‹ Auguste Comte et la philosophie positive (volume 2)Chapitre 78 sur 83 · DERNIÈRE MALADIE. — TESTAMENT · texte numérisé non relu

DERNIÈRE MALADIE. — TESTAMENT

même but une nouvelle visite à laquelle on vint encore sans testament; nouveau refus de Mme Comte. Enfin, le samedi, toujours dans la même semaine, troisième visite, et troisième refus de Mme Comte, qui dit qu'un pareil acte (le pli cacheté posthume) ne pouvait émaner que d'un homme malade ou d'un malhonnête homme, et qu'elle avait épousé l'homme le plus honnête. Cependant le testament n'était pas produit: il ne fut déposé chez le notaire que le 1 2 septembre, jour de cette dernière visite.

Ce testament que Mme Comte n'acceptait pas et qui dérogeait aux clauses du contrat de mariage fut soutenu par les exécuteurs testamentaires. De là naquit un procès ; un plaida en référé; Mme Comte gagna, elle ne pouvait pas perdre, et le testament fut judiciairement annulé. Il n'y eut que les papiers de M. Comte qui restèrent en suspens ; ils ne furent accordés ni à Mme Comte ni à la famille, qui les réclamait aussi. Ces papiers furent, par ordre du président, déposés chez un notaire, où ils sont encore. Ils ne renferment d'ailleurs aucun manuscrit, et sont uniquement composés de lettres et de comptes de dépense. A la mort de Mme Comte, ils iront à la famille de M. Comte, si, auparavant, Mme Comte ne plaide pas pour en obtenir la possession.

On vient de voir quelles charges M. Comte imposait à ses disciples. Il avait depuis longtemps trouvé en eux le plus grand dévouement. A partir du moment où il fut son propre éditeur, il ne put faire imprimer ses livres qu'avec leur aide. M. Longchampt, exécuteur testamentaire, avait avancé 2000 francs; M. Audiffrent, exécuteur testamentaire aussi, 1877 francs ; son imprimeur, M. Thunot, qui lui avait donné des facilités, était créancier de 2372 francs. Il fallut faire une vente pour payer les dettes. Elles se composaient des créances de ces trois messieurs, des frais de funérailles, de quelques dettes d'amis, loyers, dçttes de maison et frais de

justice. Quand Mme Comte eut soldé tout cela, le passif dépassa Factif de quelques centaines de francs.

Mme Comte, que son contrat de mariage reconnaissait créancière de 20 000 francs, pouvait légalement retenir pour elle les deux tiers de Tactif; mais une pareille pensée ne vint même pas à son esprit. Sans songer au lendemain, quoique bien sombre, elle accomplit le devoir du moment» et, renonçant à toute sa créance, dont elle ne toucha pas un sou, elle acquitta jusqu'au dernier sou les créances des autres. Bien loin de croire qu'elle faisait un sacrifice, elle a toujours regardé le payement des dettes de son mari comme son privilège.

GHAPITRE XIIL

Lettres ^ Miss Henriette Martineau. — Lettres à M. G^lestin de Bligniëres, ancien élève de TÉcole polytechnique.

Sommaire : Les trois lettres qui suivent sont adressées à Mias I^srtinç^u, qui, ayant terminé le beau livre dont il a été parlé ci-dessus, p. 277, en avait envoyé un exemplaire à M. Comte. M. Comte Ten remercie comme il convient; il salue avec bonheur cette association; et en effet Miss Martineau s'est associée par cette œuvre à ses travaux et à sa gloire. Avec générosité, Miss Martineau fait une part à M. Comte dans les profils delà vente; avec générosité aussi, M. Comte n'accepte cette part qu'à la condition d'en faire un emploi impersonnel. Pourtant l'emphase habituelle à M. Comte lors d'un succès se montre, quand il prétend voir dans le livre de Miss Martineau le signe d'une alliance entre les femmes et le sacerdoce de Thumanité; et il y a de la préoccupation à le présenter comme n'ayant pu émaner que d'une main féminine. On remarquera en outre la disOordance de ses opinions sociologiques sur la femme, avec ses opinions biologiques (voy. p. 401).

« Mademoiselle,

« On m'a remis avant-hier rexemplaire que vous avez bien voulu m'adresser du précieux travail que vous venez de publier. J'en ai déjà lu la noble préface et l'excellente table, ainsi que quelques articles décisifs. Cette lecture me suffit pour caractériser la droiture, la justesse et la sagacité que vous avez constamment développées dans cette longue et difficile opération.

