‹ Auguste Comte et la philosophie positive (volume 2)Chapitre 41 sur 83 · I . Son agréé · texte numérisé non relu

I . Son agréé

les motivant avec soin et l'avertissant avec franchise que je méjugeais obligé de parler d'Arago; il devait donc loyalement m'avertir avant l'audience que le tribunal n'y consentait pas et ne point me laisser arriver, par suite de son silence, sous l'espoir naturel qu'on était disposé à m'entendre convenablement. Sa partialité était d'ailleurs évidente auprès du public , puisqu'il n'a pas une seule fois rappelé à la question l'agréé, ameutant ridiculement contre moi les morts et les vivants. En masse, les spectateurs ont dû sentir que je ne manquais pas de courage et que ma voix était comprimée.

c Quant aux mauvaises suites personnelles, je ne crains réellement rien , ayant pu convenablement dénoncer les menaces, de manière à en déjouer l'exécution. Je n'ai donc plus à m'occuper de cela, regrettant peu la perte de mon éloquence, que je retrouverai d'ailleurs en Cour royale, si je suis obligé d'y aller ; ce que je ne ferais qu'autant qu'on me refuserait la résiliation; or, cette issue est vraiment bien peu probable. Le mauvais vouloir du président envers des débats publics, qu'il peut croire, de très-bonne foi, inutilement irritants, ne préjuge absolument rien, âmes yeux, contre la disposition du tribunal à me rendre finalement bonne justice d'une telle usurpation.

c La manière dont je prends cela doit vous rassurer pleinement sur la réaction que j'en éprouve. Je suis sorti du tribunal dégagé et satisfait , sentant bien que, quoi qu'il arrive, je pourrais toujours tenir la tète très-haute devant qui que ce soit, et d'ailleurs .plein de confiance en l'avenir. Le bon M. Lenoir croyait ce soir-là me trouver fort abattu, et il a été agréablement surpris de me voir, à l'issue de mon dîner , corriger paisiblement une épreuve de ma corvée scolastique, et disposé d'ailleurs à m'acheminer aux Italiens, où, le matin, j'avais compté ne pas aller à cause iX d'insomnie, et où j'ai entendu et goûté un admirable chef-

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d'œuvre, la Semiramid$y qui m'a fait beaucoup de bien, en me tirant de Vignoble prosaïame de la journée. Depuia trois jours je dormais fort peu, par suite de l'agitation et de Yiïh certitude bien pardonnables à un homme qui livre sa pre^ mière bataille rangée à l'âge de quarante-cinq ans. Eh bien, jeudi soir, au retour de mes chers Italiens, j'ai parfaitement dormi sept heures consécutives, et je me porte maintenant à merveille. »

Ce récit permet de voir la vérité. M. Comte n'écarîvit pas plus son plaidoyer qu'il n'écrivait ses leçons pour ses eoun. Est-ce à dire qu'il improvisait 7 Pas le moins du monde, eieepté en quelques détails amenés par le sujet el où à la verve se sentait l'improvisation ; mais il pr^arait et clas* sait avec autant de précision que s'il eûl écrit. Son plaidoyer ne fut pas bon, sans doute, mais ce qui le gâta ce ftirent des interruptions auxquelles i) ne s'attendait pas. Sa demande au président de trois quarts d'heure d'audience n'avait pas eu d'autre but que de lui exposer quels sepaienl s''>s moyens de défense et de s'assurer ainsi contre lesiQter<» ruptions. Le président n'ayaht pas répondu, M. Comte expliqua ce silence en sa faveur. Le fait est que M. Comte ne pouvait pas plus être interrompu qu'un homme qui lit son cahier. Il le fut pourtant et se troubla beaucoup. Néanmoins il flit souvent bien spirituel ; ses appréciations portaient juste, mais plus elles portaient, plus elles irritaient le parti de M. AragOy représenté à l'audience. Il s'agissait ds science, de savants, de tripotage académique, et tout cela ne paraissait pas amuser beaucoup le tribunal, peu au ooqraBt peut-être de ces détails, et qui d'ailleura n'avait à juger que la conduite du libraire. Mais si M. Comte eût plaidé devant l'Académie des scienoes, il eût eu quelquefois les rieum de son calé, et qui sait? les rieurs se fussent penl-èlra trouvés parmi les meilleurs asûs de ses ennasBis. Quoi qu'il en soit 4u plaidoyer, son bon droit était évîdenl, ex

le 29 décembre, le Tribanal de coimnerce le consacra par 1q jugement anivapt :

Extrait du jugemerU rmdu le 29 décembre 1843 par lé Trtlitt-r nal de commerce de PariSj sur PaUUm mêentie j^ar M. Augusu Comte contre Jf. BacheUer^ au s^iet de TA vis de l'éditeur fiacé par ce libraire en tête du tome Yl^ e} dermer du Cours de philosophie positive.

