‹ Auguste Comte et la philosophie positive (volume 2)Chapitre 49 sur 83 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Lettres à madame Comte.

1. SoMifAiRE : M. Comte, en tournée, raconte gaiement son ezcarsion*

Rennes, 13 septembre , 1837.

« Mes occupations excessives depuis mon arrivée ici dimaoche matin, m'ont obligé, ma chère amie, à dépasser de quelques jours le moment où je me proposais de vous écrire pour la seconde fois ; mais j'espère bien que vous n'en aurez conçu aucune sorte d'inquiétude, devant raisonnablement vous attendre quelquefois à de semblables petits délais, dans un voyage de la nature du mien. Je suis ici beaucoup plus surchargé que je ne l'ai été à Rouen, n'ayant sur douze candidats qu'une seule renonciation, tandis que j'avais compté sur trois ou quatre. Heureusement que dans l'intervalle je m'étais reposé et rafratchi par mon entrevue à Mortain avec Trois-Monts^ J'ai passé vingt-quatre heures chez sa mère, et c'est la seule nuit complètement bonne que j'aie rencontrée depuis bien longtemps. J'ai été parfaitement accueilli par Mme de Trois-Monts, qui est une dame de fort bon ton, et aussi aimable qu'affectueuse, ainsi que sa vieille mère encore gaie et ingambe malgré ses quatre-vingt-neuf ans. Elles espèrent beaucoup que, si ma tournée me conduit encore l'an prochain de ce cÂté, je

t. M, Troie-Monts a été un des élèves de M. Comte,

pourrai vous conduire chez elles et vous y laisser une partie du temps de mon voyage ; je crois que vous en serez très- satisfaite si la chose devient possible. J'ai été, quant à moi| on ne peut plus content de Trois-Honfs et de ses attentions délicates, affectueuses et soutenues à tous égards, depuis le moment où je l'ai trouvé à Mortain m'attendit à la descente de la diligence vers deux heures du matin vendredi dernier, jusqu'à Tinstanl où il m'a embarqué pour Rennes à la même heure dimanche matin. Comme vous le reverrez avant moi dans les derniers jours de septembre ou les premiers d'octobre, je vous prie de lui en renouveler mes très-sincères remerctments avec plus de vivacité que je n'ai pu le faire moi-même, quelque touché que je fusse. Il est bien doux, au milieu du sec isolement d'un tel voyage, de se retrouver ainsi, quoique momentanément, en intimité véritable à quatre-vingts lieues de Paris.

« Mon séjour ici est devenu beaucoup plus agréable que je n'avais lieu de l'espérer, par l'heureuse rencontre que j'y ai faite du colonel d'artillerie du régiment de Rennes» qui, sur ma réputation sans doute, est venu s'emparer amicalement de moi une heure après ma descente de la diligence, quoique je ne le connusse jusqu'alors en aucune manière, et m'a depuis très-peu quitté; assistant d'ailleurs à tous mes examens. Je n*ai pu m'empécher d'accepter, avec une franche et ouverte satisfaction, des avances aussi cordiales faites d'une manière aussi honorable. J'ai dtné chez lui dimanche, jour de mon arrivée, et j'y dtnerai de nouveau ce soir, veille de mon départ, devant m'embarquer demain de grand matin pour Lorient, où j'arriverai le même soir. Sa femme et sa fille sont extrêmement aimables et m'ont parfaitement accueilli ; je n'ai pas vu cette famille une seule fois sans qu'on ait eu la délicate attention de m'y demander affectueusement de vos nouvelles. Ce à quoi, soit dit sans

reproches, Je n'ai pu que répondre fort approximativement, n'en ayant pas encore reçu. L'assistance de ce cher colonel, ancien élève de l'École polytechnique, k mes e^iamens de Rennes, terminés hier soir à sept heures, le laisse, ce me semble, dans une sorle d'enthousiasme à mon égard. C'est du reste la seule invitation que j'aie acceptée jusqu'ici. A la vérilé, M. Bourdon m'avait averti, avant de quitter Paris, que, depuis la révolution de juillet (pour parler le slyle ofGciel), les préfets, généralement besoigneux, étaient devenus fort sobres de ce genre d'invitation, comme de tout autre, préférant augmenter les économies de leurs frais de représentation ; ce qui d'ailleurs est, comme vous savez, on ne peut plus heureusement conforme à mes goùls. La simplicité toutefois me parait poussée jusqu'à l'eitréme frontière de la rusticité, puisque, pendant mes examens de Rouen et de Rennes, le classique verre d'eau sucrée ne m'a pas même été offert, et je n'ai pas osé le faire venir, afin d'éviter un reproche trop expressif,... Le ton de ma lettre vous indique assez que je ne suis pas mal portant, malgré le défaut ou l'insuffisance de sommeil, gr^ à la sévérité constante de mon régime et à la préservation du froid pendant la nuit dans les voitures....»

1. SoHUAiBE : U. Comte esl en u tournée d'examinateur ; il en raconte Isa

iyiddents, et entre autres un dlnsr chexle préfet de Dijon, où il trouve Dcenion da remarquer que la tauu napotéonienne (c'est ion eiprss- EÎOTil serait plus du goût de la hiérarchie acIuelJe que le juile tnitieu de Louis-Philippe. Lyon, 18 iiptembrri 1B37.

• Quoique je n'eusse point, ma chère amie, l'intention de vous écrire d'ici, et malgré qu'aucun motif impérieux ne l'exige, cependant je ne profiterais pas tout à fait à mon gré du jour de reiflche inespéré qui m'attendait h Lyon, si je n'en consacrais une portion à causer un peu avec vous.

Voici d'abord la cause de ce petit incideDt dont je ne suis nullement iftché ; car j'avais, je le sens ^ besoin d'un peu de repos. Vous savez que , cette année, toutes les coni|>o8ilions ont dû être faites, à notre grande satisfaction, d'après les ordres des préfets , dans les deux jours qui précèdent celui flxé d'avance pour le premier examen. Outre la corvée horrible dont nous sommes ainsi déchargés, cette disposition préalable a d'ailleurs l'avantage d'éliminer quelques candidats incapables, que la composition mathématique détermine ordinairement à se retirer, double profit pour nous. Dans tous les chefs-lieux d*examen précédents, j'ai trouvé cette opération préliminaire fort ponctuellement exécutée, sans rien d'ailleurs préjuger quant à l'exactitude de la surveillance. Mais ici le préfet (ou plutôt son suppléant, car il est en tobmée) n'a pas fait la moindre attention à cette partie de 5 es instructions, et je suis ainsi obligé d'attendre que les compositions soient faites, au lieu d'examiner dès aujourd'hui suivant l'annonce. Sans mon arrivée, le paquet aux compositions serait, je crois, resté longtemps à la préfecture. Toutefois je me suis borné à exiger ce matin, à la préfecture, que l'on fit exécuter aujourd'hui la seule composition mathématique, dont j'ai, bien entendu, décliné la surveillance, laissant, comme il est juste, la corvée à ceux qui ont causé le délai, et j'examinerai dès demain mercredi, remettant, an jour d'après mes examens, c'est-à-dire au samedi, l'exécution des compositions littéraires et de dessin. Quand M. Bourdon viendra lundi commencer ses examens, il ne restera plus ainsi la moindre trace de cette petite perturbation, dont je crois toutefois informer le ministre, pour qu'on ne me reproche point le délai. Les candidats étrangers à la ville se trouveront seulement forcés d'y rester, comme moi , un jour de plus qu'ils n'avaient compté; ce dont sans doute ils ne seront pas plus fâchés que moi. Cet accident mé vieiit vraiment à point, car c'était bien par