« Les esprits vulgaires s'étonneront seuls qu'une telle élaboration émane de votre sexe ; mais les vrais philosophes

sentiront au contraire qu'elle ne pouvait guère surgir ailleurSy puisque c'est surtout là que se trouvent aujourd'hui l'esprit d'ensemble et la généreuse liberté, presque incompatibles avec le régime dépressif qui domine actuellement chez les hommes, principalement même parmi les lettrés. Toutefois, si les femmes distinguées possèdent naturellement les dispositions mentales et morales qu'exigeait une pareille entreprise, elles manquent encore, le plus souvent, de l'initiation encyclopédique indispensable à son accomplissement. Cette éducation, qui, suivant le programme du grand Molière, procure des clartés de tout, sera certainement accordée à tous dans l'état normal de l'humanité régénérée par le positivisme. Mais elle est maintenant très-rare, et les femmes ne peuvent l'acquérir que d'après une suite persévérante d'efforts spontanés, dont la plupart d'entre elles ne sont pas susceptibles. Celles qui les comportent n'ficcom plissent ordinairement cette préparation théorique qu'en altérant leur cœur et même leur esprit par une vanité pédantesque, oubliant qu'une telle acquisition doit finalement devenir familière aux moindres intelligences.Une vraie supériorité cérébrale peut seule préserver d'un semblable danger, en fournissant d'avance, comme le fait spontanément l'ensemble' de votre carrière, le véritable type de l'état féminin où la culture spéculative aboutit à développer l'existence affective.

« D'après l'opération capitale que vous avez heureusement conçue et dignement accomplie, ma Philosophie positive va bientôt acquérir un degré de sage propagation que je ne pouvais nullement espérer de mon vivant. Si, comme auteur, je vous en dois personnellement de profonds remerctments, ce travail mérite surtout ma gratitude en accélérant la régénération à laquelle j'ai systématiquement voué ma vie. GrAce à vous, la pénible étude de mon traité fondamental ne reste indispensable qu'au petit nombre de

ceux qui veuUnt devenir théoriciens. Mais Timmense majorité des lecteurs, où la culture théorique est seulement destinée à préparer la raison pratique, peut désormais et même doit préférer la lecture habituelle de votre admirable condensation^ qui vient pleinement réaliser un vœu que j'avais formé depuis dix ans'. En me plaçant, autant que possible^ au point de vue de la postérité, je n'hésite pas à vous annoncer que vous avez rendu votre nom inséparable du mien, en exécutant le seul travail qui subsistera parmi tous ceux qu'a déjà suscités mon livre fondamental.

« Une telle association me fait espérer que vous lirez avec intérêt le grand ouvrage que je vais prochainement terminer, et dont celui que vous avez condensé fournit la base nécessaire. Eu attendant le quatrième et dernier volume, qui paraîtra dans six ou sept mois, j'ai remis hier les trois volumes déjà publiés de mon Système de politique positive à quelqu'un dont le voyage à Londres lui permettra bientôt de porter ce paquet chez votre éditeur, que je charge de vous le transmettre immédiatement.Yous y trouverez aussi mon Catéchisme positiviste, destiné surtout à propager chez votre sexe, par une sommaire exposition, la construction religieuse qui devait résulter de ma fondation philosophique, en remplaçant irrévocablement Dieu par l'Humanité, suivant la tendance croissante que votre sagacité dut sentir dans l'ensemble du traité que vous avez si fructueusement étudié.

« Avant que vous ayez examiné la religion positive autant que la philosophie correspondante, votre excellent travail vous fait involontairement concourir à son avènement, en honorant spontanément le sexe que le positivisme vient

1. L'étude du traité systématique de M. Comte reste indispensable. L'abrégé qu'en a fait Miss Martineau augmenteia le nombre de ceux qui peuTent le lire, en en portant la connaissance et la doctrine en des cercles qui autrement y seraient demeurés étrangers.

enfin placer au premier rang de la société normale. Ma fondation d'un nouveau pouvoir spirituel consiste surtout à mettre irrévocablement au service du sentiment Tintelligence> qui jusqu'ici fut essentiellement vouée h servir la force matérielle. De là résulte un intime rapprochement entre la classe contemplative et le sexe affectif, également opprimés aujourd'hui par une brutale activité. Mais cette combinaison décisive exige que chacun de ces deux éléments puisse assez participer au caractère de Tautre pour ep subir dignement rinfluence continue. L'ouvrage que je vous envoie vous montrera comment j'ai rempli cette condition nécessaire, puisque je n*aurais pu l'accomplir sans la régénération morale que je dois à l'ange auquel je l'ai justement dédié. D'une autre part, votre éminente élaboration constate irrévocablement que la prééminence affective de votre sexe ne l'empêche point de développer l'aptitude spéculative qu*exige son concours normal avec le sacerdoce rénovateur.

