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REVENDICATION ESSENTIELLE DE COMTE

Le quatrième opuscule, les Considérations philosophiques sur la science et les savants, publié à la fin de 1825, reste très inférieur au précédent. Comte est à ce moment marié, et, si nous en croyons ses confidences de vieillesse, fort malheureux en ménage (Je vais revenir dans un instant sur son mariage). C’est quelques semaines plus tard qu’il sera frappé d’aliénation mentale. Il n’y a donc à retenir de ses pages aucune suggestion que l’on ne doive retrouver, beaucoup mieux présentée, dans le Cours de Philosophie positive, alors préparé avec une fiévreuse activité par son auteur.

Le cinquième travail juvénile de Comte parut en mars 1826, à la veille même de son accès de folie, qui devait éclater le mois suivant. Ces Considérations sur le pouvoir spirituel sont donc également fort confuses. Elles nous intéressent toutefois par le plaidoyer qui s’y rencontre en faveur de l’idée messianique chère à Saint-Simon et que l’élève de ce maître a faite décidément sienne. Cette idée, c’est la nécessaire séparation des pouvoirs spirituels et temporels, qui devra se voir restaurée dans l’avenir, après avoir été déjà magistralement réalisée dans le passé. Une papauté sera conférée au rénovateur de la société moderne; que ce rénovateur s’appelle Saint-Simon, comme le croyait fermement celui-ci, ou qu’il doive se nommer Comte, comme ce dernier n’en douta jamais. Comte seul a pu se donner dans les dernières années de sa vie, grâce à la manie qui envahissait de nouveau sa pensée.

l’illusion qu’il allait voir réaliser à bref délai le rêve pontifical de son existence entière.

Dans son opuscule de 1826, il nous apprend qu’au Moyen-Age, sous le pouvoir spirituel des papes de Rome, on put contempler une fort belle ordonnance des monarchies européennes. Mais depuis qu’elles ont prétendu absorber en elle le pouvoir pontifical, ces diverses monarchies sont rentrées, les unes vis-à-vis des autres, dans l’état sauvage, régi par la seule force, et les rois ont pu faire graver sur leurs canons : Ultima ratio regum. Jadis, si l’on en croit Maistre, Portugais et Espagnols évitèrent tout conflit sur le continent américain parce que, dans une simple bulle, le pape Alexandre VI (de fâcheuse mémoire cependant et vivant dans un siècle où l’action papale avait dès longtemps perdu toute vertu selon Comte) sut tracer équitablement une ligne de frontières entre leurs établissements coloniaux. Il est certain, concédrai-je ici, que l’action d’une sage autorité suprême est un grand bienfait dans un groupe de nations assez raisonnables pour en accepter la discipline; mais celle des papes avait une assise mystique ou « théologique » comme dit Comte et sa force était là pour la plus grande part. Le Comtisme ne restaurera (par anticipation) un pouvoir spirituel analogue qu’en revenant lui-même aux plus patentes spéculations mystiques, ainsi que je le dirai dans la suite.

A l’avis de Comte, la répression par l’opinion ne peut s’exercer sans avoir l’appui d’une autorité spirituelle incontestée. Car telle est la vieille expérience du genre humain dont la philosophie catholique a systématisé le résultat général, — conformément à cette profonde quoiqu’ essentiellement empirique connaissance de notre nature qui la caractérise (mais une telle connais-

sance peut-elle être autre chose qu’empirique ). — Elle a en effet présenté comme vertu essentielle, comme base immuable du bonheur privé et de l’ordre public, la foi, c’est-à-dire la disposition à croire spontanément, sans démonstration préalable, aux dogmes proclamés par une autorité compétente ! - — Quelle singulière tournure d’esprit, fruit de la période naturiste de la pensée moderne que ces exigences scientifiques en certains domaines, et cette injonction de pratiquer la foi du charbonnier dans les questions morales et sociales.

Certes, concède Comte, chacun devra dès lors appliquer à'ses cas particuliers la doctrine sur laquelle il aura fait acte de foi; mais, quant à la construction même de cette doctrine, chacun n’a d’autre droit légitime que d’en solliciter la rectification partielle, quand l’expérience a constaté qu’elle ne remplissait pas suffisamment son but pratique sous un rapport quelconque. C’est au pouvoir spirituel, averti de la sorte, qu’il appartient d’effectuer alors, dans la doctrine les changements convenables. Tel est du moins l’état normal du gouvernement humain; et, dans toute autre hypothèse, la société doit être regardée comme se trouvant en état de révolution véritable. — A mon avis, cet état normal est un idéal rationnel à réaliser par le progrès de l’expérience synthétisée dans l’espèce, — ce qui est aussi le cas du Contrat social dans l’utopie de Rousseau.

