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II. — Les derniers moments du Révélateur

La fin du philosophe approchait cependant, annoncée par des complications du côté de l’appareil digestif et quoiqu’il se crut en droit de compter encore sur un demi-siècle de vie. Il s’était astreint en effet à un régime discutable, car il consultait peu les médecins et ne suivait pas leurs avis, bien qu’ils fussent assez nombreux, je l’ai dit, dans la communauté positiviste naissante, ainsi que lui-même l’a remarqué et

(1) Synthhe Subjective, pages 75g et suivantes.

souligné plus d’une fois avec satisfaction. — - A dix heures du matin seulement, il prenait son premier repas : un bol de lait chaud l’hiver et froid l’été, avec soixante grammes de sucre et autant de pain. A six heures du soir, il mangeait, dit-il, cent grammes net de viande et un plat de légumes qu’il ne pesait pas. Voilà qui paraît vraiment peu de chose pour un homme encore actif de toutes manières. — En revanche, il considérait le vin comme un tonique, et quoiqu’il s’en abstînt habituellement depuis 1845, il y revenait dans ses périodes de malaise, aux heures même où la médecine moderne le lui aurait interdit, sans doute.

Deroisin, — un disciple intermittent, il est vrai, ou même dissident, et assez médiocrement vénérant, comme on va le constater - — nous a laissé de lui cette silhouette qui se rapporte à ses dernières années. — Ses mains croisées sur son estomac ne se tendaient jamais vers les visiteurs lors de leur entrée dans son appartement. Sa conversation se rapportait presqu’uniquement à lui-même; volontiers sarcastique, il riait de la voix, pour ainsi dire, sans que son visage tendu prît jamais part à cette sorte de gaîté intérieure, ce qui produisait un effet étrange et presqu’inquiétant sur ses interlocuteurs en leur rappelant certains personnages d’Hoffmann (les personnages semi-pathologiques du romantisme fantastique). S’il souriait parfois, c’était en effet de façon presqu’imperceptible et des tics nerveux secouaient fréquemment ses traits (1).

(i) Dans la France Mystique, de Erdan-Jacob (i855), on trouve cet autre portrait de Comte : « C’est un petit vieillard maigre, à la tête « plutôt allongée que grosse et où les protubérances antérieures dominent « visiblement le cervelet. La figure est placide et douce quoique « légèrement impérieuse. Les yeux ont quelque chose de singulier ; ils ■« vous regardent à la hauteur des cheveux. »

Ce qu’il disait n’était pas moins particulier que la façon dont il s’exprimait. Il projetait, nous le savons, d’établir dans la société positiviste une discipline morale austère, sous le joug d’un pouvoir spirituel qui, sans l’avouer, comptait bien avoir le pouvoir temporel à sa dévotion. Aussi approuvait-il par anticipation les despotismes les plus impitoyables. On l’entendait témoigner de la sympathie pour Rosas, le dictateur sanglant de Buenos-Ayres et citer les maximes politiques de Tippo-Saïb, le barbare révolté de l’Inde anglaise. Il énonçait parfois des vues d’avenir qui révélaient sa foncière hostilité pour toute idée nouvelle et non prévue par ses diverses « synthèses » ; ainsi, il ne croyait plus à l’avancement possible des sciences, sauf au progrès de la Sociologie, sa création personnelle. Avec son trépas, ou peu de temps' après cet événement, tout développement théorique du savoir humain deviendrait impossible selon lui.

Il avait exclu Jésus-Christ du calendrier positiviste « après examen des documents » ; et, malgré ce soufflet donné à la plus essentielle tradition de sa race, malgré le visible besoin qu’il manifestait de contrecarrer en tout les opinions reçues, il prêchait la vénération... aux autres ! Parfois, il entreprenait de défendre, avec gesticulations à l’appui de ses dires, les étranges affirmations cosmologiques que j’ai résumées tout à l’heure. Alors, les deux mains appuyées sur une boule fictive, il simulait des essais de redressement de l’axe terrestre : « La Terre, disait-il, a rectifié son axe du « mieux qu’elle a pu. Mais Jupiter y a mieux réussi ! » Tout cela avec une conviction, une animation extraordinaires. — Il affectait de s’abstenir de noms propres, comme il l’a fait de plus en plus avec le temps dans ses écrits, ne désignant les hommes connus que par des

périphrases, d’une intelligence souvent difficile. Dans les derniers mois de sa vie, ses discours trahissaient une violente animosité contre certaines personnes et laissaient de ce chef une impression pénible. Les deux ou trois visites de Deroisin qui terminèrent leurs relations furent remplies par des diatribes que cet observateur appelle des « séances d’agressions « contre les plus constants, les plus utiles protecteurs de sa difficile carrière : Blainville, d’abord (qu’il avait déjà morigéné publiquement sur sa tombe) et Vieillard.