« Je ne dois pas terminer cette lettre sans vous témoigner combien me paraissent judicieuses, en général, les suppressions que votre projet vous a forcée d'opérer envers mon ouvrage. Celle qu'indique spécialement votre préface sur mon dernier chapitre d'astronomie reste même audessous de ce que je souhaitais. En effet, dans un projet, récemment avorté, de réimpression du second volume de ma Philosophie f j'avais expressément recommandé de supprimer entièrement ce chapitre comme relatif à des questions qui doivent être irrévocablement écartées, en tant que oiseuses, même quand elles deviendraient assez accessibles. Mon traité spécial d'astronomie populaire élimina réellement en 1844 ce domaine sidéral ou cosmogonique. Parmi vos autres suppressions, je ne regrette jusqu'ici que celle du court passage que ce second volume consacre h l'éminente Sophie Germain, dont la mémoire philosophique

m'a semblé devoir être immortalisée dans mon Calendrier positiviste.

« Respect et sympathie.

< 29 décembre 1853. »

« Mademoiselle,

« Votre charmante lettre de lundi m'a fait hier éprouver une vive satisfaction, en témoignant le prix que vous attachez à la juste approbation que j'ai dû vous exprimer. Mon premier jugement s'est trouvé pleinement conGrmé par toutes les impressions et réflexions qui l'ont suivi. Depuis beaucoup d'années, mon régime cérébral m'interdit tonte autre lecture que celle des grands poètes. Ainsi privé d'un examen complet et continu de votre travail, j'ai pu cependant l'apprécier assez en lisant çà et là plusieurs articles décisifs, dont votre précieuse table m'avait facilité le choix. Ceux de mes disciples, à Paris, en Hollande et en Irlande, qui viennent de lire entièrement cette heureuse condensation^ sont unanimes pour m'en témoigner leur satisfaction profonde, ou plutôt leur juste admiration.

< Je suis surtout frappé de l'incomparable sagacité, non moins due au cœur qu'à l'esprit, avec laquelle vous avez dignement senti la destination sociale d'une composition philosophique dont la plupart des juges masculins n'ont saisi que la tendance intellectuelle. Ayant, dès mon début, voué ma vie à fonder le nouveau pouvoir spirituel qui peut seul terminer la révolution occidentale, je construisis la philosophie positive pour fournir une base théorique à la régénération morale, dont ma seconde carrière s'occupedirectement depuis la fin de la première. Néanmoins, presque tous mes appréciateurs, même bienveillants et judicieux, se sont arrêtés à l'examen du moyen, sans considérer le but, au point

de croire que je divergeais quand je poursuivis celui-ci. Quoique vous ne connaissiez pas encore cette construction directe, le tact féminin vous a spontanément représenté Touvrage auquel vous consacriez une si précieuse sollicitude, comme le fondement intellectuel d'un édifice social.

< Outre l'efficacité certaine et prochaine qui fait, aux yeux des vrais positivistes, de votre publication un événement décisif, j'y sens de plus en plus l'importance de votre concours personnel, par lequel commence la sainte alliance entre la femme et le sacerdoce pour dégager TOccident de Tanarchie mentale et morale. Votre exemple dissipera bientôt les préjugés pédantesques contre la coopération philosophique du sexe le mieux disposé, surtout aujourd'hui, pour le vrai point de vue encyclopédique. L'envoi que vous avez cordialement agréé vous est peut-être déjà parvenu, puisqu'il partit de Paris le 10. Il vous fera sentir combien ma principale construction se trouve, depuis neuf ans, heureusement dominée par une impulsion féminine que la mort consolide et développe de plus en plus. En procurant une nouvelle vie à mon traité fondamental, vous êtes irrévocablement associée à cette salutaire influence, déjà devenue la meilleure garantie du positivisme....

< Le courage qui vous distingue me rassure spontanément, ma chère collègue, contre les chagrins que pourrait vous susciter la malveillante appréciation que vous me signalez, et dont il est ici facile de s'affranchir suffisamment. Nos adversaires ont partout cédé le terrain intellectuel, puisqu'ils ne recommandent plus leurs croyances au nom de la réalité; mais seulement en vue de l'utilité. D'après ce triomphe spontané, nous pouvons compléter la victoire, sans la moindre concession, en leur prouvant, par notre propre conduite, à l'appui de nos démonstrations, que notre doc*trine est plus favorable qu'aucune autre à Tefficacité morale dont ils affectent vainement la possession exclusive.

