Sommaire : Lettre du 21 octobre 1844, Paris. — M. Comte
apprécie Vico.
« .... Les préoccupations personnelles qui, envers moi, ont récemment altéré pendant quelque temps le caractère habituel de notre chère correspondance, m*ont empêché de vous communiquer plus tôt mes impressions philosophiques, dont je crois devoir sommairement vous faire part. Parmi les lectures qui m*ont alors servi à faire spécialement diversion à mes chagrins personnels, j'ai compris celle de Touvrage de Vico (en italien, bien entendu), que je ne connaissais jusqu'alors que par d'imparfaits rapports ou des extraits insuffisants. J'ai cru pouvoir me permettre cette lecture sans violer essentiellement ma précieuse hygyène cérébrale, puisque cet ouvrage se rapporte surtout au siyet du troisième volume de Touvrage que je vais commencer, c'est-à-dire à celui qui ne m'occupera spécialement que dans deux ans, tandis qu'elle n'a, au fond, presque aucun rapport important au sujet du premier volume, uniquement relatif à la méthode, que Vico ne pouvait avoir vraiment en vue. Le résultat général de cette lecture sérieuse a été de m'ôter tout regret de ne l'avoir pas faite plus tôt; car elle n'eût aucunement servi, il y a vingt ans, à faciliter ma marche, et peut-être Teùt-elle même entravée ou dérangée momentanément. Quant à l'efficacité d'un tel travail , je n'ai pu que confirmer aussi le jugementgénéral que j'avais motivé dans mon quatrième volume, sur
l'avortement nécessaire de toute tentative semblable avant notre siècle; ce que j'avais alors formulé sur Montesquieu et Gondorcet eût également convenu, et même encore plus complètement , à Vico lui-même, d'après les mêmes principes. Mais il en est tout autrement pour l'appréciation ainsi obtenue de la force intrinsèque de l'auteur que j'estime en effet très-grande^ eu égard au temps et au milieu; quelques-uns de ses axiomes ou degnita préliminaires me semblent même indiquer chez lui un premier pas vers le sentiment de la véritable évolution sociale , quoique son état de chrétien ou croyant ait aussitôt étouffé un pareil germe. Si Montesquieu, pendant son voyage en Italie, a connu réellement cet ouvrage, qui alors avait un vrai succès, ce secours diminue notablement, à mes yeux, l'estime personnelle que méritent ses propres efforts ; ce n'est que par la réalité des vues qu'il s'est montré plus avancé que Vico, ce que la seule diversité des situation^ explique aisément ; mais, quant à la force scientiGque des conceptions, Vico me semble le surpasser beaucoup, malgré les nombreuses aberrations effectives où il a été entraîné par l'insuflQsance nécessaire de sa méthode et de ' sa préparation propre. Toutefois, quelques-unes de ces aberrations sont de nature à altérer notablement cette estime peFsonAelle de ses facultés philosophiques, surtout l'étrange théorie de la circularité sociale ; car son état même de chrétien sincère eût dû préserver Vico d'une telle absurdité, en lui rappelant spécialement la supériorité générale du régime moderne sur le régime ancien ; ainsi sa fausse appréciation du moyen ftge, accomplie malgré cette heureuse inspiration religieuse, prouve, ce me semble, chez Vico une étroite prépondérance de ses manies systématiques qui rarement survient, à un tel degré, chez un penseur vraiment du premier ordre. Quoiqu'il en soit, cetle lecture pourra me déterminer finalement, dans une seconde édition de
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mon gratid outrage, & crasacfer spéeialemèAt une ou deux pages à l'appréciation de Yico, dans le iieeond chapitre du toine quatrième, avant de juger Montesquieu. Son principal mérite effectif m'a paru consister dans une intelligence très-profonde et souvent saine dé la philosophie historique du langage, quoiqu'il y ait fort exagéré l'influence générale des forces spirituellessurrensembledela vie humaine, où il a presque totalement méconnu l'importance réelle des stimulants temporels.... »
14. SoMiuiRB : Lettre du U juillet 1845, Paris.— H. Comte eipoM le. caractère qu*aura l'ouvrage qu'il prépare*, cet ouyrage, c'est la Poliliqui
« .... A partir d'aujourd'hui, je me trouvé eh pleines tacahces, du moins en ne comptant pas fation cours du di-
manche, tjui ne finira t{ue le 10 doût; Ma santé n'est pas encore complémetit rétablie^ surtout en te qui concerne lé sommeil. Toutefbis, en employant cette première semaine exclusivement à me soigner, comme je puis le ikire désormais, j'espère enfin pouvoir reprendre, dans ie cours de la semaine prochaine, la grande élaboration . que cette maladie nerveuse m'a forcé d'intehrompre, dès le début, il y a deux mois. Le moment me semble donc opportun pour vous Indiquer rapidement, comme je me l'étais promis dans ma dernière lettre, .le principal caractère de l'amélioration radicale apportée à l'ensemble de ce nouvel ouvrage, pendant le cours très- actif de cette singulière suspension involontaire.