J’ai déjà parlé de son anxieuse aspiration à une très longue vieillesse; disposition d’âme qui le rapproche aussi de Schopenhauer. Il n’atteignit pas la soixantaine, sa mort ayant été précipitée peut-être par un incident qui lui apparut comme une menace pour ce pouvoir spirituel suprême, objet de sa constante ambition vitale et dont, sa manie aidant, il estimait s’être enfin « saisi » depuis peu. — Je veux parler d’une manifestation d’indépendance que se permit l’un de ses disciples, Célestin de Blignières de qui les débuts dans la vie et les premiers rapports avec Comte rappellent assez ceux de Maximilien Marie. Fils du directeur d’un internat dont les écoliers suivaient les cours du lycée Bourbon (aujourd’hui Condorcet), Blignières avait reçu une éducation très catholique. Plus tard élève de Comte en mathématiques spéciales à l’Institution Laville, puis à l’Ecole polytechnique, il se rapprocha de son maître, en reçut des encouragements et finit par se faire positiviste, ce qui le brouilla avec sa chrétienne famille. — Il était devenu capitaine d’artillerie.

De son nouveau directeur spirituel, il reçut les exhortations habituelles au créateur de la religion positiviste; culte subjectif à rendre désormais aux mânes

de sa sœur Gabrielle, morte à vingt-trois ans et qu’il avait tendrement aimée; lecture de l’Imitation de Jésus- Christ et des poètes romanesques de langue romane. Mais il restait d’esprit trop logique pour abandonner toute indépendance spirituelle entre les mains du chevalier-servant de Mme de Vaux. Après expérience faite sur quelques amis, il jugea que le Catéchisme positiviste rédigé par Comte et monument du second positivisme sentimental ne résumait nullement les portions durables du premier Positivisme et restait donc tout à fait impropre à convaincre les esprits quelque peu doués de sens critique. 11 entreprit donc de le refaire et donna un Traité abrégé de Positivisme qui gardait la plus grande déférence aux actuelles convictions du maître, mais insistait sur les premiers enseignements tombés de sa plume.

En dépit de ses précautions oratoires, ce Traité fut considéré par Comte comme un outrage si cruel qu’il ne put en supporter la noirceur. Entre les lignes en effet, il avait lu toutes les critiques que formaient, plus ou moins ouvertement ses adhérents quelque peu libres d’esprit, Littré tout le premier; et ce fut alors en lui la plus terrible explosion de colère. En voici quelques témoignages. Vis-à-vis de Constant de Rebecque, il adopte plutôt le ton du persiflage : « Ce jeune capitaine « d’artillerie, écrit-il, laisse prévoir sa défection défî- « nitive d’après sa formule actuelle : Mon père spiri- « tuel, c’est M. Littré ! Or toute paternité supposée « chez un homme qui n’a jamais pu engendrer (mais « Comte non plus, sauf l’hypothétique enfant qu’il « aurait eu d’une maîtresse italienne) doit embarrasser « autant l’acceptant que l’invoquant. Je crois pourtant « que le vrai motif de cette étrange préférence consiste « dans la secrète prédilection de M. de Blignières pour

« les âmes radicalement dépourvues d’énergie, auprès « desquelles sa personnalité compte finalement obtenir « un essor toujours incompatible avec un ascendant « tel que le mien ! » Blignières réclamait simplement quelque liberté d’opinion, liberté que le chef du pouvoir spirituel positiviste donnait, théoriquement, pour l’assise même de l’autorité sacerdotale dans la société future !

A Papot, le pontife écrivit, beaucoup plus brutalement, que la crise de sa santé était suscitée par Vignoble conduite d’un faux disciple, en un temps où la récente perte imprévue de son plus ancien adhérent (Vieillard) le rendait extrêmement impressionnable ! A un correspondant irlandais (Dix-Hutton), il présente Blignières comme un drôle, dans une longue lettre remplie d’anathèmes. A Haderjr, il annonce aussi la récente défection qui le tue, surtout venant après celle de Littré, désormais inféodé à la femme monstrueusement exceptionnelle dont lui-même eut le malheur de Taire jadis son épouse légale. A Littré, il pourrait pardonner, peutêtre ! Jamais à l’indigne Mme Comte que le livre autobiographique (alors projeté par lui) saura vouer sans miséricorde aux supplices de l 'enfer positiviste ! — Enfin, à Blignières en personne, il écrit qu’après la perte de Vieillard, l’indigne conduite d’un faux disciple est venue lui donner le coup mortel ! Il lui reproche amèrement son indisciplinable vanité théorique (toujours la parabole de la poutre et la paille), son intelligence extrêmement médiocre, ses « vulgaires tartines » sur des lieux communs positivistes, enfin ses « outrages « inouïs » qui vont jusqu’à mettre en question le talent d’exposition de son maître !