Aujourd’hui, reprend Comte, — afin d’appuyer sa suggestion politique essentielle et, plus tard, sa candidature à la papauté positiviste, — aujourd’hui, on admet bien la nécessité d’une doctrine sociale; mais on méconnaît encore la nécessité, non moins pressante, d’une classe (sacerdotale) ayant pour destination

spéciale et permanente de vivifier cette doctrine. Or une telle conviction incomplète, bien que politiquement stérile encore, puisqu’elle revient à désirer la fin sans accepter les moyens, ne saurait manquer de se compléter promptement quand elle sera très répandue. Peut-on en effet tarder bien longtemps à reconnaître que toute doctrine suppose des fondateurs , et exige absolument des interprètes ? Le peut-on surtout lorsque ces interprètes se produisent déjà spontanément (ainsi qu’en témoignent les publications d’Auguste Comte ?) C’est une regrettable habitude engendrée par la doctrine critique (celle des révolutionnaires) que de faire prédominer le point de vue purement matériel dans les considérations sociales. On finit par croire que les immenses avantages du mode industriel de la production dispensent de toute véritable organisation spirituelle. Au vrai, celle-ci n’est pas moins indispensable dans l’ordre des relations industrielles que dans l’ordre de la préparation militaire.

Enfin, elle est encore plus essentielle pour régler les relations de peuples à peuples. Et voilà pourquoi, à l’exemple du Moyen-Age catholique, il faut à la société positive qui va naître une organisation spirituelle. Tels sont les enseignements, fort intéressants, du cinquième opuscule de la jeunesse de Comte; son inspiration, si souvent mystique ne saurait surprendre grandement à la veille de sa folie déclarée; mais elle est demeurée, ensuite, celle de son existence théorique tout entière.

Je ne vois rien d’intéressant à tirer du sixième opuscule qui est daté d’aoùt 1823 après la guérison du malade, et intitulé : Examen du Traité de Broussais sur l’Irritation. Il y revient seulement, dans ses

dernières pages, sur le problème du pouvoir spirituel qui n’a pas cessé de hanter son cerveau puissant et maniaque; mais j’en utiliserai les données quand je traiterai plus amplement de l’obcession pontificale de Comte, après son entier épanouissement dans la pensée du vieillard.

Les diverses affirmations que je viens d’emprunter à ses publications de jeunesse font pressentir toute l’orientation ultérieure de sa pensée constructive. Une autre source précieuse de renseignements sur cette période de sa vie est sa correspondance avec son ami Valat. Il lui indique par exemple, dès le 21 mai 1824, ce que sera son premier ouvrage de longue haleine et il en trace le plan à peu près en ces termes : La politique doit devenir une science, et une science positive, car cela terminera l’époque révolutionnaire. Mais il y faudra un pouvoir spirituel représenté par un clergé. En attendant, obéissons aux gouvernements établis qui se valent tous, parce qu’ils ne valent rien ! — Attitude qui fut celle de Descartes, cet autre intéressant mystique. — A Valat, confident de sa pensée intime, Comte dit encore sa vocation irrésistible et l’œuvre de sa vie déjà tracée par avance : ce sera la constitution d’une philosophie scientifique ou positive d’abord; puis l’application de cette philosophie à la politique aussitôt que possible — d’où ses deux grands ouvrages, dont le second déçoit singulièrement si le premier a quelques mérites durables. — A cette époque, il formule encore ses projets d’avenir avec une certaine modestie et une réserve de bon goût qui disparaîtront trop rapidement de ses écrits, sous l’influence des déceptions de tout ordre que prépare la vie véritable aux mystiques; sous l’influence, en outre de la manie toujours présente en son étrange cerveau. Devenue soudainement aiguë en

1826, elle se calmera peu après, demeurera larvée pendant quinze ans, puis ressurgira lentement vers 1842 pour ne cesser de grandir ensuite jusqu’au terme de sa carrière.

On constate encore, dans ses lettres à Valat, qu’il est déjà l’admirateur de l’allemand Gall et de sa physiologie cérébrale hasardeuse; il la déclare positive ; mais il ne mentionne pas encore la prétendue « découverte » des instincts sympathiques sous le crâne humain par le savant d’Outre-Rhin. Il accepte ou même admire l’Economie politique telle que l’ont exposée Smith et Say, et restera, au total, fidèle à cette façon de voir, n’ayant guère condamné avec violence que les économistes plus récents, insuffisamment interventionnistes à son gré. Enfin, il résume fort nettement ses convictions essentielles le 25 décembre 1824 par cette déclaration péremptoire : « Nous

« sommes dans un état anarchique. En cent ans, « l’égoïsme finirait par tout détruire. C’est une vérité « qui a été mise en évidence complète par les hommes « d’état rétrogrades, Maistre, Lamennais (première « manière) et autres. Donc l’organisation spirituelle « de la société est nécessaire. Donc il faut un code « d’opinions politiques et morales démontrables. Mais, « jusque dans soixante ans d’ici, respect des institu- « tions existantes. » Tout cela reste saint-simonien de fond, l’originalité de Comte ne se manifestant que dans quelques modifications de détail aux enseignements de son maître; ces modifications vont être toutefois par lui développées avec méthode et ténacité, jusqu’à faire de ses propres ouvrages les manifestes d’un système assurément personnel, qui a exercé une durable influence.

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