‹ Auguste Comte et la philosophie positive (volume 2)Chapitre 46 sur 83 · M. Comte parle ici de son livre sur la géométrie · texte numérisé non relu

M. Comte parle ici de son livre sur la géométrie

complète ; si, par exemple, vous avez le loisir de lire ce volume en douze heures, aisément réparties en deux jours de repos, vous y trouverez alors, j'espère, un sentiment uniforme et progressif, tantôt explicite, plus souvent implicite, de rtiarmonie élémentaire entre le concret et l'abstrait, qui fait tout le fond essentiel de l'esprit mathé* matique, si rare ciiez nos géomètres. Quant aux innovations plus déterminées, vous n'y devez remarquer que la conception et l'ébauche de ce que j'ai nommé la géùméirie comparée^ nouvel aspect fondamental de l'ensemble de la géométrie, essentiellement inaperçu par nos automates algébriques, et qui devait succéder à la géométrie générale constituée depuis Descartes. Ce siyet devient surtout direct dans la dernière partie du volume, où vous verrez que j'ai à dessein formellement attribué à Monge fort au delà de ce qui lui revient dans cette création, qui chez lui n*était nullement systématique, quoique l'idée mère lui en soit réel* lement due, au moins instinctivement; j'ai pris cette forme pour désarmer autant que possible les basses jalousies mathématiques dont je suis entouré , afin de faciliter, d'après cette autorité respectable et respectée, l'adoption de vues qu'on aurait peut-être repoussées chez moi. Hais je ne doute pas que les bons esprits ne reconnaissent aisément à cet égard l'influence caractéristique de ma propre philosophie générale. Le succès immédiat de ce petit travail s'annonce trè»-favorablement ; j'espère qu'il pourra cooliibuer à jeter des germes philosophiques en quelques jeunes intelligences qui se seraient autrement fourvoyées. Tools* fois, pour ne pas concevoir aussi une opinion trop favorable de notre jeunesse et surtout de ses mattres» il fiial noter que ma pétition officielle influe beauooup snr cette rapide propagation, par l'espoir de trouver, dans cette lecture, les moyens de réussir dans les examens que je ferai subir en juillet. Mais, quelque soit le motif, reflet

LETTRES DE M. COMTB A M. JOHN STUÂRT MILL. 447

n'en est pas moins produit, et le contact plus spécial, plus intime, plus élémentaire que je contracte désormais avec la Jeunesse positive rattache cette petite publication à ma grande opération philosophique, dont le progrès m'occupera toujours, sous quelque forme que j'y puisse participer, c Je vous remercie infiniment de votre franche et judicieuse consultation au sujet de mon projet d'appréciation spéciale de la philosophie allemande. Votre sage opinion achève de me décider à ne donner aucune suite à ma première intention à ce sujet, quoique je Taie publiquement annoncée. Sans doute, je n*avais jamais espéré que cette lecture formelle pât réellement m'apprendre rien de quelque importance ; il y a de longues années que de tels contacts ne peuvent plus avoir pour moi aucune haute utilité philosophique. J'avais seulement l'intention d'y puiser des moyens spéciaux de faciliter aux Allemands l'adoption de ma propre philosophie, que je ne suis d'ailleurs nullement disposé à modiGer pour eux, dans l'état de pleine maturité qu'elle a enfin atteint irrévocablement. Mais, poussé par vos sages conseils à y réfléchir davantage, j'ai senti finalement que ce n*est point à moi qu'il appartient de réaliser ce que renferme d'utile mon premier projet. Gela doit être l'afiEaire de quelque penseur allemand, qui s'en acquittera d'ailleurs naturellement beaucoup mieux que je ne pourrais le faire, comme devant plus nettement sentir en quoi consiste un tel office de transition Or, Tactîon spontanée de mon ouvrage en Allemagne y déterminera probablement, sans que je m'en mêle aucunement, une telle opération, pour laquelle j'aurai peut-être le bonheur d'y trouver des appréciateurs plus éminents et surtout plus consciencieux que ne l'a été envers le kantisme notre spiri** tuei flopfafaKe Gouâin. Me voilà donc, en toute sûreté de oonsdence philosophique, dispensé d'une lourde et fastidiMae leetore, qui, en effet, m méritait pas de troubler

