III. — L’esprit révolutionnaire
La délégation messianique des savants.
La loi des trois états.
Le progrès incoercible. — Le rôle de l’art
En mai 1822, à vingt-quatre ans. Comte publie le plus important des commentaires saint-simoniens de sa jeunesse, celui qui montre le plus de traits originaux en germe : Le Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société; plan qui restera à
peu de choses près celui de son existence de labeur intellectuel et qui m’arrêtera donc plus longuement. On n’y retrouve pas l’optimisme des deux précédents écrits, car la vie difficile a versé l’amertume dans l’âme de l’auteur. Il ne discerne autour de lui désormais qu’une profonde anarchie morale ; anarchie que sa conception du progrès incoercible le conduit à regarder comme utile dans le passé, car elle a sapé le système théologique et féodal; mais qui, par la prépondérance qu’elle maintient encore à la tendance critique et négative de l’esprit humain, forme désormais le plus redoutable obstacle aux progrès de la civilisation. Le temps est venu pour la société moderne de s’engager enfin sur la voie des réalisations organiques.
Ces dogmes, trop exclusivement critiques, de nos présents réformateurs, avance Comte après Saint- Simon, sont issus d’une première Réforme, la protestante, dont la philosophie du XVIII* siècle français ne serait qu’une simple conséquence. — Et ceci n’est exact que dans une assez faible mesure, la philosophie du XVIII* siècle sortant, pour une bonne part, du Naturisme moderne dont les développements antérieurs avaient été des hérésies du catholicisme, plus récentes que le protestantisme, et, en dernier lieu, le Quiétisme. Voici cependant une énumération de ces dogmes, prétendus critiques, qui se seraient fâcheusement imposés à l’esprit philosophique et révolutionnaire.
Le premier consiste dans la revendication d’une liberté de conscience sans limites; liberté qui fut utile naguère mais qui ne l’est plus depuis que la science politique tend à devenir positive à son tour, car on ne concède point la liberté de conscience en astronomie; partout il faut désormais faire confiance aux hommes compétents en ce qui touche aux principes. — Ceci est
essentiellement faux; car, au contraire, la liberté d’examen sans limite est toujours supposée en matière de science et l’adhésion aux principes posés par les compétences ne se fonde même que sur cette liberté, en dernier ressort. Ici l’utopiste Saint-Simon égare à jamais son disciple.
Le deuxième dogme critique de l’esprit révolutionnaire, c’est la souveraineté du peuple; utile également pour détruire, elle est devenue, une fois accomplies les destructions nécessaires, tout aussi arbitraire que le droit divin des rois (qui est fondé sur un autre mysticisme en effet). Ce dogme tend au démembrement général du corps politique en conduisant à placer le pouvoir dans les classes les moins civilisées. — Oui certes, le mysticisme naturiste suppose inspirés les incultes. Voilà donc qui est rationnellement vu cette fois, mais en contradiction d’ailleurs, comme cela le restera toujours dans le Comtisme, avec un certain optimisme mi-partie psychologique et mi-partie moral sur l’actuelle maturité du peuple, dont nous avons déjà constaté quelque chose dans le précédent opuscule. Et, en outre, ce dogme-là n’est nullement critique ou négatif, mais au plus haut point affirmatif en son essence, supposant l’alliance divine en faveur du peuple. — Ainsi, dans la réfutation de la doctrine révolutionnaire, présentée à tort par Comte comme critique et négative, nous rencontrons dès le premier abord un point de vue intenable, l’hostilité contre le libre examen, et une juste constatation d’expérience; le danger de cette conception mystique qui est la souveraineté de droit divin concédée au Peuple.
Un troisième faux pas de l’esprit révolutionnaire, selon l’opuscule qui nous occupe en ce moment, c’est de n’être point parvenu à constituer le nouveau pouvoir
spirituel désirable qui est le pouvoir spirituel des savants, et des savants exactement façonnés d’après le type d’Auguste Comte, c’est-à-dire plus portés aux spéculations théoriques sur la science dans son ensemble que capables d’en avancer quelque branche par leur propre effort d’invention. Lors de l’établissement du Christianisme, expose-t-il afin de justifier son sentiment sur ce point, la théorie fut mise entre les mains d’un pouvoir spirituel organisé; conception grandiose, principale origine de la vigueur et de la constance admirable qui appartinrent au système théologique et féodal dans le temps de sa grandeur (selon le livre de Joseph de Maistre sur le pape) et qui doit donc être précieusement conservée dans le système destiné à remplacer celui de l’ancien régime. Seulement les travaux théoriques ne devront plus être abandonnés, comme on l’a fait trop longtemps, aux légistes, conduits par des principes métaphysiques entièrement périmés (1). Ils doivent être confiés aux savants, seuls en possession de former des combinaisons théoriques d’un caractère positif.
