‹ Auguste Comte et la philosophie positive (volume 2)Chapitre 45 sur 83 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Lettret de M. Comte à M. John Slnart Mill.

1. Sommaire : Lettre du 20 novembre 1841 , Parts. — H. Mill, qui ne connaissait M. Comte que par ses ouvrages, et sur qui ces ouvrages avaient eiercé une grande influence, se décida à entrer en communication directe avec celui qui l'instruisait, et à lui donner un témoigoage d'adhésion et de gratitude. C'est à cette ouverture que M. Comte répond.

« De nombreuses occupations m'ont empêché, monsieur, k mon grand regret, de répondre immédiatement à la lettre, aussi honorable qu'intéressante, que j*ai eu le plaisir de recevoir de vous le 1 2 de ce mois. Je m'empresse de profiter d'un premier instant de loisir pour vous témoigner, quoique trop faiblement, ma profonde reconnaissance d'une telle communication, dont votre rare modestie ne vous a pas permis de sentir tout le prix.

« Par goût et par raison , je vis extrêmement isolé du monde vulgaire, même intellectuel, ne connaissant d'autre distraction habituelle que de suivre assidûment, pendant notre saison musicale, l'opéra italien. Depuis plus de trois ans, j'ai augmenté systématiquement cet isolement en m'abstenant scrupuleusement de toute lecture de journaux quelconques, même mensuels ou trimestriels, et je me trouve trop bien d'une telle hygiène cérébrale pour la changer maintenant, vu la facilité que j'en retire de ro'élever et de me miiintenir sans effort h des vues habituelle*

LETTRES DE M. GQIfTB A M. JOHN STUART MILL. 423

ment plus géDénles aussi bien qu'à des sentiments plus purs et plus impartiaux. Mais, malgré ce régime , que je crois nécessaire à la plénitude de ma vie philosophique, je suis loin d*étre indifférent à l'action de mes travaux sur notre vie intellectuelle, quoique je n'aie guère ainsi ni le temps, ni les moyens de m'en apercevoir. J'ai eu de bonne heure l-avantage de ne me faire aucune grave illusion sur le degré de popularité dont une telle élaboration était réellement susceptible aiiÛourd'hui, et je n'ai jamais visé à agir immédiatement que sur une centaine environ de penseurs dispersés çà et U dans notre Europe. Toutefois, à raison même de cette restriction, vous concevez, monsieur, combien je dois attacher d'importance à recevoir de temps en temps des témoignages spontanés aussi précieux, aussi décisifs, aussi encourageants que celui dont vous venez de m'honorer , et qui me font directement sentir que les cerveaux les plus avancés vibrent essentiellement à l'unisson du miei^. Sans de telles récompi^nses, nécessaireipent trèsrares, j'entretiendrais, peut-être bien difficilement, l'infatigable constance indispensable à la longue et pénible téctie que j'ai entreprise dès ma première jeunesse. Je dois, à cet égard , une reconnaissance plus spéciale aux penseurs anglais, chez lesquels, ce me semble,' mes travaux ont été beaucoup plus accueillis que partout ailleurs, même en France. Le seul article d'appréciation qui ait encore été entrepris à ce sujet, du moins à ma connaissance, est celui de ihe Edinburgh revkWy en juillet 1838, dont votre honorable concitoyen M. Grote m'a forcé, d'une manière si aindable, de prendre connaissance, malgré ma rigoureuse abstinence de lectures semblables; quoique ce jugement ne se rapporte qu'aux deux premiers volumes, sa parfaite spontanéité m'a montré avec quelle loyauté et quelle élévation vos grands critiques comprenaient leur mission. J 'attache maintenant d'autant plus de prix à de tels encou«

ragements, que, déjà constitué par ]a nature de mon élaboration philosophique en lutte nécessaire et permanente avec tous les esprits théologiques et surtout métaphysiques, je suis conduit, dans le sixième et dernier volume, qui paraîtra le printemps prochain, à attaquer aussi, quoique sous un autre aspect, mais d'une manière qu'on me pardonnera peut-être encore moins, les rudiments d'esprit positif qui sont déjà officiellement installés chez nous , c'est-à-dire les corporations savantes, dont l'empirisme et l'égoisme constituent aujourd'hui, principalement en France, l'obstacle peut-être le plus dangereux à la rénovation finale, en s'opposant aveuglément à toute généralisation quelconque par suite d'une déplorable prolongation du régime provisoire de spécialité dispersive qui a dû longtemps diriger le développement préparatoire de la science moderne. Vous jugez, monsieur, combien il m'est doux, au milieu de tant de sortes d'ennemis naturels, de me sentir, quoique au loin, en harmonie spontanée avec quelques éminents penseurs. Quoique votre scrupuleuse modestie vous ait conduit, monsieur, à exagérer la part que mes écrits ont pu avoir sur votre développement philosophique, la réflexion me rappelle aussitôt que, chez des esprits d'une vraie valeur, une telle influence ne peut consister qu'à stimuler, en temps opportun, un essor dont la spontanéité nécessaire constitue la principale condition. Le benthamisme, où vous avez d'abord vécu, est une preuve sensible de la conformité naturelle de nos tendances intellectuelles, indépendamment de tout contact; car cette doctrine, la plus éminente dérivation de ce qu'on nomme l'économie politique , me semble , comme à vous, surtout pour l'Angleterre, une préparation immédiate à la positivité sociologique. Si j'ai moi-même évité cette phase, cela tient sans doute à des circonstances personnelles d'éducation qui, m'ayant imbu dès mon enfance des rudiments de la vraie

méthode positive , m'ont permis de sentir à temps combien Bentham avait imparfaitement compris cette méthode» malgré sa tendance évidente à la faire partout prévaloir.