LETTRES DE M. COMTE AJiADÂME COMTE. 471

pure oonscieDoe que je m^étais décidé à examiner aujour-* d'hiii,afin d'être aussi scrupuleusement éxad ici que je l'ai été cette année dans toutes les tilles précédentes. Figurez^ vous que je suis arrivé id hier soir à cinq heures, excédé de fatigue d'une nuit d'insomnie complète et mourant de faim, et que avant six heures, ne pouvant moi-»méme sortir dans l'état où je Ine trouvais alors, j'avais déjà envoyé deux lettres, l'une chez le préfet afin d'avoir mon procès- verbal , et l'autre au collège oii ont lieu les examens, afin qu*on me pi*éparflt une salle et qu'on prévint les candidats pour ce matin à neuf heures ; tout cela avant d'avoir touché à mon bagage ni pris même un verre d'eau. Je suis donc, au fond, très-aise de cette bévue du préfet, et ferai mon rapport de façon à ne pas le faire gronder bien fort du petit service qu*il niè rend ainsi à son insu. Cette interruption m'est d'autant plus favorable que j'ai médiocrement dormi ici cette nuit , quoique ayant passé la précédente en voiture. Après vous avoir quittée, j'achèverai d'utiliser cette aubaine en allant au bain , ce que je n'ai pas Ait depuis Nancy. Heureusement aussi que, pour comble de bonne fortune, le temps est superbe aujourd'hui, et même assez chaud pour me faire apercevoir que je n'ai pas quitté le pantalon de drap, depuis que vous m'avez emballé à Paris. J'ai eu aussi hier, après dix jours au moins, une forte belle journée pour descendre de Châlons, ce qui m'aurait été très*agéable, si , à moitié chemin^ l'avidité du patron du steamboat ne lui avait fait embarquer deux fois plus de monde que le bateau n'en eût admis décemment ; ce qui, outre un retard de deux heures environ, nousra surtout privés de la jouissance de ces belles rives, dont la vue ne saurait char* mer quand on est péniblement enserré à sa place comme un veau qu'on va vendre. Je suis descendu ici, comme je l'avais projeté, h l'hAtel des ambassadeurs, place Belleoour, et je m'en félicite maintenante Toutefois il faHait bonne

envie d'y venir et confiance dans la loyauté de l'hôtesse, pour n'être pas allé hier ailleurs; car, à mon arrivée, on n'a pu me caser que dans un mauvais cabinet au quatrième, seule pièce disponible. Mais , comme on m'a assuré que je serais aujourd'hui transféré ailleurs , j'ai persisté et j'en suis fort aise; l'hôtesse et les gens me conviennent fort bien. Je suis effectivement depuis ce matin dans une jolie chambre au second, dont la croisée donne en plein midi sur la place Bellecour, et d'où j*ai même à gauche la vue si agréable des hauteurs de Fourvières. J'ai donc certainement bien fait de persévérer; dans une ville dont l'aspect est aussi triste, de tels avantages sont sans doute inGnimait précieux, même pour demeurer quatre ou cinq jours.

« Je ne suis point encore allé à la poste , quoique trèsvoisine; en allant jeter cette lettre j'y entrerai, et d'après votre dernière lettre j'y en trouverai peut-être une de vous, à laquelle, selon toute apparence, je ne répondrai guère que d'Avignon , à moins qu'elle ne m'indiquât un motif d'urgence. J'arriverai sans doute à Avignon samedi soir, pour commencer mes examens dimanche matin , si toutefois , en un tel pays , je peux obtenir d'examiner le dimanche.

c Gomme je vous l'avais annoncé dans ma dernière lettre, j'ai trouvé à Dijon un préfet de ma connaissance ; il avait même été mon ancien à l'École , de même promotion que Meissas, Menjaud, Guibert, etc.; il se souvenait très-bien de moi , quoique je n'eusse pas conservé mémoire de m'y être trouvé en même temps que lui. Nous avons très-heureusement renouvelé connaissance ; il a de la raison et surtout d'excellentes manières, il paraît fort estimé à Dijon, qu'il administre depuis six ou sept ans déjà. Sa femme étant en voyage, nous avons eu un dtner d'hommes, et un singulier dtner pour moi , je vous jure, quoique d'ailleurs excellent et même recherché ; un dtner tout de fonction*

naires publics, et, pour tout dire, de fonctionnaires purement militaires ; le préfet et moi étions seuls de Tordre civil ; trois généraux en tournée comme moi , quoique d'un tout autre genre, trois colonels, etc., une douzaine en tout. Votre imagination nette et vive vous représentera sans doute mon étrange position dans une tel monde, dont je me suis pourtant fort bien tiré et même sans ennui peut-étit. Pourvu que de telles rencontres soient extrêmement rares, j'avoue que je n'en suis pas fÂché et que mon esprit d'observation y dtne pour le moins aussi bien que mon estomac. Je vois ainsi combien toute cette hiérarchie actuelle serait disposée à accommoder le juste milieu' à la sauce napoléonienne , qui est leur vrai ragoût de prédilection. Louis Philippe a grand tort, ce me semble, de s'y confier, si tant est réellement qu'il s'y fie , tout en s'en servant.

< Je voudrais bien, ma chère amie, que, avant mon retour, si vous pouviez saisir une semaine ou deux de beau temps, vous allassiez la passer à la campagne ou dans quelque lieu de distraction un peu éloigné. Si vous pouviez vous décider à la course du Havre, seule ou même en vous faisant accompagner de Mlle Bonnin, j'en serais fort aise, et ce ne serait point, même ainsi, exorbitant. Le bien que vous en retireriez sans doute vaut certes une telle dépense. J'avoue que je comptais bien en partant que, si vous n'alliez point chez Mme de Trois-Monts, vous feriez quelque chose d'équivalent. C'était, ce me semble, en quelque sorte convenu. Bien qu'il soit maintenant un peu tard peut-être, la chose est encore très-praticable, si vous avez un temps convenable. J'attends toujours, à chaque lettre que je reçois de vous, que le timbre n'en sera point de Paris. »

1. C'était le nom qu'on donnait alors au gouTernement de Louis- Philippe.

'3, Sjumaire : M. Comte, tjuoique méridional, était devenu excloaiTement parisien. Il indique ce qai loi déplaît dans le Midf. Son opinion sur la tutelle que Paris doit exercer. Toulouse ^ 6 octobre 1837.

« .... Je profile de cette économie de temps (voyage par 1& mâlle-poste), car vous yoyez que je me retrouve ainsi au courant, dès Montpellier, de lUon itinéraire légal, pour me reposer ici tout aujourd'hui et demain jusqu'à trois heures, quoique la ville soit certes bien triste (moins animée que Montpellier, bien que plus grande, mais d'une physionomie d'ailleurs analogue, sauf qu'elle n'est point montueuse), l'accentuation fortement prononcée, le patois fort rude, et les prêtres fort abondants, le meilleur hôtel bien sale, le tout, en un mot, trop espagnol. Mais le repos m'y sera bon, et le climat est délicieux. Au moment où je vous écris, & côté de ma fenêtre ouverte, le ciel est très-couvert et héanmoins la température d'une douceur charmante à cette époque: je veux d'ailleurs revoir encore, ce que j'ai vu en arrivant et très- distinctement, les pics neigeul des Pyrénées (à une vingtaine de lieues d'ici en ligne droite) au milieu d'un beau soleil. Mes examens ont été ici peu satisfaisants, puisque je n'y admettrai que deux candidats sur cinq inadmissibles. Mais j'ai retrouvé par compensation un de mes anciens élèves que j'avais entièrement oublié et qui me convient réellement assez. Il est ici depuis dix ans, au sein de sa famille d'ailleurs, comme ingénieur des ponts et chaussées, et il est venu se mettre à mon entière disposition comme cicérone intelligent. Il va tout k l'heure venir me prendre pour me montrer les principaux travaux ter^ restres et aquatiques, dont }% sais d'avance que quelque»uns sont véritablement intéressants. Je tâcherai néanmoins qu'il me reste encore aiyourd'hui quelques heures pçur prendre un bain , ce que, vous le croirez peut-être difficî^