Songeant à satisfaire son maître et surveillant de cette époque Saint-Simon, mais bien davantage encore à se préparer le pontificat pour lui-même, Comte ajoute ici en note : « Nous comprenons au nombre des « savants, conformément à l’usage ordinaire (? ?), les « hommes qui, sans consacrer leur vie à la culture « spéciale d’aucune science d’observation (c’est son « cas) possèdent la capacité scientifique, qui ont fait
(i) Obéissantà une tendance de prosélytisme et d’univeisel ménagement qui se retrouve aussi chez Fourier vers la même date et qui persévérera chez Comte, celui-ci concède dans une note aux légistes, détrônés de la sorte par sa propre volonté de puissance, qu’ils resteront utiles encore, mais au second plan et comme vulgarisateurs de sa doctrine sociale.
« de l’ensemble des connaissances positives une étude « assez approfondie pour être pénétrés de leur esprit « et se sont familiarisés avec les principales lois des « phénomènes naturels. A cette classe de savants, trop « peu nombreux encore, est sans doute réservée « l’activité essentielle dans la formation de la nouvelle « doctrine sociale. » Quant aux autres savants. Comte les écarte dès lors de cette essentielle activité, c’est* à-dire du pouvoir spirituel futur, mais d’une main beaucoup plus douce qu’il ne le fera quinze ans après, et avec ces prévenances de mots, à la mode de Fourier, que nous venons de constater dans la proscription des légistes : « Les autres savants, poursuit-il en effet, « sont trop absorbés par leurs occupations particu- « lières et même trop affectés encore de certaines « habitudes vicieuses pour qu’ils puissent être « vraiment actifs dans l’établissement de la science « politique. Mais ils rempliront une fonction très « importante dans cette grande fondation, quoiqu’une « fonction passive : celle de juges naturels des travaux « (réalisés par les savants non spéciaux). Les résultats « obtenus par les hommes qui suivront la nouvelle « direction philosophique n’auront de valeur et « d’influence qu’autant qu’ils seront adoptés par les « savants spéciaux, comme ayant le même caractère « que leurs travaux habituels. » Et voilà une compétence qu’il ne tardera guère à leur refuser avec outrage.
Ayant ainsi caractérisé l’esprit révolutionnaire, — de façon aussi incomplète que discutable d’ailleurs, — et revendiqué le pouvoir spirituel pour les demi-savants tels que lui-même, l’opuscule le plus important de Comte vient à esquisser sa philosophie de l’histoire et propose un premier exposé de sa célèbre loi des « trois
états », qu’a revêtus ou revêtira successivement toute science; une loi qui a besoin d’être assez largement amendée, elle aussi, pour demeurer acceptable, comme je le montrerai très amplement par la suite. Littré a établi que Turgot l’avait pressentie et sans doute en retrouverait-on dans Y Encyclopédie de Diderot les premiers linéaments. Examinons dans quels termes Comte l’a formulée d’abord. En toutes choses, dit-il, le savoir humain passe par trois états ou stades successifs qui se suivent dans un ordre invariable. En premier lieu, par l’état théologique ou fictif, seul mode de pensée qui, aux temps primitifs, ait la vertu de lier entre elles les observations isolées des sens; seul instrument qui permette alors de raisonner sur les faits en soutenant l’activité de l’esprit humain. Ayant toujours besoin d’un point de ralliement quelconque, cette activité s’attachera passionnément à l’idée d’une intervention divine et d’une volonté surnaturelle derrière chaque phénomène particulier. Pour ma part, je crois les notions théologiques plutôt issues des exigences de l’action que de besoins purement intellectuels. C’est en cherchant des alliés surhumains pour son effort vital et en conjurant les adversaires supposés de cet effort que l’homme primitif a dû lier à sa conception de tels alliés ou adversaires les observations que lui apporte l’expérience, que lui conserve la mémoire, que lui permet d’associer par leurs traits communs ce germe d’une faculté de synthèse, la raison, qui doit exister dès ce moment dans son esprit. Toutefois la demi-clairvoyance de Comte sur ce point et la reconnaissance qu’il conserve à la conception théologique du monde n’en sont pas moins remarquables après les aveugles colères du siècle « naturiste » contre les religions initiales de l’humanité et
contre leurs élaborateurs. Peut-être y a-t-il encore là pour lui un héritage de la portion plutôt expérimentale que naturiste des enseignements encyclopédiques.