< Ces explications sommaires vous feront aisément concevoir, monsieur, combien j'ai dû attacher de prix aux nobles ouvertures de relations que vous avez daigné me faire, et combien je serais heureux de toute occasion qui, soit par écrit, soit encore mieux par conversation, me permettrait d'y donner suite, ou en répondant à de judicieuses objections, ou en examinant d'intéressantes communications. Votre lettre m'est arrivée précisément à l'époque où je venais d'arrêter, pour mon dernier volume, une importante mesure philosophique que j'y proposerai directement, et qui consisterait dans l'institution spontanée d'un comité européen, chargé, en permanence, de diriger partout le mouvement commun de régénération philosophique, quand une fois le positivisme aura enfin planté son drapeau ou plutôt son fanal au milieu du désordre et de la confusion de notre siècle ; ce qui sera, j'espère, le résultat naturel de l'entière publication de mon ouvrage. Le comité permanent, composé, du moins au début, d'une trentaine de membres tout au plus, représenterait les diverses populations de l'Occident européen, qui, depuis Charlemagne, ont toujours marché énergiquement d'une manière plus ou moins prononcée, soit dans le développement temporaire du système catholique et féodal et dans sa désorganisation ultérieure, soit dans l'essor à la fois industriel, esthétique, scientifique et philosophique qui a formé les rudiments de notre sociabilité moderne; tout le reste de l'Europe et du globe me semble devoir demeurer encore longtemps en dehors de cette association, qui constitue les éléments de la grande république européenne , dont nous sommes deux concitoyens. Vous comprenez, monsieur, comment, au mi-

lieu de ces pensées , j*ai dû être profondément satisfiut 4t votre lettre qui m'indiquait , de la manière la moins équivoque, combien l'Angleterre, malgré son affaissement |diilosophique, était déjà prête à fournir son contingent dans une tell^ réunion d-élite. J'avais préalablement appris avec beaucoup de satisfaction, par une eiplicatipn incidente de M. Marrast, que votre sage énergie avait heureusement résisté aux aveugles obsessions de vos amis vers la vie parlementaire. Une raison bien éminente a pu seule vous faire sentir combien votre activité philosophique pouvait être infiniment plus utile eh restant étranger au point de vue trop journalier de la critique parlementaire , qui tend directement à empêcher toute habitude régulière d'un point de vue général en un temps où la généralité des conceptions constitue précisément le principal besoin social. Quelque rationnelle que soit vptre résolution , elle est si contraire àux mœurs dominantes où tout pousse à l'action immédiate, qM'elle supposa à la fois une juste.<i8e et un courage dont je vous félicite bien sincèrement, en espérant que révolution humaine, si indépendante aujourd'hui de ces viiins bruits de nos tribunes» en profitera solidement. L'organisation d'une large action philosophique, en dehors de toute action politique, me semblp maintenant, en Angleterre comme en France, la mesure la plus capitale et la plus urgente. L'affaissemeiH politique qu'on y éprouve également ne tient qu'à l'insuffisance constatée de la phi* losophie négative, qui, seqle, a dirigé jusqu'ici le grand mouvement révolutionnaire, et n'a d'issue possible que par l'essor d'une autre philosophie, assurant spontanémwt aussi bien Tordre que le progrès, et pouvant même, seule» contenir efficacement aujourd'hui l'imminente irruption des théories métaphysiques subversives de toute sociabilité, en faisant prévaloir l'examen, inflexible, paais calme, des dfvoirs propres aux diverses classes «ur la discussion , aussi

vaine qu'orageuse, des droits individuels. Je trouve comme vous, monsieur, que la philosophie purement négative a été comprimée de nos jours, surtout en Angleterre, avant d*y avoir achevé s^ tâche; mai# cela était cert#iqem9nt inévitable, depuis que le besoin de réorganisation a été mis partout en pleine évidence, la société ne pou van vivre de simples négations. Cet affaissement spontané doit d'ailleurs devenir un stimulant de plus pour accélérer l'essor de la philosophie positive, dont l'ascendant peut seul terminer réellement l'opération révolutionnaire elle-même , quoique ce ne soit là pour elle qu'une application accessoire; parce que, seule, cette philosophie pourra permettre l'entière suppression politique des derniers restes du régime ancien. J'ai toi^ûurs désiré qu'une lutte directe pût enfin s'engager entre Técole franchement rétrograde représentée aiyourd'hui par le pur catholicisme, et notre naissante école positive. Quoique j'aie peu d'espoir d'amener directement la bataille sur ce terrain net et décisif, j'avoue que je vois avec plaisir , dans les conséquences naturelles des événements contemporains , tout ce qui peut tendre à nous rapprocher d'une telle position de la question, par l'élimination graduelle des intermédiaires métaphysiques, qui désormais sont à mes yeux la principale cause du prolongement actuel de la confusion des idées et de l'indécision des débats.

< Je regrette beaucoup, monsieur, que mon inexpérience de la langue anglaise ne me permette point , par une pré* cieuse réciprocité, de vous adresser, comme vous l'avez fait envers moi, dans votre langue maternelle, ce libre et rapide épanchement philosophique. Mais votre lettre prouve une telle connaissance familière du véritable esprit de la langue française, que je pe crains nullement de vous fatiguer par ce mode d*ei^tretien , si toutefois vous pouvez suf»

fisammenl déchiffrer ma mauvaise écriture, empirée aujourd'hui par de mauvaises plumes. >