« M. Comte vint aussitôt chez moi pour me faire part de la situation de sa femme et me demander de lui donner des soins. Il me parla d'elle ayec l'expression d'une haute estime pour les qualités essentielles qu*il lui reconnaissait; il ne me laissa pas ignorer d'ailkurs qu*il existait, entre sa femme et lui, des incompatibilités de caractère si prononcées, qu'une séparation était devenue nécessaire.

c Cette mesure ne diminuait pas sa sollicitude pour Mme Comte ; il me la recommanda de la manière la plus yive. C'est ainsi, monsieur, que je suis devenu le médecin de Mme Auguste Comte. Je l'ai constamment vue préoc* cupée du sort de son mari, soucieuse de son bien-être, qu'elle ne pouvait plus assurer par ses soins.

» fille craignait qu'il ne devint malade, que la maladie ne lui laissât plus les ressources qu'il se procurait par son travail. Sous Tinfluence de cette crainte, elle se réduisait au plus strict nécessaire et parvenait à réaliser quelques économies. Je fus instruit de ce fait par Mme Comte, un jour que je rengageais dans l'intérêt de sa santé, toujours précaire, à se faire aider davantage qu'elle n'avait l'habitude de le faire.

« M. de Blain ville, que je voyais souvent, ne manquait jamais de me demander des nouvelles de Mme Comte, qu'il visitait de temps en temps, mais beaucoup moins souvent que je ne le faisais en ma qualité de médecin d'une personne presque toujours malade. J'appris à M. de Blaio ville, qui connaissait les sentiments de Mme Comte pour son mari, les sacrifices qu'elle s'imposait en vue de lui venir en aide. M. de Blainville crut bien faire en disant à M. Comte œ qu'il avait appris de moi.

« Des économies que sa femme s'était imposées, M. Comte tira cette conclusion que la pension qu'il avait faite à sa femme jusque-là était trop forte, puisqu'elle permettait des économies; la pension fut réduite.

cette disposition pénible. Quoique Duhamel doive vraisemblablement quitter bientôt sa chaire, il n'est guère possible que ce soit Tannée prochaine ni même la suivante. Ainsi il faut d'avance vous attendre, comme je le fais moi-même, à une seconde tournée dans un an, car la manière dont je remplis mes fonctions et la parfaite justice que j'ai la salisfaction d'en recevoir partout et de tous côtés, m'ôteot toute inquiétude sur ma réélection, qu'on rougirait sans doute de ne pas faire, quelles que puissent être la malveillance envers moi ou la prédilection outrée pour quelque autre. Mais j'espère que, Tan prochain, cette époque pourrait vous être bien moins fâcheuse, si, comme je le désire, vous acceptiez l'invitation de Mme de Trois-Monts, chez laquelle je vous conduirais pour une quinzaine de jours. Pourquoi, d'ailleurs, si d'ici là les nouvelles dispositions de mon père se développaient en prenant plus de sincérité, ne viendriezvous pas avec moi ou avant mcH à Montpellier, d'où nous repartirions ensemble ? Du reste, nous aurons tout le loisir d'en recauser avant le moment. »

4 et 5. Sommaire : M. Comte, mécontent de ce qui 8*étalt passé en 1826, avait résolu de ne pas demeurer chei son père à Montpellier; toutefois, grâce à une suggestion de Mme Comte (voy. p. 138 et suiT.), il put aller loger dans la maison paternelle; et c'est de là qu'il écrit. Montpellier ^ 13 octobre et 20 octobre 1837.

«....J'ai trouvé dans la maison toutes les passions bonnes et mauvaises, considérablement amorties. Je m'aperçois bien que ma pauvre mère était, sans contredit, le membre de la famille le plus passionné. J'ai trouvé mon pauvre père extrêmement cassé ; la voix, qui est pour moU comme vous savez, le principal trait caractéristique, est désormais très-modifiée par la privation presque totale de ses dents, qui l'oblige d'ailleurs à un régime spécial. Quant

à sa vue, elle est tellement perdue malheureusement, qu'il ne pourrait guère vivre ailleurs que dans une ville qu'il connaît si parfaitement et où ne circulent point de voitures. La paralysie de la rétine est fort avancée, et ne laisse plus qu'une petite parlie fonctionnant, dont il se sert le moins possible, y suppléant autant qu'il peut par le tact. Enfin, pour peu que, après le dtoer et même dans la journée, me dit-il, il demeure quelques minutes assis, il tombe immé* diatement dans le sommeil, comme je l'ai vu plusieurs fois, tandis que, la nuit, il en est très»souvent privé par ses cruelles douleurs rhumatismales, qui ne fessent que pendant le jour.

t Ces explications physiques préliminaires vous aideront, je l'espère, à croire un peu, comme moi, à la sincérité de leur conversion à mon égard et au vôtre. En tous c^s, les manières auront été parfaitement convenables sous les deux rapports. Ils sont certainement très-convaincus de votre arrivée avec moi l'an prochain, qu'ils ont annoncée à diverses personnes devant moi et derrière» tout comme je l'ai fait moi-même eux présents et eux absents. Quoique l'état de mon père rende sa vie beaucoup plus solitaire qu'autrefois, et que, dans ce moment-ci , beaucoup de gens soient à fabriquer leurs vins, et qu'enfin je ne puisse moi-même, comme vous le sentez, faire aucune .visite, cependant cette grande annonce a reçu une publicité très-largement suffisante, qui s'augmentera sans doute peu à peu, grâce surtout à quelques dames, que je n'ai paç eu besoin toutefois d'en charger formellement.

« Enfin, je ne dois pas négliger à ce sujet de vous signaler l'effusion de mon père, qui, dans un moment d'attendrissement, le jour de mon arrivée, s'est écrié : « Nous serons donc enfin tous les quatre réunis l'an prochain.» Et j'oserais garantir qu'alors il ne jouait pas la comédie. La suite n'a pas démenti, ce me semble, cet élan spontané. Il est

f&eheux toutefois que ma menace d'aller descendre à ThMel ait été nécessaire peur amener un tel changement, si effectivement il est sincère, ce dont la suite nous informera. Du reste, ce puissant moyen comminatoire reste nécessairement toqjours à ma disposition pour Tavenir, mais j'espère qu'il n'y faudra point recourir.

« Si, réellement, vous pouviez vous décider à venir ici Tan prochain (pourvu, bien entendu, que d'ici là les manières deviennent pleinement convenables envers vous), je crois que l'on pourrait ainsi enfin tout terminer passablement; car mon père sent bien désormais que, malheureusement, la mort ou tout au moins la décrépitude ne sont pas loin.

c J'ai retrouvé ici, comme je m*y attendais, le touchant ensemble de mes souvenirs d'enfance; aucun de mes voyages antérieurs ne me les avait reproduits avec la même netteté, parce que ma situation actuelle, en examinant dans ce même collège d'où j'étais sorti moi-même examiné, était au fond bien plus analogue par contraste que des courses sans but et sans travail déterminé. J'en suis encore vive* ment attendri, et toutefois je me félicite en même temps que mes fonctions m'obligent à partir demain, car, sauf les heures de fatigue des examens, je sens l'ennui me gagner, dans un lieu où je m'attendais à devoir lutter, tandis que je n'y trouve qu'une apathie intellectuelle et morale trèsprononcée....