Longtemps après la conception théologique des phénomènes apparaît leur conception métaphysique ou abstraite. L’analyse de cette période de la pensée humaine restera toujours le point faible de la philosophie comtienne de l’histoire, parce que, en fait, ce que Comte appelle la métaphysique est de la théologie à peine évoluée, et qu’au total, il n’y a guère que deux états du savoir humain : l’état mystique ou prélogique, et l’état expérimental ou logique, avec de nombreuses étapes intermédiaires, .l’aurai l’occasion de présenter plus à loisir cette rectification nécessaire au Positivisme dont je ne considère actuellement que le premier exposé de quelque ampleur. Je dirai donc seulement ici que, dès 1822, la métaphysique est présentée par Comte comme montrant un caractère bâtard, une valeur de transition tout au plus. Elle utilise en effet pour lier entre elles les observations de l’esprit humain, des idées qui ne sont plus tout à fait surnaturelles mais qui ne sont pas non plus entièrement positives. Ces idées sont des abstractions personnifiées (et, par exemple, la Nature) dans lesquelles l’esprit peut avoir à volonté ou le nom d’une Cause surnaturelle et mystique, ou l’énoncé abstrait d’une série de phénomènes. Un tel état du savoir humain suppose que les faits observés sont déjà nombreux et qu’ils ont été rapprochés entre eux suivant des analogies plus largement conçues qu’aux origines.
Enfin paraît l’état scientifique ou positif du savoir, celui qui associe les idées entre elles d’après des lois d’une portée générale; lois qui ont été suggérées par
les faits eux-mêmes et réduites peu à peu au plus petit nombre possible. Ces lois positives, le comte de Saint- Simon crut pouvoir les ramener à une seule, l’Attraction universelle, découverte par Newton, et Comte luimême a donné l’attraction comme exemple de la Loi unique qui pourrait bien finalement relier entre elles, après de nouveaux efforts de synthèse, toutes les observations ou expérience humaines. Quoi qu’il en soit de ces perspectives d’avenir, il estime que les quatre sciences à ce moment regardées par lui comme fondamentales, l’astronomie, la physique, la chimie et la physiologie, ont atteint le stade positif de leur évolution après avoir passé par les deux autres stades. 11 faut maintenant que la politique et la morale, attardées jusqu’ici dans les deux premiers stades, se voient enfin conduites jusqu’au troisième. Et l’on lit entre les lignes de son texte que c’est là désormais la tâche assignée par lui comme but à son existence.
Présentement, insiste-t il, la politique des rois (des souverains associés entre eux par la Sainte-Alliance) est théologique puisqu’elle s’appuie sur leur prétention à un droit divin. En revanche, la politique des Peuples, la politique révolutionnaire, exprime l’état métaphysigue de cette discipline de la pensée, puisque cette politique est fondée sur la supposition abstraite et métaphysique à l’avis de Comte, d’un contrat social primitif, antérieur à tout développement des facultés humaines par la civilisation; puisqu’en outre le moyen habituel de raisonnement qu’elle emploie est le recours aux droits envisagés comme naturels et communs à tous les hommes; droits qu’elle fait garantir par ce contrat prétendu, ce qui est encore de la métaphysique.
Sa définition de la politique scientifique ou positive qui doit remplacer les insuffisantes politiques anté-
rieures sera solide et saine. La politique positive, dit-il, considère l’état social comme résultant toujours de l’organisation humaine, étudiée par la biologie ou physiologie, et aussi de la tendance spontanée de l’homme à agir sur la nature pour la modifier à son avantage. Je dirais en d’autres termes que l’état social résulte de notre volonté de puissance ou impérialisme vital essentiel qui devient de plus en plus rationnel par son expérience accrue, puis synthétisée en raison et dont le terme sera la conquête de la Nature par l’espèce humaine. La Politique positive à l’origine des recherches de Comte, devait donc être un exposé de l’action collective que les hommes civilisés peuvent dès à présent exercer sur la Nature pour la modifier de plus en plus à leur avantage. Mais, par malheur, cette politique sera tout autre chose sous sa plume vingt ans plus tard, quand il en abordera l’élaboration détaillée.
