et la nécessité pragmatique de cultiver, par tous les moyens, la sympathie entre les êtres. De sorte qu’on discerne mal et qu’il discernait peut-être insuffisamment lui-même s’il parlait en cet endroit de licences poétiques ou d’affirmations théoriques.

Mais il poussera plus avant sur la même voie dans la suite. Il nous est permis, expose-t-il encore, d’user du privilège de relativité propre à l’attitude positive de l’esprit jusqu’à perfectionner davantage encore cette première fétichité restaurée et systématique. Il suffira de supposer que la nature de l’univers était jadis plus rapprochée qu’ aujourd’hui de celle de l’homme. — Après quoi, laissant là le prétexte de la supposition pour le vocabulaire de l’affirmation, notre philosophe poursuit à peu près en ces termes. Notre planète, ainsi que les autres astres habitables, fut douée d ’intelli-

gence avant que le développement social (humain) y devînt possible. En ce temps, la Terre ou Grand-Fétiche voua ses forces intellectuelles à préparer sur sa face externe le séjour futur de l’humanité, dont l’essor ne pouvait s’accomplir que dans un siège mort d’épuisement en vertu de ses longs efforts sympathiques. — Le trépas des planètes était aussi une conception chère à Charles Fourier.

Efforts sympathiques, viens-je de prononcer. En effet, quand elle était intelligente, la Terre pouvait développer consciemment son activité physico-chimique de manière à perfectionner l’ordre astronomique. (Fourier y parvenait, lui aussi, par les arômes stellaires et par la trempe des planètes). Ainsi notre globe fut alors capable de rendre son orbite moins excentrique, et, en conséquence sa surface plus habitable; il lui a suffi de réaliser une longue série d’explosions (sans doute suivies de reculs). Par le même procédé, il parvint à modifier l’inclination de son axe sur l’écliptique, en vue de diminuer le contraste des climats, conformément aux futurs besoins de l’Humanité ou Grand- Etre ! Bien mieux, chaque planète fut en mesure d’accomplir des préparatifs analogues et même de concerter ses efforts avec ceux de ses pareilles pour atteindre plus sûrement leur but commun. Après quoi leur vie, épuisée par excès d’innervation (?), les réduisit aux attributs d’activité et de sensibilité qui sont demeurés presqu’ universels .

Aux positivistes de l’avenir, il sera permis de concevoir en outre le dieu Destin sous des traits nouveaux; ce sera l’Espace, ou Grand-Milieu, non seulement aveugle ou inintelligent, comme l’est désormais la Terre ou Grand-Fétiche, mais en outre passif, dénué de volonté, et réduit, comme attribut spirituel, au seul

sentiment, sans plus posséder d’activité autonome. En effet le doter, lui aussi, d’activité dans le passé par hypothèse, et, en allant plus loin, le supposer doué d’intelligence plus antérieurement encore, ce serait, selon notre fétichiste systémathique, une supposition illicite comme nous ramenant trop près des théologies périmées. — Pensait-il donc que ses précédentes suggestions ne lui mériteraient pas ce reproche ?

Nous venons de voir défiler devant nous les trois personnes de la Trinité positiviste. Les adeptes de la religion comtienne vénéreront en premier lieu l’entière plénitude du type humain, l’humanité ou Grand-Etre en qui l’intelligence assiste, encore aujourd’hui, le sentiment pour diriger de concert l’activité vitale. - — - Après quoi, les hommes de demain auront encore à glorifier le siège de leur existence, la Terre ou Grand- Fétiche, être à la fois actif et bienveillant, doué de volonté et de sentiment et dont le concours volontaire quoiqu’ aveugle demeure toujours indispensable à la suprême existence, celle de l’humanité; il faut même noter que le Grand-Fétiche ne se restreint pas à l’étendue du globe terrestre mais embrasse en outre les astres vraiment liés à la planète humaine à titre d’annexes, c’est-à-dire les quelques planètes acceptées par Comte comme dignes d’attention, mais surtout le soleil et la lune que nous devons spécialement honorer. — Enfin, à ce deuxième culte s’ajoute celui du théâtre de notre activité vitale, théâtre à la fois aveugle et passif (dénué d’intelligence et de volonté) mais toujours bienveillant (parce qu’il reste capable de sentiment ), à savoir l’Espace ou Grand-Milieu auquel nous rapportons tous les attributs de la matière.