« .... Les considérations que j'ai indiquées dans ma dernière lettre (lettre de Montpellier, du 13) ont dû, j'espère, modifier un peu votre opinion au si^et du degré précis de sincérité de la conversion actuelle de mon père et de ma sœur à votre égard et au mien. Du reste, un avenir prochain décidera si vos soupçons, fondés hélas l sur un passé si tristement décisif, quoique maintenant bien reculé, ont mieux deviné que mes espérances ou, comme vous dites,

mes illusions. Soyez, en tout cas, bien persuadée que, si je me trompais, je ne suis nullement disposé à permettre qu'on en abuse, et j'ai déjà pris à oe sujet quelques précautions formelles. Si ce changement ne persévère point, si ma visite à Montpellier n'a pas produit l'effet que j'en attendais, mes anciennes manières seront bientôt reprises, et ce serait alors d'une îtkçon absolument irrévocable après une telle épreuve. Comptez, en un mot, qu'il ne dépend que de vous l'an prochain de venir avec moi à Montpellier, où nous resterons à l'hôtel, si d'ici là leurs non-» velles manières ne vous ont pas fait consentir à descendre chez mon père. Nous avons ainsi un an d'épreuves, mais décisives, et qui, si elles étaient malheureusement conformes à vos craintes, me décideraient alors à ne pas même aller en visite à la maison paternelle.... »

6. Sommàibe : M. Comte, après un moment de jouissance que lai cause la flânerie f a hâte de reprendre les occupations. Rupture avec son père annoncée par une lettre. Metfy 27 août 1838.

ft Je suis arrivé ici avant-Uer soir, ma chère amie, aussi bien portant qu*au moment du départ, mais beaucoup plus fisitigué, par suite d'tme nuit d'entière insommieei du mauvais état des chemins depuis Ghâlons. L'annonce qu'on m'avait faite à la poste était si peu enflée que, avant Texpiration totale de la vingt-quatrième heure, je commençais à ranger mes effets dans ma chambre actuelle ; vous voyez que, en défalquant la demi-heure environ de repos à Ghâlons, c'est avoir fait quatre-vingts lieu^ en vingt-trois heures; encore le courrier a-til été trouvé en retard d'une heure, excusé par les mauvais chemins.

« Par un heureux accident, mon compagnon de voyage (ear les noufellas malles n'ont plus que deux places) s*est trouvé èlre M. Emile Bouchotle, maire de Metz pendant les

premières années de cette révolution, et que j*avais connu à répoque du procès d'avril, où, dans la cohue des défenseurs, il figurait honorablement parmi le peu d'esprits raisonnables. Quoique nous ne nous soyons expliqués que depuis Châlons, car il a, lui, fort bien dormi, cette coïncidence m'a rendu le voyage fort intéressant. Il est venu hier m'inviter officiellement pour aujourd'hui, et j'ai accepté avec plaisir dans la pensée que, me trouvant ainsi chez le chef de ce qu'on appelle le mouvement ici, j'y pourrai mieux apprécier rapidement le véritable état des esprits les plus avancés. Vous smléz qu'il n'aura pas manqué l'occasion de me présenter ce qu'il y a de mieux en ce genre ; car il me suppose, à ce que j'ai cru voir, une infl.uence personnelle dont vous me savez bien éloigné. En vous écrivant de Nancy lundi ou mardi prochain, j'aurai ssûis doute à vous indiquer la sensation générale que m'aura laissée cette soiiiée, si toutefois elle m'en laisse d'un genre quelconque.

c J'ai bien fait de quitter Paris quelques jours avûit l'époque officielle, afin d*épuiser les délices de la flânerie; ce qui, chez moi, ne peut jamais être bien long. Cet effet est tellement obtenu, je suis déjà si saturé de l'esplanade et de la cathédrale, que je vois avec satisflaction mes examens recommencer demain. Le pays est beaucoup moins agréable que celui que je parcourais l'an dernier ; et surtout cette vie nomade a perdu le piquant d»la nouveauté. Toujpurs est-il que le régime des voitures et des hôtels garnis, quoique choisis aussi bien que possible, est loin jusqu'ici de me plaire autant que la première fois. Je suis cependant très-bien logé, dans une grande chambre fort claire, donnant sur un joli petit jardin, grâce à la précaution que j'avais prise d'écrire à Paris pour retem'r un gf te dans un hôtel aussi fréquenté. Mais je crois que l'ensemble de la ville me déplatt, surtout à cause du caractère mili-

taire qui s'y fait lourdement sentir. Vous concevez que IV bligation de passer la nuit en plein champ, si on rentre en ville après onze heures, doit singulièrement vexer un homme qui est toujours couché à neuf. Je ne manque pourtant pas de société, même à certains égards intéressante. Quoique je n'aie encore fait aucune visite officielle, pas même celle du préfet que je vais aller voir en vous quittant, j*ai déjà reçu un assez bon nombre de gens. J'ai trouvé même, à mon arrivée à l'hfttel, quelques cartes de visite qui m'y avaient un peu devancé. D'après quelques renonciations dont on nâ'a déjà parlé, je vois que samedi je terminerai probablement mes opérations ici, d'où je partirai dimanche matin pour aller dtner à Nancy.

« J*ai éprouvé hier soir une diversion assez énergique, quoique fort imprévue, et surtout très-peu désirée, par l'arrivée d'une lettre de mou père, écrite de sa main, quoique assez longue, et directement adressée ici. Il m'y répond avec mauvaise foi, en acceptant hautement la rupture, comme si je l'avais causée,; et surtout il y prend un ton de sécheresse et d'aigreur que je ne lui avais jamais connu jusqu'ici.... J'en ai été, je vous l'avoue, beaucoup peiné. Vous concevez que je n'y ai fait et n'y ferai aucune sorte de réponse. Car je me trouve ainsi parfaitement confirmé dans le sentiment d'une irrévocable séparation, si j'avais pu en méconnaître encore la triste nécessité. Seulement, par suite de ce choc imprévu, j'ai dû hftter les mesures dont je vous avais parlé pour établir nettement, aux yeux du public de Montpellier, le vrai [caractère de cette nouvelle situation.... J'écris depuis cinq heures dn matin, il en est dix et demie, et je n'ai, en outre, pas déjeuné. Vous voyez que voilà un singulier passe-temps pour mon dernier jour de suspension. Mais il était indispensable d'en finir immédiatement sur un point dont je ne veux plus m'occuper.*.. "

7. SomiAiRE : If. Comte se montre très-satisfait des examens de Metz, et il en rapporte l'honneur à on professeur qud l'université tracassait et pour lequel il intervient autant qu'il est en lui. Il constate que son mode d'examen a été fort apprécié à Metz, ce qui lui importait beaucoup à cause du retentissement qu'a en ce genre rapprobation de cette ville. Son appréciation des gens du mouvnnenty comme on disait alors, et des conservateurs. Nanq/^ 3 septembre 1838.