Après cette indication, fort pénétrante, voici venir l’un des aspects les plus regrettablement mystiques du Comtisme et qui en restera toujours l’une des assises essentielles : l’illusion de la marche en avant tout à fait incoercible du progrès humain. Il faut, dit-il en propres termes, considérer la marche de la civilisation comme assujettie à une loi invariable, fondée sur la nature des choses ; il faut admettre que cette civilisation se perfectionne sans cesse et ne saurait marquer un recul; assertion qui l’oblige à s’inscrire en faux contre une des croyances les plus enracinées dans les esprits depuis la Renaissance (ou même auparavant), à proclamer bien haut que le Moyen-Age européen fut très supérieur aux civilisations antiques, même à la grecque et à la romaine. Sa reconnaissance à l’égard de Joseph de Maistre procède en partie de ce que ce
publiciste paradoxal lui a procuré des arguments pour appuyer cette thèse insoutenable.
Enfin, dans ce troisième opuscule de Comte, qui reste de beaucoup le plus important parmi les six essais de sa plume, antérieurs à la publication du Cours de Philosophie positive, on rencontre un passage curieux sur le rôle de l’art mis au service de la pensée scientifique, en vue de réaliser le progrès social; subordination que l’école Saint-Simonienne proprement dite n’acceptera nullement pour l’Art, considéré par elle comme pourvu d’une plus directe délégation messianique du Dieu-Nature. Selon Comte, les savants auront la charge de créer la politique positive, mais leur travail ne pourra être poussé jusqu’à ce point où le Système nouveau serait livré aux industriels afin qu’ils le missent, tel quel, en pratique. Non, l 'imagination devra d’abord entrer en jeu pour réaliser une tâche, secondaire, sans nul doute, si on la compare à celle dont les savants auront eu le privilège, mais indispensable cependant. Afin d’établir un nouveau système social, il ne suffit pas qu’il ait été conçu comme il doit l’être; il importe encore que la masse de la société se passionne pour sa réalisation prochaine. L’exaltation est en effet un besoin de l’homme qui entre dans une carrière nouvelle. Sans cette exaltation (autre nom de la conviction mystique d’alliance supraterrestre), l’homme ne pourrait jamais vaincre suffisamment son inertie naturelle. Et il est très vrai de dire que le mysticisme est un incomparable tonique de l’action. Seulement, là où il entre en jeu, on ne saurait plus parler de science, ni d’attitude « positive » et l’on pourrait répondre à notre polytechnicien philosophe : « Passionna-t-on jamais pour l’astronomie ? »
Il est certain, poursuit Comte imperturbable, qu’on
ne passionnera pas la masse des hommes pour un système quelconque en leur prouvant que ce système agit dans le sens de la civilisation. Il faut encore leur présenter le tableau animé des améliorations qui doivent résulter du nouveau système. De telles perspectives peuvent seules déterminer les hommes à faire en eux-mêmes la révolution morale nécessaire pour que le nouveau système puisse s’établir. Cos perspectives séduisantes peuvent seules refouler (je dirais plutôt éperonner ) l’égoïsme devenu prépondérant par la dissolution de l’ancien système et qui, lorsque les idées auront été éclaircies par les travaux scientifiques, sera le seul grand obstacle (oh ! combien) au triomphe du nouveau. Eh bien, tel est précisément le rôle qui appartient aux Beaux-Arts. Ils devront provoquer l’adoption universelle du plan scientifique, pour que les industriels puissent mettre le système en activité immédiate. Ainsi la Politique positive investit Inobservation delà suprématie accordée jusqu’ici à l’imagination par la politique « conjecturale ». Mais, en même temps (ceci est une avance aux artistes selon le mode de propagande de Fourier-), elle confie à l’imagination un rôle bien supérieur à celui que cette faculté remplit dans la politique théologique des rois et dans la politique métaphysique des peuples, où quoique souveraine, elle languit entre des idées et des tableaux monotones , depuis que l’espèce humaine se rapproche à grands pas de l’état positif. — Comte ne reviendra plus à cette naïve utilisation de l’esthétique (pii, toutefois, tiendra une place honorable dans sa construction finale. Mais des artistes romantiques tels que Hugo, Vigny, Lamartine eussent été loin de se trouver satisfaits par une si indirecte participation à la délégation divine ici-bas.