CHAPITRE m
Histoire de la phik)9Dp%iie positire. — Tuigdl.
J'entends par Thistoire de la philosophie positive uoe série de pensées qui se produisirent depuis le milieu du dixhuitième siècle et dont le caractère est tel qu'on peut les tirer de leur isolement et leur donner une place dttis cette philosophie. Elles n'en troubleront pas Thomogénéité ; elles sont de même nature qu'elle, la précédant et l'annonçant. A ce point de vue, il importe peu que M, Comte les ait connues o« ne les ait pas connues. Elles sont destinées moins à montrer ce qui Ta formé, qu'à signaler comment les esprits supérieurs pressentaient etpréparaiait l'avenir philosophique.
H. Comte est le fondateur de la philosophie positif. Loin que la recherdie des origines lui ôte rien de œ graiid titre, elle en augmente la valeur et la considération. Luimême, recevant de M. G. d'Eichthal communication de l'opuscule de Kant dont il sera parlé dans le chapitre suivant, dit (voy. la lettre du 5 août 1824) : « Plus nous aurons de précédents, mieux nous vaudrons ; il faut être vu comme ancien pour être bien ancré dans les esprits. > Être vu comme ancien, c'est avoir des précurseurs dans les idées et dans les principes. Disciple de M. Comte, je serais, je l'avoue, peu satisfait, si je n'avais rencontré, dans le temps qui l'a immédiatement précédé, des éléments de philosophie positive. J'aime à voir qu'il a mis le pied dans des
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traœs déjà marquées. A mes yeux, de la sorte, sa force se trouve fortifiée de la force de ces penseurs, sa direction assurée par leur direction ; et ce concours à l'origine, concours dont il n'a pas eu pleinement conscience, mais qu'il n'a pas non plus pleinement ignoré, met à sa conception un sceau que je dirai un sceau d'authenticité. Il a trouvé ce qu'ils pressentaient, et ils pressentaient ce qu'il a trouvé. Hainteiiant, bien qu'il doive me mener autrement loin qu'ils De sont allés, je sais qu'il m'a mis dans une route qui avait déjà quelques jalons. C'est le vrai caractère du génie dans les sciences et dans la philosophie, de se ranger dans la ligne des jalons déjà posés, car il ne s'agit jamais q«e de les prolonger.
L'histoire de ces ccNumencements n'a pas été faite. H. Gemte n'a nonmié comme son précurseur philosophique que €ondorcet; il lui rend toute justice et toute reconnaissance, et l'on peut voir en cet exemple qu'il voulait et savait s'acquitter env^ers ses devanciers. L'opuscule décisif de Kant ne loi fut connu que quand lui-même avait trouvé les lois sociologiques ; plus tôt, cet opuscule aurait sans doute eu de l'action sur sa pensée, mais alors ii ne pouvait plus en exercer ; H. Comte en avait dépassé b dt^miée : du re^ son admiration fut vive et vivement erprimée. Toutefois l'opuacule de Kant, s'il n'entre pas dans la série par où M. Comte a passé, entre dans celle par où a passé la phiiosc^ie positive; c'en est un des plus importants prodromes, un de ceux qui annonçaient le mieux l'œuvre de Comte encore enfeimée dans l'aveoir. Turgot ne fut pas moins éminent que Condorcet et Kant, ^ il les précède dans Tordre des temps. De lui, H. Comte ne fait aucune mention en qualité d'un de ses devimciers, et, vu «aoondiûte à l'égard de CondorceC, an m peut douter que, a'il eût rencontré dans Turgot ias passages eesemîds, ou s'il se ûk souvenu de les
avoir rencontrés, on ne peut douter, dis-je, qu'il ne Teût nommé à côté de celui qu'il appelle son père philosophique, à côté de Gondorcet. Celte involontaire omission doit être réparée ; Turgot tient à la philosophie positive par une importante conception ; et ce n*est pas une des moindres garanties de la bonne origine de cette philosophie que d'y apercevoir la main d'un aussi illustre personnage. Ainsi voilà y dans la seconde moitié du dix-huitième siècle^ trois grands philosophes dont il faut retracer la participation successive à une philosophie dont ils ne savaient pas le nom, mais dont ils préparaient l'avènement.