la salutaire économie de mon hygiène cérébrale. Néanmoins je ne renoncé point, suivant votre bon avis, à l'étude de la langue allemande, qui seulement ainsi me devient moins pressante ; je m'y déciderai pourtant bientôt pour compléter mon système personnel d'appréciation générale de notre littérature occidentale, dont cet élément est maintenant le seul qui me manque essentiellement. Mais je m'y bornerai à la lecture de Goethe , qui me semble le seul génie esthétique vraiment créateur. Le fameux Schiller ne m'a jamais paru, d'après les traductions , qu'une sorte de gauche imitateur du grand Shakspeare, bien plutôt qu'un vrai poëte; sa niaise sentimentalité métaphysique, réchauffée par l'influence de Rousseau, m'est d'ailleurs insupportable. < A propos de ce précieux conseil, je me félicite que cette demande vous ait donné lieu de me développer votre opi-^ nion générale sur l'action mentale de la philosophie allemande dans votre milieu anglais et particulièrement dans votre évolution personnelle. Rien ne me paraît plus sage et plus exact que votre double appréciation à cet égard. Je ne suis nullement surpris de l'utile influence provisoire que ce système spéculatif a dû exercer jusqu'à ce jour chez votre public et auparavant chez vous-même. Le positivisme véritable n'a pu cheminer encore qu'entre deux écueils également désastreux, l'empirisme et le mysticisme, qui, à défaut d'une meilleure discipline, se servent mutuellement de correctif imparfait. En remontant, sous ce rapport, dans le souvenir de ma propre évolution, je vois que U doctrine de Gall a rempli chez moi, k certains égards» l'office que développe maintenant en Angleterre le kantisme, au moin5^ quant à la critique irrévocable de notre école négative. J'ai observé ici la même marche essentielle chez quelques esprits avancés ; tout ce qu'il y a de vraiment solide chez les Allemands sur l'insuffisance et la superficialité radicales de l'école française se retrouve, en effet, sous

de bien meilleures formes dans la conception phrénologique, bien mieux adaptée à notre génie national. Quant au sentiment scientifique des lois sociales , je ne sache pas que la philosophie allemande ait réellement contribué, soit directement, soit indirectement» à le développer jamais chez moi ; mais je sais que son action n'a pas été Inutile, même à cet égard, chez beaucoup d'autres penseurs français, quoiqu'elle fût bien plus nécessaire en Angleterre. Je suis d'ailleurs charmé que votre ouvrage soit essentiellement dirigé contre la prépondérance sociale, désormais essentiellement rétrograde, d'une telle philosophie, surtout chez le public anglais. Sous ses diverses formes principales, la moderne métaphysique, soit ouvertement critique, soit à prétentions organiques, constitue réellement le seul système mental contre lequel nousayons aujourd'hui besoin de lutter directement. L'esprit théologique est trop déchu ou trop neutralisé pour être encore vraiment dangereux dans aucune partie de notre occident européen ; c'est partout l'esprit métaphysique qui constitue désormais le seul antagoniste que le positivisme doive avoir sérieusement en vue ; lui seul prolonge désormais l'influence, impuissante pour^rien fonder, mais trop efficace pour entraver, du génie religieux qui s'éteindrait spontanément sans un tel remaniement.... »

d. SoMMAJHE : Lettre du 16 mat 1843, Paris.— M. Comte a reçu l'ouvrage de M. Mill sur la Logique; il le remercie de tous les témoignages qui lui sont rendus dans oe litre , et de la ferme adhésion qu'il y trouve à la méthode positive. Cette lettre renferme aussi quelques détails qui montrent comment il s'est fait que MM. G rote et Molesvrorth aient pris intérêt à M. Comte.

< .... Après cette longue mais indispensable digression personnelle à laquelle vous deviez être peu préparé', j'ar*

1. U s*agit des événements racontés dans le chapitre neuvième, p. 334.. A. C. 29

4 50 DEUxiÈiiÉ t>ARTite.

rive enfin liebrëusement à ce qui devait 6tre d'abord le sujet presque unique de cette lettre, llmpressioh proFondémetit satisfaisante que m'a graddellèméilt p^oduitë Tébsemble de vôtre ItripoMànt ouvrage, qtie j'ai mûhemehi goûté entre deux èrages, dôni il m'a douceinétit distrait. Ma désuétude presque totale de la langue anglaise pendant ces trois dernières dtinées y où je né ine suis guère obcùpé que de lecturek italiennes ou espa^noleé, m'a ilb peu gène pour les cinquante premières ^ageâ; néanmoins ifies souvenirs de ia première langue Vivante qilë j'ai apprise il y à pluâdè vingtcinq ans, li'oiit pas tardé à më rendre cette lecture aussi facile qu'iiitéressanté. 11 H*ëst pdk en mon pouvoir, je le àëns, de vous remercier dignement^ du moins aujourd'hui, de votre généreuse sollicitude à më rendre, en toute occasion, l'éclatante justice philosophique que vous avez cm m'étre due^ Gette puissante appréciation, la première rééompense de mon travail et la plUs décisiVe de toutes celles que je puis désormais espéreih, m'a laissé une intime impression de reconnaissance 4ui né fliiira qu'avec hia vie ; ear je ne puis douter que, tout en utilisant mes travaux , rien ne vous obligeait certes à cette noble et ardente manifestation, qui peut-être he sera î^as sans danger «poUr vous, malgré la nature de votre position. Un tel sentiment m'aurait rendu bien amère la nécessité }>hilosopHique de vous signaler convenablement ma franche appréciation, si elle aVait dû vous être aucunement défavorable. Mais j'éprouve, au contraire , une bien pure satisfaction en vous atltionçahtCiomblehje ihe félidté dm*out*d'hUi de vous avoir conseillé de ne pas renoncer à cette éminente composition, dont votre rare et excessive modestie vous a un moment conduit à écarter la publicaUon comme trop pau en harmonie avec l'état final atteint ai^jourd'hui par votre inleili-

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