« Voire lettre de jeudi m'a été remise hier matin pendant que je commençais, à Thôtel de ville de Metz, ma dernière journée d*examen, et je Tai lue avec un vif empressement pendant ma suspension habituelle de la séance. Je suis fâché que vous n'ayez pas encore contracté , pour la durée de moii absence, des habitudes de régime pleinement régulières y qui sont entièrement indispensables à votre santé. Vous voyez que cette tournée n'est plus décidément une anomalie accidentelle ^ mais qu'elle se renouvellera probablement pendant un bon nombre d'années, lors même, comme je vous l'ai annoncé, que j'aurais ma chaire à l'École.... Il faut donc vous arranger pour introduire, tous les ans, cette modification normale dans votre régime habituel. Imitez-moi à cet égard , qu^, pendant cette époque, change le moins possible mes heures accoutumées , et parviens, par une facile persévérance, à les maintenir presque intactes , malgré toutes les causes de perturbation que j'éprouve, et dont vous êtes préservée. Que mon insistance sous èe rapport ne vous fatigue pas ; car vous savez combien cela m'importe. Je n'ai pas besoin de vous parler spécialement de ma santé, qui continue à être excellente.

c Mes opérations à Metz, quoique terminées un jour plus tôt que je ne comptais, ont été assez douces , grftce à neuf renonçants qui s'étaient fait étourdiment inscrire parmi les vingt-neuf candidats. J'ai commencé mardi et fini

LETTRES DE M. GOMTfi A MADAME COMTE. 483

samedi, en ne faisant chaque jour que quatre examens. Du reste, j'ai été fort satisfait de l'ensemble des résultats, puisque ces vingt examens ne m'ont donné que trois inadmissibles seulement, tandis que, d'après mon classement, au moins dix candidats doivent être admis à l'École. Cette issue est d'autant plus remarquable et honore d'autant plus le professeur que tous ces jeunes gens, excepté un seul peut-être, sont vraiment assez ordinaires et peuvent passer pour de purs produits d'éducation , dans toute la force du mot. Outre le plaisir que cela m'a causé , j'ai eu la douce satisfaction de faire, je crois, quelque bien à ce professeur vraiment recommandable (qui s'est trouvé un de mes camarades de l'École, perdu de vue depuis le licenciement), fort aimé et estimé dans la ville par le public et les autorités. Il est 'tracassé actuellement par l'université, qui , en vertu de je ne sais quel règlement, veut lui faire prendre une classe inférieure , pour livrer la sienne , du moins par alternative, à uii petit protégé du cher Poisson \ fraîchement issu de l'École normale.

c L'énergique expression de mon suffrage, motivé d'après le résultat de mes examens , et ma haute réprobation de la tactique jésuitique employée envers lui , parviendront, j'espère, à lui sauver cette avanie, en fournissant au préfet et aux autres autorités un point d'appui scientifique, pour leurs efforts unanimes en sa faveur, ainsi que je les y ai expressément autorisés. Vous voyez que je ne saurais éluder ma destinée de guerroyer avec Poisson sous toutes les formes. Il serait possible que ce professeur (il se nomme Girault) fût bientôt obligé de venir à Paris pour cette réclamation; s'il se présente à la maison, ce qui n'est nullennient certain , tant il est modeste et timide , je vous

1. M. Poisson était, parmi les géomètres, un des bommes les plus hostiles à H. Comte.

recommande de lui faire , en mon absence et à mon intention, tout l'honorable accueil qu'il mérite.

«Indépendamment de ces ^motifs de satisfaction, j'ai tout lieu d*étre personnellement content de mon séjour à Metz. Mes examens y ont été suivis et appréciés avec un haut et évident intérêt. Or c'était la ville où il m'importait le plus de réussir, à cause du retentissement qu'exerce en ce genre son approbatioh décidée. Je sais fort bien que je ne suis pas encore à ma place ; mais ne croyez pas que tout ceci soit perdu ultérieurement ; ce sont autant de pierres d'attente que je pose ainsi pour consolider et pour étendre ma haute influence future, si je vis assez pour que tout mon développement soit possible.

« Votre opinion sur mon père * n'est pas très-éloignée de ce que j'en ai toujours pensé, sauf que, jusqu'à cette dernière épreuve, je lui avais accordé plus de tendresse qu'il n'en peut avoir. Je sens maintenant que tout est désormais fini entre lui et moi, quoi qu'il puisse arriver jamais. Si je vais à Montpellier l'an prochain, les précautions que j'ai déjà prises et que je développerai ne lui permettront pas de tourner ma conduite en boutade comme vous le craignez. Les déclarations que votre lettre me conseille sont déjà faites et seront soutenues et renouvelées, soit verbalement, soit par écrit, toutes les fois qu'une opportune occasion s'en présentera....

c J'ai été fort satisfait personnellement de l'accueil empressé et magnifique que m'ont fait M. et Mme Bouchotte lundi dernier, mais très-peu content de la situation morale et sociale de la plupart des faiseurs qu'on y avait rassemblés, malgré ou à cause de leur humanitariU (avalez le mot, puisqu'il a bien fallu que je subisse la chose). Quelques jours

1. Mme Comte regardait son beau-père comme un exceUent homme , mais dénué de cette fermeté toujours nécessaire à ttn chef de famiUe pour faire le bien et empêcher le mal.

après» j'ai dtné chez le préret» qui était venu m*inyiter en personne de la manière du monde la plus aimable. Or, quoique ce soit un vieux préfet de la Restauration , J'ai trouvé, au fond , dans le langage qui s'y tenait, une tendance plus réelle, quoique fort étroite, aux mesures de détail vraiment progressives , que dans le verbiage dicté dans l'autre camp (si tant est que ce soient au fond deux camps) par des intentions générales trop vagues pour être aucunement efficaces. Toute cette opposition républicaine y est menée par les procureurs et les avocats, encore moins démonétisés ici qu'à Paris.... »

8. Sommaire : M. Comte se laisse aller à une causerie intime. Il souhaite une chaise de poste pour faire sa tournée avec sa femme, l'isolement des Toitures publiques et des auberges lui étant très-pénible. U fait appel d*une façon tout aimable au besoin qu'il a d'elle. Besançon , 10 f 0ptembre 1838.

.... Plus cette seconde tournée se développe, moins elle me platt. Cette vie d'auberges et de diligences , sans voir vraiment face humaine à qui parler, pour courir péniblement après quelques examens satisfaisants , parsemés çà et là dans la foule des mauvais ou des insignifiants, commence , je Tavoue , à me lasser un peu et à me faire vivement désirer le retour a( Tiome. Toutefois, par raison, il faudra, je crois, conserver cette place encore longtemps , en la mariant même avec la chaire de l'École , puisque celle-ci serait évidemment insufSsante. Il vaut mieux, ce me semble, adopter cette combinaison que de continuer les leçons particulières et même les cours d'institutions. Outre que cela me paraît plus digne, j'y trouverais une grande économie de temps en faveur de mes travaux. Mais j'espère que vous ne prendrez point pour une gasconnade le regret que j'éprouve que notre situation financière ne me permette pas de faire le voyage avec vous , dans notre

cijaise de poste; ce qui serait, a vrai dire, ia seule manière dont la tournée pût me plaire habituellement, en mettant à part l'attrait de la nouveauté Tan dernier, et le besoin que j'avais alors depuis longtemps d'une diversion énergique ; ce qui n'existe plus, à beaucoup près, autant cette fois, et devra naturellen^ent s*effacer de plu$ en plus.

« Ne croyez pas que, seul en poste, le voyage fût agréable; j*y éviterais sans doute beaucoup de contrariétés physiques dont je souffre en ce moment même où jB vous écris. Mais cet isolement me serait peut-être à la longue encore plus pénible que le voisinage habituel des voitures publiques. Puisse plus tard ce souhait se réaliser! Vous savez que c*est toqjours mon vœu pendant la tournée; ce sont ensuite les maussades réflexions du pot-au-feu qui viennent défaire un projet qui me plairait tant, avec une raison si évidente qu'il faut bien la subir....

