COURS DS PHILOSOPHIE POSITIVE EU SOIZANTE-DOUZB SÉANCES
Du !• a/crtl 1826 au 1- avril 1827.
Préliminaires généraux 2 séances.
IP Exposition du but de ce coars.
2* Exposition du plan.
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(Astronomie 10 — (géométrique, mé-
Science J physique 10 — « canique.
des corps bruts, jchimi; xq -
Science i Physiologie 10 —
des corps organisés. ' Physique sociale. 14 —
Ici se présente un rapprochement fort instructif. Turgot découvrit la loi sociologique, on le verra dans le chapitre suivant; et Kant signala, on le verra dans le chapitre quatrième, les conditions qui font que l'histoire est un phénomène naturel, assujetti à une évolution régulière. Mais ces grands esprits ne pénétrèrent pas plus avant dans le domaine encore inconnu qui s'ouvrait devant eux ; il se passa de longues années sans qu'aucune conséquence fût tirée et sans qu*il survint un penseur capable de renouer le fil des conceptions; et la philosophie positive, qui, considérée d'aujourd'hui, semblait voisine de l'éclosion, ne naquit pas encore. Mais, une fois que ces longues années se furent écoulées, et, en s'écoulant, eurent consolidé et agrandi le terrain, vint un autre grand esprit qui, retrouvant pour son compte la loi sociologique, n'employa pas plus de deux ans, à s'élever au point de vue qui avait échappé à ses devanciers, à instituer la philosophie positive,.,et à inaugurer un nouveau régime mental pour Thumanité.
H. Comte se maria le 19 révrier 1825. Il épousa Mlle Ga*^ roline Massin,4ibrairr*, qu'il avait connue par M. Cerclet. yûA^-^^^'/^^^^ M. Gerclet était lié ou en rapport avec les hommes les plus marquants parmi les novateurs et les libéraux de l'époque, et fut un des témoins du mariage ; sa signature est sur l'acte civil. D'abord la famille de M. Comte tergiversa, ne refusant ni n'accordant son consentement à une union qui ne répondait pas à son ambition pour lui : elle voulait ou que la femme eût de la fortune, ou qu'il ne se mariât qu'après s'être fait, comme on dit, une position. Mais M. Comte ne se laissa pas détourner par ces atermoiements, et il serait allé jusqu'aux sommations respectueuses, si Mlle Massin ne s'y était opposée et si enfin l'agrément demandé n'avait été accordé, ainsi que le constate l'acte de mariage.
Le mariage fut purement civil ; M. Comte n'admettait aucune croyance théologique, et il aurait regardé comme une faiblesse, indigne d'un philosophe, de passer sous le joug d'une cérémonie dont il déniait le principe. Il ne voulut donc aucune consécration ecclésiastique ; et sa femme consentit à ce vouloir. Longtemps après, quand lui-même se fut fait le chef d'une nouvelle religion, il regretta d'avoir donné cet exemple d'insubordination envers le sentiment et l'autorité religieuse. Voilà, dans tout son jour, le désastreux inconvénient, malheureusement familier à M. Comte, de transporter le présent dans le passé; M. Comte jeune n'aurait pas voulu, à la condition du sacrement catholique ou protestant, se marier avec qui que ce fût, pas même avec celle pour qui il ressentait tant d'attrait et d'amour. Mais M. Comte vieilli, accouplant les contradictions, se plaignit d'avoir trouvé un consentement sans lequel pourtant, lui jeune, n'aurait pas consenti à se marier.