2. SOMMÀiRB : Lettre du 4 mars 1842, Paris.— Dans cette lettre, M. Comte se félicite de Padhésion que M. Mill donne au principe de la séparation entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Cependant on voit par cette même lettre que l'accord sur le principe ne s'étendait pas à toutes les conséquences. Si on n'avait que la lettre de M. Comte, on connaîtrait mal peut-être sur quoi portait la dissidence secondaire. Si j'ai bien compris les idées de M. Mill, elle portait sur ceci : tandis que M. Comte pensait que le pouvoir spirituel devait être non-seulement séparé du pouvoir temporel par la nature des travaux, mais encore constitué en un corps spécial chargé de le gérer, M. MiU pense que la séparation de nature suffit, et qu'il n'est pas nécessaire qu'il y ait dans la société un corps qui l'exerce ; en un mot, suivant lui, la théorie doit à la fois être tenue rigoureusement distincte de la pratique, et émaner, non d'un corps spécial, mais de tous ceux qui la cultiveront, quelle que soit leur position dans la société.

c Très-convaincu que les retards de vos réponses sont pleinement involontaires dans une correspondance naissante à laquelle il est évident que vous voulez bien attacher un prix réel, je m'empresse de profiter d'un demi-loisir momentané pour répondre plus promptement à votre lettre du 25 février que je n'ai pu le faire aux précédentes ; cet empressement m'est d'ailleurs inspiré par une sorte de reconnaissance spéciale pour la parfaite satisfaction que m'a causée dimanche matin la lecture d'une lettre qui témoigne si complètement de votre sympathie philosophique. Je ne saurais vous exprimer assez vivement, en effet, combien je suis heureux de voir un esprit, aussi judicieux et aussi indépendant que le vôtre, conduit par ses propres méditations à adhérer au point le plus délicat peut-être et en même temps le plus décisif de ma doctrine politique, pour la recti6cation du préjugé le plus profond et le plus universel, comme aussi le plus désastreux de tous ceux qui régnent aujourd'hui. La séparation systématique des deux puissances élémen-

taires, spirituelle et temporelle, constitue certainement la principale condition du dénoûment de la situation actuelle* Or, il n'en existe aujourd'hui quelques notions que parmi les penseurs de Técole rétrograde, surtout en Italie , où cette conception est radicalement vidée et annulée par une aveugle tendance à la rattacher exclusivement à la philosophie théologique, désormais pleinement impuissante, et qui, même au moyen âge, rendit si précaire et si imparfaite la première tentative de sa réalisation fondamentale ; en sorte que, chez de tels penseurs, cette théorie ne conduit, au fond, qu'à une pure théocratie, aussi dangereuse que chimérique. C'est seulement chez l'école progressive qu'un semblable principe peut réellement fructiGer désormais, de manière à dégager entin la marche révolutionnaire de la routine métaphysique oîi elle est maintenant entravée et qui ne peut qu'entretenir indéfiniment des débats inextricables tant qu'on s'osbtinera à confondre la réorganisation spirituelle dans la réorganisation temporelle. Aussi, ai-je toiyours vivement désiré de voir poindre de ce côté une pareille conviction ; mais vous êtes le seul jusqu'ici qui m*ayez fait éprouver, à cet égard, une véritable satisfaction; partout ailleurs, je n'ai encore trouvé que des demi -appréciations aussi stériles que fugitives. Malgré que mon évidence soit très-intime et fort ancienne sur un sujet que déjà je traitais directement il y a seize ans, vous savez combien il est pénible de se sentir penser tout seul, et vous concevez par suite avec quel plaisir j'ai dû accueillir votre adhésion spontanée, qui dépasse même mes espérances antérieures. Non-seulement nos vues convergent sur le principe essentiel ; mais je crois d'ailleurs que les divergences secondaires sont bien plus apparentes que réelles, et qu'elles se dissiperont bientôt d'après une sufûsante explication mutuelle. Outre ^ue je reconnais, comme vous, la nécessité d'un certain degré de vie active,

pour eompléter el préciser rédticatioh spéculative, j'admets de plasqueleseonvenanees spéciales de la situation actuelle, oà ces deux pouvoirs sont intimethent confondus, peuvent autoriser et quelquefois obliger les philosophes, dans l'intérêt général de la régénération finale, à participer exceptionnellement à la vie politique directe, quoiqu'une telle dispersion leur ofTre beaucoup d'écueils et qu'elle exige des principes bien arrêtés pour ne pas dégénérer en déviation réelle. Une note importante, mais probablement trèspeu remarquée à la fin du premier chapitre de mon quatrième volume : est immédiatement destinée fi tnénager, sans inconséquence, une telle ouverture. Pour formuler ma pensée à ce sujet par un exemple sensible, relatif â une grande opération, il me suffit, par exemple, de blftmer le philosophe Gondorcet pour s'être laissé introduire dans notre glorieuse GonVBntion, où dominaient et devaient dominer les hommes d'action, au point de vue desquels il ne pouvait être convenablement placé; d'où est résultée la fausse position qu'il a si cruellement expiée. Mais, au contraire, j'aurais trouvé fort naturel qu'il développât une grande activité dans la société des Jacobins, qui, placée en dehors du gouvernement proprement dit^ constituait alors spontanément une sorte de pouvoir spirituel dahs cette combinaison si remarquiy^le et si peu comprise qui caractérise le régime révolutionnaire. Sans aucune autre indication, vous pouvez, je crois» entrevoir dès ce moment que notre concordance sur ce point capital est encore plus complète que nous n'avons déjà dû le croire d'abord l'un et l'autre. Quant au principe fondamental, je ne saurais trop vous remercier de l'appréciation profonde et lucide manifestée par les formes concises et décisives de votre précieuse lettre, et si bien résumée par votre heureuse expression de pédaniocratie pour caractériser l'utopie dan* gereuse du prétendu règne de Tespril, au styet duqud je

juge essentielleinent comme vous l'exemple irréeusable de la Chine. La nécessité et la nature de l'antagonisme continu sans lequel la progression humaine serait impossible , n'ont jamais été, ce me semble, mieux senties ni mieux établies. Intimement conraibcu que, dans la régénération philosophique, le pas le plus difQcile consiste à déterminer l'tinion réelle de detut intelligences vraiment originales, Yous concevez quel noble espoir une telle convergence m'autorise rationnellement à concevoir.