Faisons-leur surtout sentir la supériorité propre au caractère relatif de nos convictions, en rendant toujours à leur croyance une justice que Tabsolu leur interdit envers nous. Il faut désormais convertir le système d'hypocrisie qui pèse sur TAngleterre, en un système de ménagement pour des opinions dont l'ancienne utilité n'est pas encore épuisée totalement chez les âmes ordinaires. Presque tous nos contemporains sont destinés à mourir dans l'état arriéré que le positivisme peut seul remplacer. Ainsi, la religion positive, en liguant aujourd'hui toutes les âmes d'élite, comme furent. ligués, au dix-huitième siècle, les esprits forts, pour diriger la réorganisation occidentale, doit leur inspirer une juste indulgence envers des croyances qui sont moralement préférables, et même mentalement,au scepticisme complet, d'après lequel les instincts égoïstes et les vues dispersives restent sans discipline.

< En destinant surtout votre travailauz classes laborieuses, vous leur avez préparé sagement un meilleur régime que sur le continent, pour Tépoque prochaine où leur intelligence se dégagera spontanément des liens théologiques. C'est seulement ainsi que la population britannique peut être radicalement préservée des tendances purement révolutionnaires, qui ne furent fatalement imposées qu'au peuple chargé de l'initiative occidentale. Par là, vos nobles efforts vont seconder et même préparer Theureuse disposition de l'élite de votre aristocratie à modifier assez sa politique pour rester à la tête de la transition finale, en évitant toute répétition superflue de nos déplorables crises.

« Cette cordiale réponse ne doit pas s'achever sans l'explication qu'exige l'admirable résolution dont vous me faites part quant aux profits matériels de votre publication. Je suis touché de cette noble spontanéité, qui contraste si dignement avec l'indifférence égoïste des écrivains dont les succès sont surtout attribuables à leur reflet positiviste,

tandis que votre adhésion me sert plus qu*à vous. Mais j'espère ensuite vous faire agréer les motifs consciencieux qui me prescrivent de refiiser votre scrupuleuse proposition malgré la profonde gratitude que j'en ressentirai toujours.

< D'après les préfaces des volumes que je viens de vous envoyer, vous connaîtrez bientôt ma situation exceptionnelle. Tous mes moyens matériels ayant été graduellement détruits, depuis sept ans, par l'implacable acharnement de nos coteries scientifiques, malgré les stériles sympathies que me témoignèrent toujours nos divers gouvernements, j'ai dû, me trouvant sans le moindre patrimoine, et voulant conserver mon entière indépendance, fonder finalement toute ma subsistance sur les libres subsides annuels de mes vrais adhérents et de mes dignes appréciateurs. Cette résolution, dont je me félicite de plus en plus malgré ses dangers, m'a graduellement placé dans la situation normale du sacerdoce régénérateur, tandis que mes infSimes persécuteurs croyaient ainsi me contraindre au silence dont ils auraient besoin pour soustraire les spécialités académiques à la discipline encyclopédique. Afin de compléter une telle attitude, qui doit servir de type au nouveau pouvoir spirituel, j'ai, depuis quatre ans, proclamé solennellement et toujours pratiqué ma renonciation systématique à tout profit matériel de mes ouvrages quelconques, dont la vente est seulement destinée à payer les frais dimpression, honorablement avancés par mon digne typographe. D'après ce principe, que je convertis en règle générale pour assurer la pureté du clergé positif, comme vous le verrez déjà dans mon Catéchisme^ je ne puis aucunement accepter le tribut de votre généreuse équité. Mais, si vous croyez devoir participer, selon vos moyens, au libre subside sur lequel repose irrévocablement toute mon existence matérielle, je vous en serai très-reconnaissant, comme envers quelques autres

dameB qui déjà s'y sont associées, tout en me félicitant de ■ TOUS voir ainsi recueillir dignement les deux tiers du prolit pécuniaire de votre éminent travail. Je meréserve d'ailleurs la satisfaction de divulguer convenablement la noble proposition que je dois refuser, et dont l'appréciation publique fournira de nouveaux motifs de constater la supériorité morale des positivistes sincères (19 janvier 1854). •

< Mademoiselle,

■ )e suis, depuis deux mois, absorbé par le quatrième et dernier volume de ma Politique positive, dont i'impreasioa va, j'espère, commencer, afin qu'il paraisse ( n juillet, si les réactions industrielles de la perturbation guerrière ne retardent pas cette publication. Me voilà , jusqu'à ce que j'achève, à mon régime de travail, ne sortant que le mercredi, pour ma visite hebdomadaire h la tombe inspiratrice. Néanmoins, je consncre toujours le jeudi tout entier, soit aux entrevues personnelles, soit i ma correspondance. C'est ce qui me permet de répondre immédiatement à votre excellente lettre du 1*' avril, que j'ai reçue hier. Quoique je doive ainsi me trouver probablement forcé d'ajourner à jeudi prochain des réponses déjà dues, je i^gretterais trop de larder davantage & vous témoigner ma juste satisfaction.