« Je suis bien content d'apprendre la bonne visite que vous a faite Blainville, et surtout parce que, malgré vos préventions, je pense que cette fois vous ne la mettez pas sur mon compte» et l'accepterez dûment comme vous étant toute personnelle, puisqu'il n'y a plus ici possibilité d'en douter. Je reçois avec bonheur ses compliments, et je vous prie de les lui rendre aussitôt que vous le verrez ^

« Quoique cette lettre me sembla courte à mon intention, elle est pourtant un peu longue, je m'en aperçois^ pour quelqu'un d'aussi horriblement fatigué que je le suis, et qui se couchera probablement après le dîner avec l'espoir d'un bon et long sommeil.... Je ne connais pas encore assez les habitudes de la poste ici pour savoir si cette lettre ne vous serait point aussitôt parvenue, au cas pu je ne

1. Taat que Mme Comte fut jeune, M. de BUinviUe lui en imppaait un peu ; il avait l'esprit taquin ; il fallait lui tenir tête ; c'est ce que fit Mme Comte quand elle eut quelques années de plus^ et alors tout alla pour le mieux.

l'aurais écrite que demain matin après une nuit de repos; mais ce qu'il y a de certain, c'est que, par une telle prudence, je ne me serais pas aussi satisfait moi-même qu'en allant, de ce pas, la jeter, avant le dtner, dans la boite deux heures après avoir lu la vâtre.

■ Adieu, ma chère amie, s'il ne tient qu'à avoir besoin de vous pour obtenir que vous vous intéressiez vivement à moi, laissez- vous-y aussi amplement aller qu'envers notre pauvre toutou'; car J'ai sur lui cet avantage d'en être profondément convaincu. >

9. SoMHiTGB : U. Comte part douie jouis avant la lampi où commençait sa tournée sans emmener sa femme, à qui, l'annte précédente, il avait oHe.rt de lui Taire Taire une partie du Toyage avec lui. Une Toia parti, il est pria d'une aorte de ooalalgia, et forme un momant le projet de ra- TEnir et de couper court à ca congé qu'il s'éiaît donné. Il conseille à Hme Comie de Taire, de son cflté, une petite eicurûon, ce qu'elle db fait pas. Santti, 33 ooilt 183B.

■ Me voici à Nantes, ma chère amie, depuis hier soir, et, par conséquent , un jour plus tôt que je ne vous en avais avertie en partant. Cest assez vous dire que je ne me suis point amusé & Angers, malgré que tes quarante heures que j'y ai passées se soient trouvées inopinément coupées par une visite à Rey, le publicîste et l'ancien préfet, qui y est depuis huit ans conseiller à la Cour royale, et qui se consume de dépit de n'être point à Paris, au Tribunal de cassation . He connaissant fort impropre à supporter l'ennui, qui me survient si rarement, vous ne m'accuserez pas, j'espère, d'exagération quand je vous dirai que j'ai eu à Angers une sorte de nostalgie qui, pendant tout le séjour que j'ai fait dans cette triste cité, malgré son heureuse

Paris immédiatement ; ce que j'aurais peut-être follement exécuté, sans être retenu par la dépense, si je n'eusse été arrêté par la conyiction de la nécessité d'en repartir par devoir forcé quelques jours après. Je ne vous donne pas cette intention pour raisonnable, il s'en faut, mais pour réelle et comme indice irrécusable de ma situation morale. J'avais eu, il est vrai, un voyage assez maussade (sauf la rapidité de cette course de soixante-quatorze lieues en vingt heures); ma compagne de voiture était tout absorbée par les soins de son petit chien noir , d'ailleurs fort réservé pour un roquet. Ma course d'hier en descendant la Loire, quoique fort lenfe malgré la vapeur, à cause des basses eaux qui nous ont fait toucher plusieurs fois, a eu un tout autre caractère par la beauté des rives ainsi parcourues.

« Néanmoins, je ne regrette pas maintenant de n'avoir pas descendu la Loire à partir d'Orléans ou même de Tours, comme j'y avais un moment songé; car la continuité trop prolongée d'un tel mode de transport m'aurait très- fort ennuyé. Depuis que je suis ici, mon humeur est meilleure, parce que ce que j'ai sous les yeux s'éloigne moins de mes. habitudes de Paris. Je me trouve logé au centre du plus beau quartier, sur une place fort semblable à celle de l'Odéon, et dans une chambre assez agréable, quoique au troisième, à cause d'un large et long balcon comme celui que j'avais rue de l'Arcade, d'où je peux voir à mon aise les élégants et les dandys entrer au grand théâtre, dont il est probable que c'est là tout ce que je verrai. Je viens de parcourir la ville toute la journée par un temps délicieux, et vraiment je ne regrette pas la course; cette ville, qui tient à la fois de Lyon et de Rouen, mérite en effet d'être vue, quoique fort inférieure à Marseille et même à Bordeaux.Mais je la connais assez déjà, quant à l'ensemble, pour ne plus savoir comment y remplir les quatre grands jours que j'y dois passer

encore, à moins de détails que j'ignore, sauf le musée, dont on m'a fait l'éloge et que je verrai soigneusement. Tout cela, ma chère amie, est un triste palliatif d'une situation qui ne me laisse d'autre distraction possible que le vain plaisir, bienlAt épuisé, de courir isolé les routes et les rues, sans même me laisser le choix de l'époque ni du . temps. Vous savez que, l'an dernier, je vous écrivais déjà de Nancy, ma seconde ville, que la troisième tournée pourrait bien commencer à devenir aussi fatigante que la première avait été savourée. Je ne suis peut-être pas loin d'une telle disposition, puisque j'y pense même avant que la tournée soit, à proprement parler, entamée. 11 est vrai que, en commentant mes examens de province de demain en huit, ils seront peut-être ainsi devenus un remède nécessaire aux ennuis de mon éloignement. Néanmoins, je ne pense pas sans une sorte d'effroi que je ne retoumeraià Paris qu'après environ deux mois. Les projets de travail que j'avais conçus comme intermèdes seront probablement aussi peu réalisés que ceux d'amusement. Je sens d'ailleurs que j'ai besoin de repos, et je veux au moins utiliser mon espèce d'esil volontaire. En outre, ce travail par lacunes discontinues est trop contraire à ma nature et i mes habitudes constantes pour comporter une véritable utilité. Ce sera donc essentiellement pour mon retour que je réserve la terminaison de mon ouvrage, mécontentant seulement d'y rêver jusque-là. Je regrette bien vivement, ma chère amie, que les nécessités impérieuses par la nature de mon voyage comme par la considération économique, me forcent ainsi de courir seul ; car je sens très-bien que cet isolement contribue beaucoup au peu d'efGcacité d'une telle diversion. Heureusement, je dois désormais espérer que cette tournée sera peut-être la dernière, et que je serai dispensé des voyages forcés. La perspective de passer mes vacances à travailler à Paris à mon gré ou à courir selon

ma fantaisie, subordonnée seulement à mes ressources, est maintenant le projet d'avenir qiy me charme le plus; espé* rods qu'il se réalisera bientôt.

< Malgré la situation morale que je vous décris naïvement et qui durera sans doute jusqu'à ce que les examens m'absorbent de nouveau, ma santé continue à être excellente , sauf une légère diminution d'appétit....

« Je vous engage , ma chère amie , à bien prendre vos mesures pour employer à vous soigner librement tout le temp3 de mon absence, car je crois que vous en avez besoin. Si vous pouviez, de votre côté, convenablement organiser quelque excursion, fût-elle même de peu de durée, je crois que vous vous en trouveriez très-bien. Enfin ne néglige; rien, je vous prie, pour recouvrer un sommeil et un appétit réguliers.