< Son importance est d'autant plus grande à mes yeux que la combinaison de l'esprit français avec l'esprit anglais me parait aujourd'hui la plus convenable et la plus décisive de toutes celles qiie doit exiger la nouvelle synergie européenne des cinq populations occidentales. Ce n'est pas que l'Angleterre me semble^ après la France, la mieux préparée aujourd'hui à la régénération positive : j*établis, dans mon sixième volume, que l'Italie et même l'Allemagne en sont réellement moins éloignées, par suite de la désas* treuse influence que le protestantisme organisé et la suprématie aristocratique ont dû exercer sur le développement politique de TAngleterre. Mais si, au lieu de considérer les Diasses, on envisage seulement le mouvement intellectuel chez les esprits cultivés^ je suis convaincu, au contraire, que le génie anglais sera plus favorable qu'aucun autre fe l'élaboration philosophique de la réorganisation moderne, qui pourra même, à certains égards, être mieux accueillie en Angleterre qu'en France, surtout parmi les savants. Aussi^ ne suis-je nullement surpris que ma nouvelle piiilosophie ait été j usqu'ici mieux appréciée par les penseurs anglais que par tous les autres, vu l'originalité plus prononcée et la positivité plus complète de ceux qui, étiez vous, s*élèvent et se maintiennent au point de vue spéculatif, dans un milieu éminemment pratique. Tandis que les savants français enrégimentés me sont, à quel-

ques exceptions près, essentiellement bosliles, je ne serais pas étonné que les vôtres sympathisassent bientôt avec moi, malgré le commun entraînement du régime de spécialité...

< Quelque longue que soit cette lettre, je ne dois pas la terminer sans répondre sommairement à l'honorable con* fiance que vous me témoignez au sujet de la physiologie cérébrale. La fôèbeuse nécessité philosophique où Gall s'est trouvé de formuler en détail l'analyse phrénologique a tendu plus tard à discréditer une telle conception auprès des esprits sérienx et à la laisser exploiter par de misérables intelligences qui l'ont fait dégénérer en un vulgaire charlatanisme. Aussi je ne m'étonne pas qu'elle soit généralement méconnue en Angleterre, quoique déjà fort appréciée ici de beaucoup de penseurs avancés. Hais je puis vous assurer que je n'en ai nullement exagéré la valeur fondamentale dans le troisième volume de mon ouvrage ; malgré tous les vices radicaux d'une vaine localisation, elle a certainement constitué la véritable prise de possession finale par l'esprit positif des études intellectuelles et morales relatives à l'individu, sauf une meilleure harmonie avec l'examen de l'espèce. Les principes essentiels^ anatomico-physiologiques, sur la pluralité et l'indépendance des organes ou des forces, et même sa première délinéation générale du cerveau en trois régions correspondantes aux trois ordres de manifestations, posent, à mon gré, les premières bases d'une théorie vraiment rationnelle de la nature humaine.... Un aussi bon esprit que le vôtre pourra aisément écarter la spécialisation hasardée des oi^anes, et même Tévidente irrationalité de plusieurs analyses psychologiques, sans rien perdre cependant d'une source d'instruction extrêmement précieuse, qui donne de l'homme une plus juste idée qu'aucune théorie antérieure et que je regarde comme indispensable aujourd'hui à l'entier dé-

veloppement de la capacité philosophique. En ce qui me concerne, elle m'a certainement beaucoup servi, et vous avez dû voir, dans mes quatrième et cinquième volumes, quel usage étendu j'en ai pu faire en évitant toute discussion déplacée ou prématurée. >

3. Sommaire : Lettre du 5 avril 1842, Paris. —M. Comte exprime ce qu'il exprima un peu plus tard dans la Prérace du VI* volume de la Philosopjiie posUive, à savoir que, devant subordonner les géomètres, qui jusqu'ici ont eu la préséance, aux biologistes et aux sociobgistes, il excite leur haine contre lui et met en danger sa position, qui dépend d'eux. On remarquera son opinion sur le catholicisme anglican ou puyséisme et sur l'ultramontanisme du clergé français.

< .... La sincère sympathie que vous voulez bien me témoigner si vivement au sujet de ma position personnelle, m'a profondément touché, outre qu'elle m'est d*un heureux augure quant aux garanties réelles qu*une semblable impression^ quoique beaucoup moins active sans doute, chez un grand nombre de penseurs indépendants, peut m'offrir contre les dangers individuels, probablement inhérents à la pleine liberté de discussion dont j'ai dû user, dans le dernier volume de mon ouvrage, envers le régime scientiGque actuel. Je suis peut-être le premier philosophe qui n'aurait en aucun cas défiguré ni violé la vérité ; ce qui n*était guère possible en effet que dans notre siècle, et en France seulement. Mais il serait certes fort étrange que, après avoir ouvertement bravé les plus puissantes croyances, je pusse reculer devant les préjugés propres à nos coteries scientiGques, quand le cours naturel de mon sujet m'y conduisait forcément ; et c'est pourtant la seule partie de mon opération philosophique qui puisse, au fond, me faire craindre de véritables dangers personnels. Ayant affaire alors à des personnes malheureusement dépourvues, la plupart, de toute haute moralité, je n'ai d'abri que par l'opinion publique, seule puissance qui leur soit redou-

Uible; audstje me propose de me placer directement sous la pt*ètëetion formelle du public 6ui*ëpéeb, auquel j'etpliquerai par une préfacé spéciale les motifs essentiels d'un tel recours. Je compte, eii eflTét, comme vous, que là puissante réaction ainsi déterminée par les persécutions que pourront me susciter les haines scienti G ques, compenserait essentiêiletnent, en ce qui hfie concerne, la perturbation matérielle qui en résulterait d'abord; et celte coniâction est très-propre à diminuer des inquiétudes qui, d^ailleurs, ne sauraient aucunement affecter raccomplissement de mes devoirs philosophiques. ...