■ Avant tout, j'éprouve le besoin de vous exprimer combien je suis touché de votre noble persistance dans l'admirable scrupule auquel ma dernière circulaire me permit de rendre an hommage public. Cette pièce, que je vous envoyai vers la mi-février, a dû vous fkire pressentir ma disposition à satisftire votre vœu sous le mode qu'indique la lin de votre lettre. Je puis, en effet, accepter votre olfre consciencieuse, et je l'accepte avec une profonde reconnaissance, sans altérer aucunement ma résolution générale

de ne tirer nul autre profit de mes livres que le payement des frais d'impression dignement avancés par mon honorable typographe, dont la confiance m*a seule permis de publier mes nouveaux volumes aussitôt qu'ils ont été terminés. Pourvu que je n'applique jamais à mon service per* sonnel la part que votre scrupuleuse équité croit devoir m'assigner dans la vente de votre incomparable traduction, je m'honorerai de la recevoir, en restant juge de la destination spéciale qui lui convient pour la cause générale du positivisme. Quand cette recette s'accomplira, j'emploierai probablement votre premier envoi dans l'accélération du payement des frais typographiques de ma Politique positive^ qui sont loin d*étre encore comblés par la vente des volumes.

c Vous avez très-bien présumé ma résignation au genre d'accueil qui m'attend, en Angleterre comme ailleurs, chez la plupart des lettrés. Pour achever de vous rassurer à cet égard, je dois vous informer que, depuis l'année 1838, je ne lis aucun journal ou revue, même scientifique, en bornant mes seules lectures, sauf des exceptions extrêmement rares, aux grands poêles occidentaux anciens. Seize années d'une pratique scrupuleuse m'ont rendu de plus en plus chère cette hygiène cérébrale, que je conseille à toute âme sage et qui me rend spécialement insensible aux atteintes d'une presse incompétente. Gomme vous le remarquez judicieusement, je ne puis être ordinairement apprécié que parmi ceux qui n'écrivent pas, et dont chaque jour je vois diminuer la confiance aux étranges guides spirituels suscités par l'anarchie moderne. Je suis d'ailleurs très-convaincu depuis longtemps que le positivisme doit, tout au plus , convertir, jusqu'à la fin du dixneuvième siècle, un millième seulement des che& de famille; ce qui d'ailleurs me semble suffire pour diriger rOccident vers la régénération finale \ d*après l'ascendant

qu'obtiendront ces élus dans un milieu sans convictions quelconques et pourtant pressé de se dégager d'une désastreuse fluctuation.

c Mais, sans me faire, j'espère, aucune grave illusion sur la rapidité de cette rénovation difficile, je compte davantage que vous jouir objectivement du succès principal ; si je vis autant que Hobbes, quoique j'aie maintenant cinquante-siT ans, je verrai probablement l'Occident irrévocablement engagé dans la voie directe d'une réorganisation normale, ce qui sufQra pour dissiper le trouble essentiel, sans attendre une réalisation décisive. Une génération s'est à peine écoulée depuis que je commençais en silence la reconstruction radicale des opinions humaines, et déjà j'ai, de toutes parts, obtenu, malgré toutes sortes d'entraves, des adhésions fort supérieures à mes premières espérances.

« Le grave incident qui vous préoccupe aujourd'hui fournit' lui-même une confirmation spéciale de Topportunité de notre doctrine et des pas que les Occidentaux ont faits spontanément vers son ascendant décisif. Je m'expliquerai directement à cet égard dans ma prochaine préface, en motivant le blâme que je dois au tzar qui ne s'est pas montré digne de l'honneur que je lui fis récemment*. Mais cette perturbation inattendue a rendu presque ofiicielle la politique extérieure du positivisme, soit en manifestant la disposition spontanée de tous les Occidentaux en faveur d'une paix inaltérable, soit en développant leur activité collective contre un perturbateur arriéré. La suprématie de l'humanité se fait clairement sentir quand l'héritier de celui qui voulait détruire par le fer et la faim la population britannique dirige dignement la noble alliance de la France avec l'Angleterre pour maintenir activement la paix universelle.

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