Quand je dis attrait et amour, je ne fais qu'exprimer ce
1. La brevet de Mlle Massin est du 2 octobre 1822; le serment taX pr6té le 9 du même mois.
qu*il exprima lui-même. Après dix-sept ans, alors que, une séparation étant intervenue, il se plaignait le plus, il parla bien d'une fatale passion, mais il paria toujours de passion- Ace moment rien ne faisait prévoir les nuages de l'avenir: M. Comte, heureux, emmena sa femme à Montpellier (juillet 1825), dans sa famille, où elle eut un très-bon accueU. De cette année, de ce voyage, je trouve un témoignage et un doux souvenir que je me plais à consigner ici : c*est dans une lettre écrite d'Avignon à sa femme, pendant une tournée d'examinaleur, le 26 septembre 1838 : « .... Je ne saurais, ma chère amie, vous écrire d'ici sans vous indiquer la sensation touchante que j'ai éprouvée en logeant dans le même hôtel que nous avons habité ensemble il y a treize ans, pendant vingt-quatre heures, et, ce me semble, avec satisfaction mutuelle. Sans occuper la même chambre, que je reconnais parfaitement, je suis du même côté et obligé de passer continuellement devant la porte, non sans émotion, je vous assure. Vous le comprendrez, j'espère, en songeant que je n'étais pas revenu depuis à Avignon. » Si l'on se reporte aux lettres écrites en l'année de son mariage à ». G. d'Eichthal, et qui forment le chapitre huitième, on verra que la gêne était grande dans le jeune ménage. Mme Comte, en se mariant, trouva M. Comte avec un seul élève ; cet élève fut depuis le général Lamoricière. Ce n'était pas avec cela qu'on pouvait subsister. Les plus pressants embarras de cette première année furent écartés, grâce aune somme d'argent qui échut à Mme Comte et qu'elle remit à son mari ; cela est raconté dans une lettre de M. Comte à M. d'Eichthal. Les jeunes mariés allèrent s'établir dans un modeste logement rue de l'Oratoire, en face de l'église. On entama la somme pour améliorer l'ameublement. A ce moment, M. de Narbonne proposa son fils conmie élève et comme pensionnaire. M. Comte fit des difficultés et n'accepta que dans l'espoir et
avec dea promesses d'avoir qudqves jeunes geosde grandes familles* On déménagea; on prit un grand logement me de l'Arcade, au coin de la me Saint-liazare; on augmenta l'ameublement et on se prépara à recetoir dea élèves qui ne Tinrent pas. Dès lors l'entreprise était un ftrdean ; on rendit le jeune bonmie. Au mois de juillet, on partit pour Montpellier et on voyagea en grand seigneur; ne pas épargner la dépense était, on le sait, dans les goûts de M. Comte. Bevenu de Montpellier, il fut sage de donner congé, et l'on alla se loger me du Faubourg-Montmartre. Mais l'appartement de la rue Saint-Lazare, qu'on avait pris par spéculation, avait procuré satisfaction à certaines tendances; et, quand on changea, il ne fut plus possible d'être tout à fait aussi raisonnable qu'on l'avait été au moment du mariage. C'est dans cet appartement de la rue du Faubourg-Montmartre que H. Comte commença son cours et tomba malade.
Un peu avant ce temps, M. Cerclet le sollicita d'écrire dans le Producteur. Ce ne fut pas sans quelque regret que M. Comte> se détournant de l'élaboration de la philosophie positive qu'il portait dans sa tète, se résolut à consigner dans un recueil périodique quelques idées, toujours relatives à son grand sujet, mais accessoires sans doute. Pourtant il s'y décida; en novembre 1825 et en mars 1 826, le Producteur publia les Cormdérations philosophiques sur les sciences et les savants et les Considérations sur le nouveau pouvoir spirituel. Il jugea, et avec raison, que cette manière de gagner de l'argent équivalait à l'enseignement mathématique qui alors lui faisait défaut.
Dans ce temps d'élaboration, M. Comte se plaignit plus d'une fois qu'on lui prenait ses idées sans le citer et qu'on abusait, pour ce genre de spoliation, du manque de notoriété. Là-dessus, un de ses amis lui dit : c Vous causez trop, vos idées se répandent, vous édiappent, et on s'en fait honneur à votre détriment; prenez date. » Il suivit ce conseil, et prit date en ouvrant un cours. Outre le pro-
duit pécuniaire qui devait en résulter, un tel cours avait un avantage inestimable, c'était de procurer pour la première fois une exposition dogmatique de la philosophie positive.