« Outre votre bienveillante sympathie, je me fais d'autant moins de scrupule d'insister autant sur ma condition personnelle que, par une coïncidence nécessaire, la crise & laquelle sans doute elle sera prochainement soumise constitue, à mes yeux, la première hianifestation directe d*une crise générale tout à fait décisive, qui va spontanément s'opérer dans la constitution actuelle du monde scientiQque. A partir de la grande impulsion donnée par Bacon et Descartes, tant que la méthode à dû subir ses diverses élabo • rations fondamentales, les géomètres ont dû prévaloir naturellement, puisque c'est d*eux qu'émane d'abord la positivité. Proclamée en principe au dit-septième siècle et développée en fait pendant le siècle suivant, c'est de nos jours que leur prépondérance provisoire a été complètement réalisée; or, c'est précisément alors qu'elle doit cesser, par iluite de l'extension définitive de la méthode positive à la science de l'honome, d'abord individuel, puis social, qui, par sa nature, doit certainement Redevenir prédominatite, comme elle l'a été en temps normal sous le régime ihèologiqueet raémé, après. Sous le régime métaphysique. La secousse philosophique imprimée par mon ouvrage ne fera réellement que donner le branle systématique à cette nouvelle coordination finale des forœs scientifiques, désor*

miûs 4i9cipliaée9 surtout par le^ biologistes et les sociologistes, tandis que lei géomètres et les physiciens passeront k )eur tour au second rang. C'est ainsi que s'explique la haipe instinctive dont tant de ces messieurs m'honorent, et qui lie pourra que se développer par le conflit que j'élève. Mais aussi la même appréciation sociologique me montre djes appuis naturels che? Içs biologistes, qui, au fond, sont aujourd'hui opprimés par les géomètres, surtout dans les constitutions académique», et spontanément disposés à seconder mes efforts pour relever cenven4^1ement la dignité supérieure de leurs travaux. Sous une impulsion, en partie spontanée, et due en partie ^ mon action inaperçue, j'aperçois déjà parmi eux quelques-uns des plus éminents qui commencent à sentir noblement cette nouvelle nécessité* Malheureusement, en ce qui me concerne personnellement, c'est des géomètres et non des biologistes que dépend augourd'hui ma situation matérielle. Mais, quand même je deviendrais par là moqientanément victime de cette grande lutte inévitable, je suis ainsi certain de l'appui final qu'elle fournira à mes idées.

« Je vous remercie beaucoup de vos détails, nouveaux pour moi, sur l'étrange avènement du ctukolicmne mnglieûn^ comme émanation spontanée de notre école rétrograde depuis de Maistre. Cette nouvelle phase ne m'étonne nullement, et rentre pldnemmt dans ma théorie hiatorique, qui indique la réaction rétrograde comme ayant dû spéculativement devenir plus systématique, malgré les inconséquences antérieures, à mesure que l'ébranlement français a dévoilé la tendance finale vers une rénovation totale. Cette circonstance était d^à anqiMicëe, en quelque aorle, par l'élimination graduelle da galiicanisaie; car» soiu rinstnictioa de l'illuatua de Maistre, nos prêtres frsA^ om enfin compris que l'ultramontanisme étaK seul eonséqueat

à leurs principes essentiels. Plus l'école positive caractérisera sa marche réelle, plus on doit voir se développer une telle concentration rétrograde, dans laquelle seront un jour enveloppés jusqu'aux déistes eux-mêmes, avant le plein ascendant social du positivisme, pour lequel, d'ailleurs, une telle coordination de ses adversaires est au fond bien plus favorable que contraire, puisqu'elle tend à donner enfin aux luttes philosophiques un caractère pleinement décisif, où les positivistes devront seuls surmonter la coalition, du moins spéculative, de toutes les anciennes forces philosophiques, aussi bien métaphysiques que théologiques. »

4. Sommaire : Lettre du 29 mai 1842 » Paris.-— On a vu dans la lettre 2 que M. Miil s'était senri du mot de pédarUocratiê pour caractériser le prétendu règne de l'esprit. H. Comte demande la permission d'user de cette expression qu'il trouve excellente et dMndiquer à qui il la doit. M. Hill avait reconnu dans la philosophie positive la seule doctrine qui permit, sans aucun sacrifice, de rendre justice entière an passé; service que, de mon côté, je ne puis assea louer; car c'est grÂce à cette même philosophie que j'ai pu et pourrai, tout en restant rigoureusement fidèle aux principes, écarter les dénigrements qui s'attachent si volontiers, sous l'inspiration de la philosophie négative, aux époques religieuses tant polythéiques que monothéiques. A la fin de cette lettre on voit poindre l'idée qui devint plus tard le Calendrier poHtiviite^ utile et ingénieuse composition qui ne remplacera pas, je pense, le calendrier usuel, mais qui est si propre à diriger un cours d'histoire générale.

« .... J'aurai encore un nouvel et extrême eiOTort dans le dernier de ces trois chapitres (les trois derniers chapitres du Système de philosophie posiUf>e\ où il faut que j'ose, sans tomber dans l'utopie, directement apprécier l'avenir de la philosophie positive, successivement envisagée dans sa triple influence continue, intellectuelle, morale et sociale ; mais, si mon élaboration sociologique n'a pas avorté, ce qui a pu paraître hasardé dans l'annonce de 1830 devra sembler aujourd'hui une déduction inévitable, quoique hardie, des principes déjà posés....