Blignières avait indiqué qu’au pape positiviste, il serait peut-être nécessaire de substituer dans l’avenir

un comité de direction chargé de guider les adeptes de la doctrine nouvelle (à peu près ce qui a été fait par les disciples fidèles dans la suite). Devant cette proposition dans laquelle il entrevoit une menace pour son pouvoir spirituel si chèrement conquis, Comte oublie tout à fait que lui-même, aux dernières pages de son Système, avait écrit que le moment serait venu pour lui de choisir sans plus de délai son successeur au pontificat suprême, mais qu’il ne trouve aucun candidat remplissant les conditions nécessaires, pas même celles qui lui permettraient de se créer simplement des subordonnés dans le sacerdoce positiviste. La situation étant telle, ajoutait-il, il vaudra peut-être mieux préposer après lui au pouvoir spirituel un groupe de disciples que quelque suspect « littérateur ». — Blignières aurait donc pu lui répondre par le vers de Boileau.

Voilà ce que l’on dit. Et que dis-je aut-e chose ?

Mais le maître résiste désormais car il se croit menacé en personne et il proteste avec agitation : « J’ai « publiquement saisi le pontificat qui m’était normale- « ment échu ! » 11 stigmatise « les déclamations des « roués qui n’annoncent une nouvelle autorité spirite tuelle qu’afin de pouvoir impunément adresser au « fondateur de la religion qu’ils feignent d’adopter des « outrages analogues à ceux de vos ignobles lettres « finales ! » — Ce sont, à peu près, les derniers mots tombés de sa plume.

Ebranlé de la sorte, en effet, dans la quiétude que la manie lui avait acquise et atteint gravement dans son équilibre physique, il prétendit se soigner lui-même une fois de plus, se proclamant pleinement affranchi de la médecine comme, auparavant, de la théologie, de la métaphysique et même de la science, en ne gardant de chacun d’entre elles que ce qu’elles ont d’incorpo-

rable au Positivisme religieux. Pourtant, et presque jusqu’à sa dernière heure, il voudra conserver l’illusion qu’il traverse une crise de santé toute passagère et même fort utile pour assurer la longévité qu’il escompte toujours; il écrit alors à Constant de Rebecque : « Vos « espérances envers le renouvellement de forces « morales et physiques qui va bientôt résulter de cette « crise coïncident avec les miennes, surtout quant à « l’active longévité qu’exige l’immense office sacer- « dotal propre à la vieillesse, dont cet événement « marque pour moi le préambule, tandis que son début « arrivera normalement dans quatre ans, après « l’entière publication de ma construction finale ! »

Espoir trompeur car il ne tarda pas à s’éteindre. Littré, qui ne le voyait plus depuis longtemps, a parlé d’un cancer à l’estomac, mais le docteur Robinet son plus fréquent visiteur de cette époque a repoussé ce diagnostic dans un exposé des faits qui me paraît digne, il est vrai, des médecins de Molière. Il est possible qu’un choc émotif violent ait suffi à la ruine de cette constitution, dès longtemps minée par le surmenage intellectuel et par la vivacité de ses impressions affectives.

Que dire, en terminant, de ce personnage étrange et presqu’indéfinissable ? Il a certainement exercé une large influence sur les deux, presque sur les trois générations qui ont pensé depuis sa mort. Il leur convenait par ses faiblesses mystiques plus encore peut-être que par ses vertus rationnelles, quoique ses disciples directs aient assez largement rationnalisé son enseignement depuis deux tiers de siècle. Il me paraît avoir agi plutôt comme dissolvant que comme régénérateur. En dépit de ses très larges concessions au catholicisme rituel et disciplinaire, il a contribué pour sa part à saper les

survivances chrétiennes, qui contenaient encore un peu autour de lui les appétits individuels. Aussi bien, rien ne s’est-il développé plus contradictoire en fin de compte, que son enseignement théorique; il promettait une doctrine positive et il a instauré une « métaphy- « sique » ou mystique nouvelle celle de l’Humanité, irrésistiblement progressive. Il a dit : pas de libre examen, et il a tenté de fournir une religion démontrable. Il protestait contre la souveraineté du peuple et il faisait, le plus souvent, du prolétariat le dépositaire instinctif de la morale et de la prévision politique à longue échéance.

De là, le monument que lui ont élevé près de la Sorbonne, ceux qu’il appelait des « Négativistes », et qui l’ont glorifié en dépit des adhésions éclatantes qu’il avait cependant récoltées dans l’autre camp. Paris a ainsi dressé depuis une vingtaine d’années, sur les deux rives de la Seine, deux statues qui resteront comme les véritables monuments de l’hagiographie naturiste. Ce n’est pas que je place Comte et Fourier sur le même plan, car le premier s’appuya sur une bien plus ample culture et son coup d’œil critique eut parfois beaucoup plus d’ampleur que celui du petit bourgeois bizontin.

L’un et l’autre ont su s’attacher des adhérents de valeur. Mais si le mysticisme est un tonique de l’action, l’expérience est un grand maître. Au positivisme, encore naturiste et romantique par un grand nombre de ses traits, succédera quelque jour un socialisme rationnel. Et l’avenir, débarrassé des perturbations et des souffrances issues des rêveries de ces deux voyants, leur sera sans doute indulgent pour l’essor donné par leur illuminisme à certaines réformes durables. N’estce pas là, dès aujourd’hui, l’attitude de tout esprit équitable à l’égard des grands mystiques du passé lointain ?

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