Ce cours, qui se faisait chez lui, rue du Faubourg-Montmartre, n"" 13, commença le dimanche 2 avril 1826, à midi. On cite dans son auditoire, parmi les hommes célèbres, Humboldt, Blainville.Poinsot, Charles Dunoyer, l'économiste, et, parmi les jeunes gens, d'Ëichthal, Montebello, Garnot, Cerclet, Mellet, Allier, Mongéry, Gondinet, etc. Tel était l'intérêt que le jeune professeur avait inspiré dans un cercle scientifique très-élevé. Ce premier cours n'eut que trois leçons, il futinterrompu par une cruelle épreuve. L'aliénation mentale vint saisir M. Comte, provoquée par des travaux excessifs qu'exigeaient des leçons si nouvelles et si difficiles, et par des querelles avec certains saint-simoniens qu'il accusait de prendre ses idées sans le nommer.
La convalescence fut beaucoup plus courte qu'on n*aurait pu le croire, vu la gravité de l'atteinte. Dès le courant de 1827, M. Comte se remettait aux travaux intellectuels; et deux amis, MM. Henri et Mellet, le chargeaient, dans un ouvrage anglais qu'ils traduisaient, d'une partie mathématique qui était de sa compétence. Bientôt après, M. Allier, secrétaire de M. de Saint-Criq, qui faisait partie du ministère Martignac, essaya de lui procurer une place dans des inspections de commerce que l'on songeait alors à créer; mais celte création ne se fit pas. Enfin, en 1828, M. Comte n'hésitait pas à écrire un article, publié dans le Journal de PariSy sur le livre célèbre de Y Irritation et de la folie, et de discuter avec Broussais. Ainsi fut renouée la chaîne de ses ppinsées et de ses travaux, comme si ce douloureux épisode n'eût point passé sur sa vie.
Aussi, à la fin de 1828, se trouva-t-il au même point où en 1826 le coup de foudre l'avait frappé, et tout préparé à professer. Il n'avait rien oublié; et devant un auditoire non
moins choisi, chez lui encore, mais dans un autre local, rue Saint-Jacques, n"" 159, il recommença le 4 janvier 1829, l'exposition orale de la philosophie positive. Cette fois, il la mena heureusement à terme. Ce fut l'élaboration préliminaire de ce Système de philosophie qui devait remplir la plus grande partie de la seconde période de sa vie, la première se terminant par l'entière prise de possession du domaine que son génie lui avait conquis, et d'où il allait enseigner ses contemporains et l'avenir. A ce second cours assistèrent Blainville, Fourier le géomètre, Poinsot, Navier, Broussais, Esquirol, Binet, Gerclet, Montgéry, Allier, etc. M. Arago devait y venir ; mais une cause aujourd'hui ignorée l'empêcha de s'y trouver. M. de Humboldt était attendu de jour en jour à Paris; son arrivée tarda, et il ne fut pas à ce second cours. H. G. d*Eichthal y manqua; en 1829, il devint saint -simonien, et les rapports cessèrent; M. Comte, qui en fut irrité, en fut encore plus affligé; et, dans le secret, auprès de Mme Comte, il pleura la perte d'une bonne et chère amitié.
M. Comte fit aussi à l'Athénée, en 1830, un exposé restreint de ses principales conceptions historiques.
Je raconterai en détail la crise douloureuse qui faillit lui enlever la raison et la vie, et dans laquelle il dut son salut à sa femme. Hais auparavant, et comme légitime commentaire du cours entamé en 1826, complet en 1829, j'ai à faire ce qui n'a été fait nulle part, l'histoire des origines de la philosophie positive.