« La lettre ci-jointe est celle que je n*ai pas eu le temps d'écrire avant mon départ et qui est destinée au Conseil de l'École , en cas de vacance de la chaire de Duhamel, par suite de la retraite ou de la mort de Poisson , quoique ce cas sôit maintenant peu probable. Vous n'auriez rien autre chose à faire que de la faire porter chez le général à l'instant où il serait bien avéré que la chaire devient vacante, et sans attendre que la convocation du Conseil pour y pourvoir fût spécialement désignée. Mjais, comme vous l'avez très-bien senti spontanément, il serait contraire aux convenances de la remettre avant qpe le cas fût notoirement caractérisé.... Si le général n'était pas encore de retour au moment où vous croiriez devoir remettre ma .lettre, il suffirait de l'adresser sous enveloppe à H. le colonel Esperonnier, commandant en second de l'École polytechnique, qui est d'ailleurs aussi bien disposé pour oioi, ayant dans le temps asaisté à quelques-unes de mes leçons à l'École.

« Sous prétexte de consulter Blainville , vous feriez peut-

être bien de lui communiquer ma lettre au Conseil. Ce résumé succinct, mais eiact, de mes motifs principaux pourrait servir à fixer davantage sa propre attention sur la nécessité de cette amélioration si désirée dans ma situation. Du reste, votre tact excpiis jugera finalement de l'opportunité réelle d'une semblable confidence, exempte d'ailleurs de tout inconvénient grave. »

10. Sohmàirb : M. Comte exprime que son seul délassement, dans ses tournées, est d'écrire à sa femme. U utilise, pour apprendre Titalien, les moments qu'il a de libres; son admiration pour les Fiancés de Manzoni. Retour qu'il fait sur lui-même au sujet d'un candidat précoce eU distingué. Rennes ^ 4 septembre 1839.

« Quoique j'eusse déjà, ma chère amie, pu strictement recevoir vôtre réponse à ma lettre d'ici de jeudi dernier, cependant je ne m'attends réellement à l'avoir qu'à la Flèche dans quelques jours; je sens qu'il serait déraisonnable d'exiger de vous la ponctualité soutenue que je puis me prescrire à moi-même . Prescrire est même un terme fort impropre; car ce n'est pas seulement pour vous, mais aussi pour moi que je vous écris. Cette douce occupation constitue, à vrai dire, une sorte de précieux événement, ma seule diversion actuelle, bien vivement sentie, je vous assure. Depuis mon départ de Paris, je n'ai réellement causé avec personne, et n'ai parlé qu'à des aubergistes, des conducleurs ou des candidats. Sans mes obligations oflScielles, il y aurait presque danger de perdre , par désuétude prolongée, la faculté de parier.

« Toutes les personnes que je connaissais ici en sont parties; je n'y ai pas même eu la moindre invitation quelconque qui pût faire diversion. Pour m'achever, le temps été constamment détestable, à la fois orageux et froid. En huit jours que j'y ai passés, je n'ai pas vu le soleil une heure de suite.

« ....En une telle situation,je me félicite beaucoup d'avoir eu la fantaisie d'apprendre l'italien : c'est une occupation agréable et facile, qu'on peut quitter et reprendre à discré* tion, et qui me constitue réellement une précieuse ressource. Aussi y depuis quinze ^urs , en ai-je plus lu que je n'avais fait dans tout le temps antérieur. Ces Fiancés sont réellement un bien plus bel ouvrage que la traduction même ne me l'avait fait penser jadis; la grâce et ronction d'une foule de charmants détails sont vraiment beaucoup plus sensibles en italien. Manzoni est certainement» après .W. Scott, le plus grand poète de l'époque. Nous n'avons en France rien d'approximativement équivalent. Je sais maintenant assez d'italien pour entendre à peu près couramment un auteur quelconque, du moins je le crois , pouvant lire à la fois Dante et Manzoni. Le génie de la langue me convient d'ailleurs assez pour que je présume que, si j'avais un motif et une occasion, il me serait facile de la parler bientôt; ce que je n'ai jamais espéré de l'anglais....

< Hier matin, j'ai terminé ici mes opérations qui y ont été plus pénibles que je ne le présumais, car j'ai eu, sur 20 inscriptions, 17 examens, bien plus qu'à Paris à proportiouy et assez déjà pour commencer à faire naître cette fatigante continuité qui constitue surtout la plus désagréable qualité de nos ennuyeuses fonctions. Je vous disais jeudi que je voyais arriver ce moment avec une sorte de satisfaction; mais, à l'événement, il n'en a pas été tout à fait ainsi, du moins le premier jour. Sans doute je n'étais point encore assez reposé des énormes fatigues de cette année , si extraordinaires pour moi depuis six mois. Car je me suis senti tristement réveillé ainsi de l'illusion naturelle que les dix jours précédents, quelque vides qu'ils fassent, avaient graduellement produite en moi; et j'ai péniblement compris alors que je n'étais pas venu en province pour me reposer et pour attendre l'heure du dtner comme une sorte

d'événement momenlaiié. Maiotenanl le pli est repris; mais aussi le repos est perdu, et j'irai jusqu'au bout comme de coutume, à mon corps défendant. Celte tournée a mal commencé pour moi, si rous vous en souvenez, du jour même du tirage, il y a deux mois, quand j'ai vu que je n'irais pas à Marseille et que j'irais à Montpdiier. La succession de mes impressions ne dément pas Jusqu'ici un tel augure.

■ IJ est fort probable, à ce que je vois, que je n'aurai nullement à observer l'efTet de mon dernier volume, quoique publié depuis six semaines; il est (rop récent; ce sera l'an prochain qu'on pourra commencer à m'en parler. Rey luimême, quoique du métier, ne le connaissait nullement. Je suis donc ici lout . sèchement M. l'examinateur, et sans doute il en sera de même ailleurs. Du reste, je suis soutenu par l'espoir désormais assez plausible, que cette tournée est peut-être la dernière, ou très-probablement l'avantdernière.

[M. Comte, ayant examiné un jeune homme précoce qu'il mit le premiersurlaliste, enqui il reconnatl sagacité, justesse et même force, les trois grands dons intellectuels, mais qu'il trouva gAlé par le contentement de lui et par la flatterie, ajoute :]

' Involontairement ce spectacle m'a un peu rappelé mes propres commencements; mais je dois me rendre la justice que, quoique étant aussi un enfant précoce, je n'avais certainement pas ce ton tranchant, malgré ma conGance radicale. Quand je me rappelle au contraire ma profonde vénération, mon admiralion parfaite pour toute supériorité réelle, morte ou vivante, et que, revenant sur le passé, je me souviens très-distinctement combien ce sentiment continu, quoique peut-être exagéré, a été indispensable à mon évolution ultérieure, je crains fort que ce jeune homme ne soit victime d'un excès d'encouragement et de confiance....

« Le plaisir de causer avec vous me fait oublier, ma chère

amie, que je dois partir dand quelques heures, et que mon bagage n'est pas encore prêt. Je vous quitte donc, pour aller chercher fc la Flèche une lettre de vous. >

11. SoxxAiBE : M. Comte explique les chances qu'il a d'obtenir une chaire à TEcole polytechnique. On remarquera que la Préfacé ^ qui était un danger, est prise pour une force (voy. p. 312). Cette lettre est poetérieure à la séparation. Montpellier ^ 11 oetcbre 1842.