« Cette méditation exceptionnelle in'a conduit à constater hettement que la seconde moitié de ma vie philosophique doit notablement différer de la première, sitrtout en ce que le sentiment y doit prendre Une part, sinon ôâtetlsible, dli moins réelle, aussi grande que celle de rihtelKgence. La grande systématisatioil réservée à notre siècle doit en efl%t
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embraàser autant l'enâeinble dés sentiments que celui des idées. A la vérité, t'étaient d'abord celles-ci quil fallait systématiser, sous pèihé de manquer la régénération totale en tombant dans une Sorte de Mysticisme plus ou moins vague. C'est pourquoi mon obtrage fondamental a dû s'adresser presque exclusivement à l'intelligence ; ce devait être uil travail dé recherche et même, accessoirement, de discussion, destiné à découvrir et à constituer les vrais prihdpes udtvèlrâëls, en montadt, par degrés hiérarchiques, ie^ plus simples questions scientifiques aux plus hautes spéculation^ Sociales. Mais, aujourd'hui que, aux yeux des princi|)aux penseurs, je suis ainsi parvenu à éta-. blir enfin ces notions fondamentales, il s'agit surtout d'en caractériser directement l'application sociale, qui consistera principalement dans la systématisation des sentiments humains, suite nécessaire de celle des idé^s, et base indispensable de celle des institutions. Sans doute, ma vie eût été déjà utilement remplie en restant bornée à la réorgadisaticin mentale, poui* laisser à quelque successeur la réorganisation morale, comme il faudra nécessairement réserver à d'autres plus lointains la réorganisation politîqiie. Néanmoins, je me félicite beaucoup d'avoir commencé d'assez bonne heure et d*avoir assez conservé ma verdeur philosophique après l'accomplissement, du moins ihltlàl, de lai preinièi*e opération, pour pouvoir aussi tenter, sans téhiériié, de mettre en œuvre la seconde, en réservatit d'ailleul*s la troisième comme exigeant l'indispensable concours du Inilieu social. Outre un plus noLle et plus coiiiplel emploi de l'enseihblë de mes facultés persôntielles, je crois Surtoiit que rhtitnanité doit beaucoup gagner à cette t'éunion, sûi* un seiil philosophe, des deux grands efforts Cdrrëlatifii qui bomptiâent nàtiirellement la réorgàiliôatloà sfiirituelle propre fi tlolfë procha in avenir. L'ensemble de la grande fégënératlon humaine pourra
certainement acquérir ainsi plus d*unité et même de rapidité. En un mot, mon ouvrage fondamental a, ce me semble, suffisamment établi déjà, pour tous les esprits avancés, la supériorité intellectuelle de la philosophie positive. C'est maintenant à ce second ouvrage essentiel, où le point de vue est, dès le début, purement social, et dont tous les principes sont posés d*avance, qu'il appartiendra de constituer aussi à cette nouvelle philosophie l'éminent privilège de la supériorité morale, non moins indispensable que l'autre à son ascendant décisif, et d'ailleurs seul sérieusement contestable désormais. Tel est donc le but général, bien distinctement caractérisé, de ma seconde série d'efforts philosophiques. Cette tendance dominera surtout, dans le grand ouvrage sociologique que je commence ; peu sensible, il est vrai, dès le premier volume que je vais écrire, puisqu'il, est essentiellement logique, elle sera très -marquée au second volume, destiné à la statique sociale, et, au quatrième, réservé aux applications de la science à l'art. Mais la même direction se fera ultérieurement sentir aussi dans les autres ouvrages annoncés à la fin de mon livre fondamental, si leur exécution n'est pas trop entravée, sauf le seul traité de philosophie mathématique, où même le principe social interviendra beaucoup plus qu'on ne peut le pQOser aujourd'hui. Vous voyez ainsi quelle a été naturellement, pendant ces deux mois, la tendance continue de mes méditations involontaires, tendance qui n'est maintenant devenue chez moi vraiment systématique qu'après être restée purement spon* tanée tout le temps convenable pour en assurer la réalité et la consistance. Je viens de faire en ce seiis quelques études spéciales sur le moyen âge, et surtout en lisant, pour la première fois, le grand ouvrage de saint Augustin {la Cité de Dieu). Plus je discute cet immense sujet, mieux je me raffermis dans les sentiments où j'étais