A ces visions singulières, et si évidemment ataviques, d’un cerveau de plus en plus anormal avec les années.

on peut joindre celles qui concernent la multiplicité des Grands-Etres, sorte d’idées platoniciennes des essences vivantes. La méditation de Comte l’avait en effet convaincu que les principales espèces animales étaient capables, elles aussi, de constituer, par leur synthèse, un Grand-Etre (ce qui nous rapproche du totémisme), mais qu’un seul de ces Grands-Etres pouvait réellement prospérer et s’épanouir sur une planète déterminée, après avoir étouffé autour de lui tous les autres (sorte d’allégorie de la concurrence vitale et de la lutte pour la puissance). Sur la Terre, l’Humanité a pris l’avantage et possédera donc seule le privilège de réaliser son Grand-Etre. Si d’ailleurs les autres espèces avaient pu continuer de faire concurrence à la nôtre pour cette mystique réalisation de leur essence, toutes auraient réciproquement entravé leur essor (1), car les attributs d'immensité et d'éternité (!) loin de pouvoir se partager entre plusieurs, n’arriveraient chez aucune à maturité. Il est donc advenu en ceci ce qu’il adviendra de la présente concurrence des nations du globe; une seule d’entre elles (celle dont le Révélateur est le fils) se trouve appelée à la dignité centrale et capitale. C’est pourquoi, et bien que les animaux possèdent assurément, eux aussi, le langage (2), leur Grand-Etre avorte dans l’œuf par suite de l’extension préalable et du triomphe final du Grand-Etre humain qu’ils ont eu pour rival ! — Allégorie mystique, encore une fois, des présents triomphes de l’impérialisme humain sur le globe.

Au surplus, les animaux reçoivent une compensation de la main libérale de Comte. Son Catéchisme positi-

(i) Système. I. 639.

(3) Système. II. page V.

viste nous enseigne, au deuxième entretien, que le nouvel Etre suprême, l’Humanité, ne s’annexera pas les hommes qui se seront montrés dépourvus de valeur évolutive et qui n’auront rendu aucun service au progrès : les inutiles producteurs de fumier, comme disait énergiquement l’antiquité classique. Mais, en revanche, ce Grand-Etre englobera tous les dignes auxiliaires animaux de l’humanité progressive, en particulier nos animaux domestiques, — ce qui ressemble aux inspirations du Bouddhisme, et aux vaches sacrées des Brahmanes, parce que l’humanité ancienne a connu déjà ces mouvements de reconnaissance. — Au troisième entretien, le même opuscule nous apprend que la science a le droit de bannir de la hiérarchie animale toutes les espèces qui semblent troubler l’ascension générale de l’animalité vers l’humanité (échos de la religion naturiste, que Hugo traduisait alors en beaux vers sur son rocher de Guernesey). En revanche, et nous le savons déjà, la science peut se permettre d’introduire dans cette hiérarchie animale quelques races idéales, et imaginées de toutes pièces, afin d’améliorer les transitions principales dans l’échelle ascendante des êtres. Il convient d’ailleurs de considérer chaque espèce d’animal avec une certaine déférence mystique, comme un Grand-Etre plus ou moins avorté en raison de l’infériorité de son organisation propre et de la prépondérance acquise à l’Humanité; une telle idéalisation de l’espèce ne pouvant se développer assez, sur une même planète, que chez une seule des espèces sociales, ainsi que nous le savons déjà.

Enfin d’autres bizarreries qui n’apparaissent point, même en germe, dans le Système, s’épanouiront sans scrupules dans la Synthèse subjective ; par exemple celle qu’on pourrait appeler le Numéralisme, puis-

qu’elle consiste en d’étranges spéculations sur les nombres arithmétiques dits « premiers » ; et aussi celle qu’on peut dire Acrostichisme, très baroque anticipation (1) du style positiviste futur. A titre d’exemple donné par le pontife en personne, le dernier tiers du sixième chapitre de ce volume forme, par la lettre initiale de chacune des phrases comprises en chacun des paragraphes, une série de sept fois sept mots, soit latins, soit français. Ces mots sont à peu près intelligibles isolément, mais leur ensemble ne présente d’ailleurs aucun sens ! Nous nous sentons, cette fois, en pleine atmosphère d’aliénation mentale. — Et, quoi qu’il en soit du style de l’avenir, celui de l’auteur devient alors de plus en plus pesant, avec ses innombrables adverbes, ses épithètes stéréotypées qu’il semble ne pouvoir retenir lorsque tel ou tel substantif usuel vient se placer sous sa plume; surtout avec les deux formules sans cesse employées par lui de façon grammaticalement incorrecte et qui reparaissent presqu’à chaque ligne pour former liaison ou transition : envers et d’après /

Page 1