« .... Attendu que^ dans cet ivû, M. Bachelier m s'est pas borné à récuser d*avw^ 1a solidarité des assertions de l'auteur, m^s qu^il y ajoute des eipressions inconvenantes envers M. Comte; que ledit 4vm n'a point été préalablement communiqué à M. Comte, lequel n'en a ou connaissance que p4r la publication de son voluma ;

f 4ttep€in qu'un éditeur ne peut faire arbitr^irementi dans UR ouvr^^ qu'il publie, aucune addition et suppr^sr. sion sans lo çonsenteipent formel de l'auteur ; et que les usages ooM^nts de la librairie s'opposent à ce qu'une portion quelconque d'une publication soit mise sous presse sans que l'édîtainr ^t d'aboi^l obtenu le bon à lif^ de l'auteur ;

« AtteiKlu que, dws la position respective où se trouvent ainsi les p#rtiea, tous rapporta de confiance inutuelle de-: viennent 4é^rmais impossibles ;

c Par ces motifs, le Tribunal ordonne :

« l« Que Bachelier sera tenu de supprima dans tous lea exemplaires nop écoulés, )e carton intitulé Àm de Péditeur^ placé avant Id préface du siiième volume de la Philosophie positive, fî ce, dans les huit jours du présent jugement, sous peine de cinquante francs de dommages-intérêts par chaque jour de retard, à quoi Bachelier serait contraint par toutes les voies d# droit et iqéme par copps ;

« S* Qu^ les Gonventiiiia primitivement arrêtées entra 1^ partina sont dès ce moment réailiéea, eq ce qui touche

le droit exclusif réservé à Bachelier de publier les éditions subséquentes dudit ouvrage, à la seule charge par l'auteur de n'en point émettre une nouvelle édition avant Tépuisement de la première :

« S^ Condamne Bachelier à tous les dépens; même au coût de l'enregistrement du présent jugement. »

Telle fut la fin du premier acte (c'est l'expression de M. Comte) de cette grave affaire ; les autres vont rapidement se dérouler. Le lecteur, maintenant que les choses sont sous ses yeux, peut se demander à bon droit quels furent les motifs irrésistibles qui poussèrent M. Comte à écrire cette préface et à lancer un défi qu'il était hors d'état de soutenir. Ces motifs, on peut les entrevoir dans oe fragment d'une lettre écrite le 29 décembre^ le jour même du gain de son procès à sa femme, dont les craintes n'avaient pas diminué, et qui se plaignait qu'il ne consultftt pas ses amis. < Vous me reprochez, en général, d'avoir les conseils en horreur; cela est bien absolu et trop tranchant. Il est vrai que, d'une part, je n'en demande que quand je sois réellement indécis, et, d'une autre part, que je ne m'adresse pas aux- personnes dont je sais d'avance la dispositicm correspondante. Mais cette double tendance n'a, ce me semble, rien d'étrange, et s'écarte peu de la pratique des gens raisonnables et fermes. Votre remarque était ici d'autant moins fondée, qu'à propos de cette fameuse préface, je puis dire avoir très-sérieusement consulté deux personnes un an et plus avant de la faire; comme M. Lenoir est l'une d'elles, il pourrait vous apprendre si, en le consultant à ce sujet, je cherchais simplement un compliment. Si j'avais, il est vrai, consulté tels autres amis, peut-être n'eussé-je pas fait cette démarche capitale ; mais je vous avoue que je le regretterais beaucoup à présent, non-seulement pour le plaisir de m*étre pleinement épanché, mais aussi quant à l'influence finale que cette mesure inattendue exercera sur

la consolidation d'une situation intdérable sans cela. L'expérieDce prouvera, j*espère, que j*ai mieux connu que vous le terrain sur lequel je marchais. En tout cas, plus j'y pense et repense, plus je me félicite d'avoir agi ainsi ; et cette sensation, prolongée longtemps après la verve de la production, mériie bien, de la part d'un homme raisonnable, d'être prise en sérieuse considération. Au fond, quelle plus belle occasion pouvais-je trouver, de m'expll* quer sur ma position que le volume final terminant, après douze ans de profonds travaux, où jamais je n'avais parlé de moi, un ouvrage qui parait destiné à marquer une époque importante dans le développement général de la raison humaine ? »

Trois motifs sont 'articulés, le désir de s'épancher devant le public, l'impatience qu'il éprouvait de dépendre d'une élection annuelle, et la confiance d'avoir désormais assez d'autorité pour s'en affranchir. Ces motifs font pénétrer assez avant dans le caractère de M. Comte ; et, s'ils en montrent la hardiesse, ils en montrent aussi la témérité. Ce qu'il tentait ici éfait contradictoire : il ne pouvait à la fois engager une lutte contre ceux dont il dépendait, et leur demander ou leur enjoindre de ne pas user de cette dépendance. Mais j'abandonne un thème où il est si facile de faire voir comme quoi il aurait dû faire ceci plutôt que cela ; et j'aime mieux, à la fin de cette année 1842, le considérer dans la haute position philosophique qui venait d'être conquise par l'achèvement du Système de philosophie positive. Le terme était enfin atteint, pour lequel sa vie s'était passée dans la méditation et la composition ; ill'était pour lui, qui, avec la satisfaction d'un grand esprit qui se repose, contemplait l'œuvre accomplie ; il l'était pour ceux à qui l'œuvre accomplie allait fournir un inépuisable enseignement.

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