« . .. . J'oubliais de répondre à Totre demande sur la nature des concurrents que je pourrais rencontrer en cas de prochaine vacance de la chaire de l'École soit de Uouville, soit de Sturm. Cette question m'embarrasse un peu; car, en vérité, je ne vois ni hors, ni dans l'académie, personne qui, cette fois^ puisse offrir aucune rivalité sérieuse. Mais vous savez que cela ne décide rien comme concurrence effective. Il faudrait, quant à l'Académie, savoir simplement s'il y a quelque membre qui puisse désirer cette place ; or, quoique je ne le pense pas, je ne suis pas assez au courant de ces gens-là pour répondre alors de leurs dispositions. Seulement, je ne doute pas que les coteries qui me repoussent ne fassent, en ce cas, tous leurs efforts pour exciter quelque académicien à se porter candidat, afin de m'écarter à tout prix. Mais je suis persuadé que, cette fois, encore plus qu'en 1840, le vote de l'École sera surtout décisif, s'il m'est favorable ; l'académie oserait encore moins qu'alors, sous le feu de ma préface, s'y opposer sérieusement. Je ne sais finalement ce qui la s*opérer, et ne m'en tourmente guère, quels que soient mes désirs d'une nouvelle position. Peutêtre M. Goriolis se décidera-t-il encore à rester quelque temps, comme il l'a déjà fait, quoique ses années de service soient maintenant au taux légal du maiimum de retraite, afin d'éviter des mutations qui pourraient embarrasser ou même troubler l'École. Mais je me sens disposé a

regarder la tournée que je viens d'accomplir comme devant être la dernière, non toutefois dans le sens sinistre que ma préface vous a fait inconsidérément redouter, mais par suite d'une meilleure situation. Si je me trompe, je compte ' bien, en tout cas, réexaminer et réinterroger l'an prochain sans aucune opposition réelle, et sans cependant en avoir aucune obligation à personne, par suite de l'imposante attitude que je me suis enfin décidé à prendre et que je saurai, j'espère, cotivenablement garder. »

12. Sommaire : M. Comte avait formé le projet de publier son Cours de géométrie et son Coun dCaetronomie; sur quoi Mme Comte lui exprima la crainte qu'un pareil travail ne lui ôtftt le temps de repos qu'il 's'était réserré après rachèvement de son grand livre sur la philosophie positive. 11 explique en détail comment, sans se fatiguer, il pourra accomplir les deux publications qu'il projette. Paris y vendredi ^ novembre 1842 {la date précise manque).

« Je ne comprends nullement vos affectueux reproches sur mon manque de parole au sujet de mes petites publications projetées pour cette année. Si vous fouillez exactement vos souvenirs, vous y reconnaîtrez que je vous ai toujours annoncé l'intention de suspendre mes travaux philosophiques pendant une pleine année, aussitôt que mon grand ouvrage serait enfin terminé. Mais, en consacrant cette année à publier, comme utile diversion, mes leçons principales chez M. Lavilie et peut-être aussi mon cours populaire d'astronomie, je n'ai jamais varié sur ce sujet, et j'y suis expressément revenu dans les mêmes conditions en vous écrivant à cet égard pendant ma tournée, pour annoncer et définir le repos de 1843. En ce sens, je ne mérite certainement aucun reproche d'irrésolution ni d'inconstance. Quant à la mesure en elle-même, je crois que vous vous exagérez infiniment le trouble que ma santé peut recevoir d'un tel assujettissement. Il ne s'agit ici que

d'un travail plutôt ennuyeux que fatigant, ou de nature à lasser plutôt mes doigts qiife ma tête ; je n'ai du moins à y chercher que la meilleure expression didactique d'idées très arrêtées chez moi depuis longtemps jusque dans leurs moindres détails, et d'ailleurs spontanément rafratchies par une récente exposition orale. Gela n'est point suscep* tible de m'affecter profondément comme mes travaux philosophiques, où j'avais à créer à la fois l'idée et l'expression sur les plus difficiles sujets accessibles à la raison humaine. A la vérité, ayant commencé depuis deux jours seulement à écrire chaque jour la leçon de la veille S je suis en ce moment dérangé un peu par le défaut d'habitude de cette opération, au train de laquelle je me ferai bientôt, sans y consacrer autant de temps que maintenant. D'ailleurs, quand mon enseignement va être assez lancé pour donner lieu à interroger, vous savez que je n'aurai habituellement que quatre leçons par semaine, le lundi et le jeudi se passant en simple interrogation; ce qui me fera, à partir du milieu de ce mois, deux jours sans avoir rien à rédiger, outre le dimanche. Je tenterai même alors d'établir la distribution inverse, en n'écrivant au contraire que les jours où je n'ai pas de leçons, si ce temps suffit raisonnablement. En tous cas, même dans ce commencement, où je fais leçon tous les jours, et où le train n'est pas encore pris, je suis loin de me priver d'exercice journalier, comme vous le croyez, et j'en prends même presque autant qu'à l'ordinaire, seulement à une autre heure.

« Du reste, dans le traité que j'ai signé, j'ai sagement écarté tout engagement de temps qu'on voulait me proposer, et l'époque de ma livraison est tout à fait laissée à ma discrétion. Je ne me ferai, croyez-le-bien, d'après cette liberté expressément stipulée, aucun scrupule de retarder

1 . Il s'agit des leçons qu'il faisait dan^ TinstitutioD de M. Laville.

LETTRES DR M. GOBfTE A MADAME COMTE. 497

d'un OÙ deux mois cette publication, si je sentais qu'un tel assujettissement dérangeât aucunement ma santé. A cela près, outre que je tiens, sous plusieurs rapports, à une telle publication, qui, d'après les exigences supérieures de mes travaux philosophiques, ne se ferait peut-être jamais si elle ne s'accomplit pas en 1843, je suis talonné extérieurement, à ce sujet, par Tavidité des écrivassiers mathématiques, que je sais être depuis quelques années à raffut de mes leçons et qui pourraient bien me devancer par quelque mauvaise compilation hâtive, si je ne me décidais à paraître prochainement. Outre le programme que j'ai lithographie depuis.six ans, et qui peut donner l'éveil aux plus intelligents d'entre eux, en leur faisant connaître le plan et même l'esprit de mon enseignement, je sais qu'on a déjà tenté de se procurer, expressément à cette louable intention, des rédactions de mes meilleurs élèves. ' Quoique ces loyaux jeunes gens s'y soient jusqu'ici soigneusement refusés, ces symptômes indiquent néanmoins qu'il est grand temps que je me montre sous ce rapport, pour n'être pas indignement pillé....

c Relativement à mon cours d'astronomie, vous savez qu'il n'a lieu qu'une fois par semaine, et que par suite il ne m'obligera qu'à une ou deux journées de rédaction, que je ne commencerai qu'après avoir achevé l'autre publication. Je continuerai d'ailleurs à éviter de m'engager à cet égard, et ne traiterai que lorsque cette seconde rédaction sera à moitié accomplie, afin de n'être point pressé par le temps, et de pouvoir même ne pas entreprendre du tout une telle publication actuelle, si la précédente m'avait réellement trop fatigué, ou plutôt ennuyé, puisqu'il ne s'agit là au fond que d'une sorte de travail de bureau, du moins pour moi. Croyez bien, en général, que, tout en utilisant mon temps le plus possible à mon égard et envers le public, je n'ai pas plus d'envie que vous d'épuiser mes A. c. 32

498 DBOXIËIIB PARTIS,

forces en les gaspillant, et que je sens, au contraire, plus profondément la nécessité de les bien ménager, afin de pouvoir accomplir, en temps opportun, les grands travaux que j'ai annoncés en terminant mon ouvrage fondamental. »

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