LETTRE DE M. GOMT£ Â M. JOHN STUÂRT MILL. 437

« Outre la satisfaction toujours nouvelle que me cause notre heureux correspondance et que raon isolement systématique me rend particulièrement précieuse dans ces instants de mélancolie, quelquefois douce, plus souvent douloureuse, qui accompagnent d'ordinaire toute profonde contention cérébrale très-prolongée, j'ai aujourd'hui un motif spécial de ne pas différer davantage ma réponse ; car j'ai besoin d'avoir à la fois votre avis et votre assentiment sur une petite mesure que vous seul devez décider. II s'agit de votre expression de pédantocratie^ qui m'a paru si profondément heureuse pour qualiGer en un seul mot ce que je n'ai pu désigner encore que par une certaine périphrase, que non-seulement je m'ensuis déjà personnellement servi dans la conversation, mais que je voudrais bien en gratifier le public, dans une petite note sur la partie de mes conclusions politiques où je reviens naturellement à cette utopie profondément perturbatrice, qui constitue peut-être aujourd'hui le plus grand obstacle à l'établissement d'une véritable harmonie entre les théoriciens et les praticiens en politique. Or, un mot qui résume si parfaitement l'appréciation raisonnée que j'ai osé faire d'une telle aberration me semble susceptible d'une véritable utilité, que son apparence satirique, quoiqu'il ne soit au fond que trop exact, serait loin d'ailleurs d'altérer, surtout en France. Toutefois, je ne me permettrais pas de le divulguer sans votre autorisation formelle, quoique vous y attachiez sans doute beaucoup moins d'importance que moi. Je vous demande même la permission de vous nommer à ce sujet, sans me borner à attribuer vaguement l'expression à « l'un des plus émic nents penseurs dont l'Angletere puisse aujourd'hui s'ho- < norer. » II y a même, à mon avis, une véritable utilité philosophique à profiter de cette heureuse occasion pour faire ainsi connaître Tintime approbation qu'un esprit aussi distingué et 9ussi justement considéré que le vôtre accorde

à une théorie sévftre, qui doit blesser profondément Torgaeil et Tambition de la tourbe spéculative....

« Je vous renouvelle mes remerciments anticipés pour rhonorable justice que votre modestie et votre loyauté vous disposent à rendre i mon efifort philosophique dans l'ouvrage que vous allez publier et dont je regrette que la publication soit un peu retardée, mais en espérant toutefds qu*il en résultera, de votre part, la possibilité d'une appré* ciafion plus complète. Outre la haute utilité d'un tel jugement pour fixer Tattention des penseurs européens sur la nouvelle philosophie, vous êtes, je l'espère, bien convaincu maintenant qu'un pareil suffrage constitue la plus noble récompense personnelle à laquelle j'aie jamais aspiré. N'ayant jamais compté sur la gloire immédiate, et m'étant toujours proposé l'approbation d'une cinquantaine d'esprits tout an plus, dispersés çà et là en Europe, il m'est bien doux d*avoir aussi complètement acquis une des plus éminen tes sanctions que puisse m'offrir ce public d'élite, qui nécessairement tratne tout le reste après lui (voy. p. S67 et suiv.). Cela compense non-seulemént beaucoup de fatigue, mais même d'amertumes et de chagrins....

« Vous êtes peut-être le seul, du moins à ma connaissance, qui ayez convenablement senti, c'est-à-dire de cœur autant que de tête, cette attribut caractéristique de la philosophie nouvelle, de pouvoir, sans aucune inconséquence ni sans un vain éclectisme, sympathiser avec les efforts qui semblent le plus inconciliables. Rien ne sera plus propre sans doute à manifester sa supériorité fondamentale sur toutes les philosophies en circulation, quand la concurrenoe pourra réellement s'établir, que l'accomplissement de cette condition vraiment décisive. Nous pouvons rendre bonne et pleine justice à tous nos adversaires, et ils ne peuvent aucunement nous la rendre sans renoncer à leurs vaine principes. Il est inipossible que le public impartial ne soit

pas, à la longue, profondément touché d'un tel contrasta suffisamment développé. Du reste, nom ne faisons par li» au ibnd, qu'anticiper sur l'avenir social, c^ qui est toujours le vrai but des efforts philosophiques ; car j'espère bien« 91 je vis assez longtemps, commencer à voir poindre un sy^ * tème régulier de commémoration usuelle en l'honneur des hommes et des choses qui, en un temps et par un mode quelconque, out réellement secondé la grande évolutjio^ mentale, comme vous m'en verrez faire l'indication formelle dans ce dernier volume ; c'est une des institutions les plus propres, sur une grande échelle, h consolider et accélérer le développement moderne, à la fois mental et moral.... »

3. Sommaire : Lettre du 19 jain 184), Paris. — Dans sa lettre 3, H. Ceinte avait recomman<lô à M. Mill d'étudier, pour ae fair« un0 bonne tliédrif sur les fonctioDS cérébrales, les ouvrages de Gall. M. Mill suWit ce conseil; mais l'efTet n'en fut pas tel que ÎI. Comte Tavait attendu; il. Mili ' ne montra aucune dispositioil à accepter les doctrines pbrénolo|(iqu«8. N. Comte revient jd^s la présente lettre sur ce sujet, que moi-méms j'aurai lieu d'examiner dans le troisième cnapitre de la troisième partie.

« .... l*ai maintenant achevé la moitié la plus difficile et la plips décisive de mon extrême opération philosophique, et j*ai été ainsi conduit involontairement h refaire, en quelque sorte, pour notre temps et à ma manière, l'équivalent actuel du discours de Descartes sur la méthode, resté intact depuis deux siècles, et auquel j'ai osé substituer enfin, dans la même direction, une conception nouvelle, principalement caractérisée par la prépondérance logique du point de vue social, que Descartes avait, au contraire, été forcé d'écarter avec soin....

