‹ Auguste Comte et la philosophie positive (volume 2)Chapitre 57 sur 83 · SUBORDINATION DE L'ESPRIT AD CŒUR · texte numérisé non relu

SUBORDINATION DE L'ESPRIT AD CŒUR

Maintenant la discussion est assez avancée pour qu'on laisse les termes d^esprit et de ccsur^ dont chacun, de son cAté, apporte quelque chose d'ambigu et de complexe. Prenons la division plus précise des facultés en intellectuelles et en affectives, ou même usons du langage vulgaire qui est très-su flisant, et disons la raison et la passion. C'est la raison qui reconnaît que les facultés altruistes doivent être particulièrement appuyées, et qui, leur prêtant un constant et fidèle secours, leur donne une consistance qu'elles n'auraient pas autrement ; c'est elle qui introduit dans les rapports sociaux une part de plus en plus grande d'équité; c'est elle enfin qui agit par la morale individuelle sur la morale sociale et, réciproquement, par la morale sociale sur la morale individuelle.

Il est manifeste que la partie morale de l'homme ne peut prendre toute sa grandeur, toute sa chaleur, toute son efficacité, que sous une discipline qui lui enseigne ce qui doit être contenu et ce qui doit être soutenu, et qui lui montre la justice et la bonté comme sœurs de l'immortelle vérité.

Ce qui fait le caractère des facultés intellectuelles à l'égard des facultés affectives, de la raison à l'égard des passions, de Vesprit à l'égard du cceur, c'est l'impersonnalité qui appartient aux facultés intellectuelles, à la raison, & l'esprit. La vérité qu'elles poursuivent est indépendante ; elle a beau choquer les préjugés traditionnels, elle a beau soulever les facultés affectives, elle n'en finit pas moins par être hautement proclamée. La raison n'a pas d'autre force que l'évidence ; il est arrivé plus d'une fois qu'elle a frémi elle-même des nouveautés redoutables qu'elle amenait à la lumière et qui ébranlaient des opinions aussi chères qu'accréditées. Mais, obligée par sa propre nature de confesser ce qui est, elle a rempli son devoir et poursuivi sa mission. L'impersonnalité seule était capa- A. c. 36

ble d'obtenir de la personnalité les concessions successives qui constituent le développement de la morale. C'est ainsi que s'est élevée la grande théorie de la justice qui est l'intermédiaire entre la raison et les passions.

Ces dernières considérations ne doivent pas faire perdre de vue que l'insurrection de l'esprit contre le cœur, à partir du moyen Age, est contredite par l'histoire. Les preuves expérimentales sont toujours celles auxquelles je m'adresse essentiellement ; les autres arguments viennent seulement s'y grouper. Sur la fin, M. Comte s'était laissé subjuguer par le moyen âge ; auparavant ii en avait été le juste appréciateur. Tout en combattant l'excès où présentement il lombe, je l'admire et je le suis, quand, foulant aux pieds les préjugés du dix-huitième siècle, il démontre victorieusement le caractère qui fait de cette grande époque l'intermédiaire entre la sociabilité antique et la sociabilité moderne.

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