déjà il y a vingt ans, lors de mon travail sur le pouvoir spirituel, de nous regarder, nous autres positivistes systématiques, comme les vrais successeurs des grands hommes du moyen âge, reprenant Tœuvre sociale au point où le catholicisme Tavait portée, pour en consolider et perfectionner graduellement Tactive réalisation finale, réservée, dès cette époque, à un autre régime mental. Je me sens moralement heureux qu'une telle disposition se remarque ainsi de plus en plus dans mon exposition, où, en rompant nettement avec tout le régime antérieur, je maintiens néanmoins avec justice la pleine continuité de la succession sociale.
c Vous voyez que les inquiétudes personnelles, relatives à mes prochains embarras financiers, m'ont ainsi préoccupé bien peu pendant ces deux mois exceptionnels de suspension forcée, où, sans avoir écrit une seule ligne, sauf rheureuse matinée consacrée à ma sainte Glotilde, je crois avoir considérablement avancé l'ensemble de ma grande élaboration, et surtout avoir déterminé la modification cérébrale durable qui convient le mieux à la réalisation ; il faut peu s'étonner que ce soit au prix d'une maladie nerveuse que ma prudence continue et l'absence de toute intervention médicale ont seules empêchée, avec le concours spontané de douces«émotions privées, de devenir peut-être fort dangereuse, au point de me rappeler quelquefois rhorrible souvenir de ma grande crise de 1826. J'espère donc, comme vous le verrez à la fin de ma lettre ostensible^ que rien ne m'empêchera d'utiliser philosophiquement ces nouvelles vacances, qui seront probablement les dernières. L'assurance que vous montrez pour
I. n f 'agit d'une lettre de ce même jour, 14 juillet, écrite I M. MiU, et dans laquelle M. Comte expose que, vu les très-graDdes probabilités de sa réintégration, le secours qu'il sollicite de nouveau de ceux qui Pont déjà secouru, ne sera nécessaire que cette dernière fois. Voy. p. 367.
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le succès prochain de la négociation délicate dont votre Aratemple s^idtude Tenl bien se charger eneore* qu'inspire d'ailleurs déjà une séciirilé presque complu. C'est trèssincèrement que je me borne à désirer, pouif une seule année, la coniinuation du nobje subside voté l'an dernier ; car je suis persuadé que ce délai assurera sufiisammenti de manière ou d'autre, mon avenir matériel. Vous pourriez même annoncer, au besoio, que, si ce subside nouveau m'est envoyé, comme l'an dernier, en deux moitiés équidistantes, il pourrait arriver que la seconde ne me fût pas nécessaire, en cas de réintégration polytechnique en janvier ; on ne peut, en général, douter de ma disposition constante à renvoyer, même sur les recettes d^à accomplies, tout os qui pourrait d'une manière quelconque cesser de m'étre indispensable, comme je me suis cru sur le point de le faire en février, si le gouvernement français eût persisté dans son énergie protectrice*
< J'allais oomoiettre une distraction que vous m'eussies ^sèment pardonnée^ mais que je me semis vivemeutrepro- •chée, en négligeant de vous remercier aiyourd'hui pour la nouvelle marque 4'aaive sollicitude fraternelle qui termine votre affectueuse lettroi relativeoimt au cas où le nouveau subside ne serait pas voté asses promptement. Même alors, j'espère que, pouvant y compter sûrement, je parviendrais spontanément 4 prévenir assez des embarras inhérents à ce retard pour n'être pas obligé de recourir effectivement à votre noble proposition, où je me réserve seulement, -comme Tan dernier, de voir une ressource vraiment extrême. »