« Je ne suis pas très-étonné du premier effet que vous a produit la lecture de Gall, quoique, à vous parler franche* ment, je présumais que vous seriea plus touché de salumi-

neuse critique fondamentale des théories métaphysiques de la nature humaine. Mais permettez-moi de ne pas m*en tenir à cette impression initiale ni aux objections trop peu caractérisées qu'elle vous a suscitées; car je suis très*persuadé, par plusieurs autres expériences analogues, que votre appréciation sera bientôt profondément modifiée à ce siget par la seule influence spontanée d'une lente élaboration personnelle qu'aucune discussion ne saurait maintenant suppléer. Outre les embarras ordinaires de la nouveauté, surtout en un semblable sujet, la position philosophique de Gall, et, accessoirement, son insufDsance personnelle ont mêlé tant de graves aberrations à l'intime texture de sa théorie , qu'elles doivent s'opposer fortement à la juste appréciation de ce qu'elle renferme à la fois de profondément capital et d'essentiellement neuf. La nécessité de localiser où il s'est trouvé et sans laquelle, je persiste à le croire, il n'eût exercé aucun suffisant ébranlement philosophique, a principalement constitué chez lui une source féconde de vues hasardées ou même fausses, et de concefK tions irrationnelles, devenues ensuite bien autrement choquantes entre les mains des charlatans ou des hommes sans portée qui ont prétendu jusqu'ici à sa succession. En outre son insuffisante connaissance de la zoologie et de Tanato* mie comparée ne lui a pas permis de lier assez intimement sa théorie cérébrale à l'ensemble de Tétude de l'organisme. Je crois même, comme vous, que son analyse préalable des forces fondamentales, soit mentales, soit morales, n'a pas été conçue avec assez de profondeur ni accomplie avec assez d'exactitude. Le nombre des organes m'a toujours paru surtout beaucoup trop grand ; néanmoins, sans m'ëtre assez spécialement occupé de cette détermination, je ne pense pas, à vue d'œil, qu'on puisse admettre moins de dix forces distinctes (intellectuelles ou affectives) sans tomber dans la vaine subtilité des rapprochements meta*

LETTRES DE M. COMTE A M. JOHN STUART MILL. kk\

physiques, ni plus de quinze sans altérer Tintime solidarité de la nature humaine. Mais, quoi qu'il en soit de tous ces graves défauts et de beaucoup d'autres, les uns inévitables, les autres évitables, je persiste à regarder comparativement l'ensemble de la théorie de Gall comme ayant non-seulement ouvert la voie à la réduction de ces études à Fétat positif, mais même déjà grandement amélioré la conception philosophique de notre nature morale et mentale. Ces défauts sont tels néanmoins que je n*ai pas vu encore de penseurs qui n'en fussent d'abord assez choqués pour ne pouvoir immédiatement saisir l'éminente valeur, soit scientifique,' soit surtout logique, d'une telle innovation.... J'ai longtemps désiré et quelquefois espéré, que quelquesuns des bons esprits que je voyais s'appliquer spécialement à cette théorie, après de fortes études biologiques, finiraient par reprendre convenablement l'ensemble de cette opération et l'instituer d'après une juste appréciation de ses diverses conditions scientifiques et philosophiques ; mais je dois dire que je les ai tous vus successivement, même Broussais qui, à la vérité, s'y était mis à un âge trop avancé, se perdre en vaines et ridicules poursuites de la localisation initiale. Aujourd'hui, je m'explique mieux de tels désappointements, depuis que j'ai nettement reconnu, comme vous le verrez dans mes conclusions générales, que l'étude intellectuelle et morale ne saurait être convenablement instituée en pure biologie, parce que rhomme> individuel constitue, à cet égard, un point de vue bâtard et même faux. C'est seulement par la sociologie que cette opération doit être dirigée, puisque notre évolution réelle n'est pas intelligible sans la considération continue et prépondérante de l'état social où tous les aspects quelconques sont d'ailleurs pleinement solidaires. Telle est, au fond, pour moi, la principale source du peu de progrès qu'a fait jusqu'id une théorie établie depuis quarante ans, mais qui

kk^ DEUXIÈME PARTIE.

ne peut marcher qu'avec l'ensemble des études soci««

logiques.... »

6. Sommaire . Lettre du 5 novembre 1843, Paris. — Ce fragment de lettrf est relatif à Tantagonisme matériel qui eiiste entre les ouvriers A les chefs d'industrie.

« .... Je pense que Tantagonisme matériel qui existe aujourd'hui entre les tètes et les bras (les ouvriers et les chefs d'industrie) dails nos rudiments spontanés de sociabilité industrielle n*a pas encore été assez caractérisé par le cours naturel des divers conflits propres à notre anarchie mentale et morale, pour que les institutions destinées à le régulariser soient déjà distinctement appréciables, même pour les penseurs qui peuvent actuellement regarder comme opérée suffisamment, dans leur for intérieur, la réorganisation théorique d'où elles doivent dériver. Ce n'est que par une sage intervention croissante de la nouvelle philosophie au milieu de ces conflits successifs, probablement trës-douloureuz, qu'il, est aujourd'hui impossible d'empêcher sufOsammenty que Ton pourra ultérieurement sentiri avec réalité et précision, à la fois le mal et le remède. Maintenant, ce qu'il importe par-dessus tout de comprendre et de faire partout pénétrer jusque chez les masses populaire^, c*est que toute l'eflicacité politique propre à la philosophie négative qui domine encore est désormais essentiellement épuisée, et que la grande révolution occidentale ne peut faire un pas vraiment capital que sous l'ascendant général d'une nouvelle philosophie, pleinement positive» qui s'assimilera spontanément tout ce que renferme encore d'utile l'esprit purement critique, et dont Tactive élaboration et la rapide propagation constituent aiyourd'hui le principal intérêt du mouvement progressif, sur lequel les institutions purement provisoires, qui seules sent aujour* d liui possibles, ne sauraient exercer qu'une influence très-

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secondaire. En un mot, notre génération et la suivante me semblent maintenant dans une phase d'essor fort ana« ]ogue, au moins quant à la nature du principal besoin, et malgré la diversité nécessaire des doctrines» à la phase déiste des deux générations traitées par Voltaire et par Diderot pour préparer Tébranlement politique de. 1789 ou plutôt 1 793 : alors on écartait systématiquemeint l'élaboration directe des institutions pour s'occuper surtout, k la manière du temps, d'idées et de sentiments. Il en doit être de même aujourd'hui quant à d'autres idées et d'autres sentiments, dont l'ascendant caractérisera la nouvelle phase dans laquelle commence à entrer le grand œuvre continu de la régénération moderne. Si je ne me suis pas mépris, mon ouvrage lui-même, surtout accompagné du traité spé* cial qui corroborera son influence, devra marquer le commencement précis de cette extrême phase révolutionnaire, par la nouvelle prépondérance qu'il tend à y déterminer du mouvement philosophique sur le mouvement politique. En vertu de cette prépondérance décisive, dont mes méditations et mes observations me démontrent de plus en plus l'inévitable nécessité, et dont je suis heureux, mais non surpris d'apprendre, par votre lettre, que le sentiment est plus complet en Angleterre que je ne l'avais espéré, je regarde les trois derniers chapitres de mon volume final, comme les plus importants de tout l'ouvrage, comme tendant à constituer directement la nouvelle philosophie. >

7. SoMVAiu : Lettre du 27 février 1S43, Paris, — M. Comte fait valoir auprès de M. ICill la liberté d'exposition philosophique dout il jouit à soD cours des Petits-Pères, et dont il fait un des privilèges de la France actueUe.

< .... Ma petite expérience sociale du 22 janvier (Discours d'ouverture, h son cours d'astronomie aux Petits-Pères), a laquelle vous vous intéressez, a pleinement réussi. J'ai di-

rectement proclamé, pendant trois heures consécutives, devant quatre cents personnes, la supériorité morale du positivisme sur le théologisme, et réclamé, au nom de la morale elle-même, la libre concurrence de la nouvelle philosophie avec toutes les nuances de l'ancienne, sans exciter la moindre improbation ni la plus légère marque d*impatience ou de' dissentiment, sans même qu'aucun auditeur, je crois, ait quitté la salle. Les journaux religieux ont gardé, cette année, le plus complet silence sur mon discours d'ouverture ; en sorte que je n'ai pas eu besoin du zèle de notre ami Marrast, qui m'avait promis de repousser ces attaques. Pour être entièrement impartial, je dois vous informer franchement que l'orage de Tan dernier avait été, en partie, suscité par ma faute, parce que je n'avais pas employé des formes assez sévères et assez dignes d'une telle discussion; le gouvernement n*était d'ailleurs intervenu comme surveillant que bien malgré lui et poussé par les clameurs théologiques que son état d'inconséquence radicale ne lui permet guère de braver ouvertement. La séance de l'an dernier avait eu lieu sans la moindre préparation de ma port ; je venais d'achever, le matin même, les conclusions politiques de mon ouvrage, et je m'étais seulement réservé ensuite deux heures pour penser à mon discours d'ouverture ; or, ces deux heures se trouvèrent absorbées par une horrible querelle domestique*,

1. Ces détails donnés ici rétrospectivement par M. Comte sur une querelle qui aurait précédé immédiatement sa leçon , sont absolument incompatibles avec les représentations que Mme Comte lui fit sur cette même leçon ; représentations qu'il accepta en remerciant ; voici ces remerclmeats; ils sont du 12 décembre 1842 : « Je vous remercie de vos justes obaervatiens au sujet de Touferture de mon cours. Comme je m*y croyais jusqu'ici presqu*en famille, je m'y laissais un peu trop aller à une sorte de familiarité incisive. Hais l'expérience de l'an dernier m'a fait sentir la nécessité d'y contenir désormais les malTeillants par une disousaion toi^oors sérieuse et digne, qui aura d'ailleurs, je tous le garantis, toute la fenoeté désirable, f Voy. d'ailleurs p. 253 et 254.

en sorte que je n'eus d*autfe loisir de penser à mon discours, dans une telle disposition morale, que pendant la demi-heure du trsyet; de là l'emploi de formes à la fois légères et acerbes, quoique le fond fût pourtant le même, qui durent naturellement donner prise contre moi , et même blesser plus de gens qu'elles n'excitèrent de plaintes. Cette année, les choses ont eu lieureusement, à tous égards, leurs cours normal ; et l'absence totale de réclamation au sujet d'une telle proclamation philosophique m'a confirmé à posteriori ce que je savais bien à priori^ que la réserve dont beaucoup d'écrivains croient encore avoir chez nous un certain besoin envers des croyances religieuses quelconques, tient surtout à leur propre incohérence logique, qui les dispose à nier les conclusions tout en concédant les prémisses générales. L'école théologique se trouve maintenant dépourvue de toute force réelle contre ceux qui osent directement refuser d'admettre sa méthode caractéristique et sa doctrine fondamentale.... »

8. Sommaire : Lettre du 25 mars t843, Paris. — M. Comte envoie à M. Mill son traité de Géoméirie. Il avait exprimé l'intention de faire une appréciation générale ds la philosophie allemande; M. Mill l'en dissuada et lui donna quelques renseignements sur le rAle que la philosophie allemande joue en Angleterre et sur la part qu'elle a eue à son propre développement.

< .... Si, à un titre quelconque, vous désirez raviver par une lecture^ vos anciens souvenirs mathématiques, vous y trouverez peut-être un intérêt réel dans le sentiment de l'unité de composition, infiniment rare dans les ouvrages scientifiques par suite du régime dispersif, et surtout dans les traités mathématiques, où le seul Lagrange, à mes yeux, en a oflért de vrais modèles. Cette impression générale résultera principalement d'une lecture rapide quoique

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