Ce n'est pas tout. Au-dessous d'eux et plus près de nous apparaît Saint-Simon, qui joue un rôle dans l'existence de M. Comte jeune. En joue-t-il aussi un dans l'histoire de la philosophie positive? Les saints-simoniens, qui ne pardonnèrent pas à M. Comte la rupture avec leur maftre et qui eurent de l'acharnement contre lui, prétendirent qu'il avait pris sa philosophie chez Saint-Simon, tout en prétendant que cette philosophie ne valait rien ; la philosophie positive et le saint-simonisme sont assez dissemblables dans leurs principes, pour qu'il n'y ait pas lieu de s'occuper d'une assertion, d'ailleurs implicitement contradictoire. De son côté, M. Comte nia énergiquement qu'il eût aucune obligation philosophique à Saint-Simon. Voici cette dénégation :
« Séduit par lui (Saint-Simon) vers la fin de ma vingtième année, mon enthousiasme, jusqu'alors appliqué seulement aux morts, me disposa bientôt à lui rapporter toutes les conceptions qui surgirent en moi pendant la durée de nos relations. Quand cette illusion fut assez dissipée, je reconnus qu'une telle liaison n'avait comporté d'autre résultat que d'entraver mes méditations spontanées, antérieurement guidées par Condorcet, sans me procurer d'ailleurs aucune acquisition. Tandis que divers contacts personnels
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me firent alors obtenir des éclaircissements secondaires, dont je me plus toujours à proclamer les sources, celui-là resta dépourvu de toute efûcacité, réelle ou logique. > (Po* lUique positive, t. III, préface, p. xti.)
Je n'ai aucune raison de contester ce dire de M. Comte quant à la philosophie. A la vérité, dans la lettre transcrite au chapitre précédent, il dit avoir été deux ans élève de Saint-Simon, c'est-à-dire avoir appris quelque chose de lui pendant deux ans sur les sept qu'il fut à ses côtés; à la vérité aussi, Saint-Simon a été chef d'une école, et dès ses premiers travaux, longtemps avant sa liaison avec M. Comte, il leur donne pour but Ja réorganisation sociale ; mais il n'en résulte pas qu'il ait contribué à faire nattre dans l'esprit de H. Comte la loi sociologique et, subséquemment, la philosophie positive. Ceci posé, Saint-Simon, éliminé de, ce qui fut l'œuvre de M. Comtedans cette double conception, doit-il l'être aussi de ce qui, avant M. Comte, appartient à l'histoire de la philosophie positive? Le seul moyen de répondre à cette question est d'interroger les publications de Saint- Simon avant 1818, année où H. Comte devint son élève et son collaborateur. Là on verra si elles renferment des pensées qui, suivant ma définition de l'histoire de la philosophie positive, puissent y entrer comme partie intégrante et sans en troubler l'homogénéité.
Les règles d'après lesquelles oii juge de tels débats sont aujourd'hui nettement établies, et il n'est pas permis de s'en départir. Elles consistent en ceci, que foi est faite uniquement par des documents, imprimés ou manuscrits, ayant date certaine. Tout le reste est frappé d'invalidité. Je suis devenu disciple d'Auguste Comte et de la philosophie positive depuis près de vingt ahs ; après plusieurs examens séparés par de longs intervalles, après celui-ci même qui porte sur tant de points, je le suis encore. Placé dans un milieu où ces doctrines, que je ne cesse de professer en
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tout et partout, n'ont guère d'accueil, je me sent obligé ée les fidre respecter; le serrice incessant qu'elles me rendent m'est si présent et si cher, que je leur en garde une reconnaissance profonde; et j'ai un sincère souci de faire remonter cette reconnaissanee à M. Comte, «m sans placer qoeiques devanciers dans les abords de la carrière qu*il a parcourue.
Avant de passer outre, il importe de rappeler les points f<mdamentauz de la philosophie positive, telle que H. Comte Ta présentée; autrement le lecteur ne saisirait pas bien la nature et l'importance des textes qui vont être allégués.
La philosophie positive est l'ensemble du savoir humain^ disposé suivant un certain ordre qui permet d'eu saisir les conneKions et l'unité et d'en tirer les directions géniales pour chaque partie comme pour le tout. Elle se distingue de la philosophie théologique et de la philosophie métaphysique en ce qu'elle est d'une même nature que les sciences dont elle procède, tandis que la théologie et la métaphysique sont d'une autre nature et ne peuvent ni guider les sci»ces ni en être guidées; les sciences, Ja théologie et la métaphysique n'ont point entre elles de nature commune. Cette nature commune n'existe qu'entre la philosophie poûtive et les sciences.
Mais comment définirons-nous le savoir humain! Nous le définirons l'étude des forces qui appartiennent à Ja matière, et des conditions ou lois qui régissent ces forces. Nous ne connaissons que la matière et ses forces ou propriétés; nous ne connaissons ni matière sans propriétés ou forces, m forces ou propriétés sans matière. Oisand nous avons découvert un fait général dans quelqu'une de ces fonces ou propriétés, nous disons que nous sommes en possession d'une loi, eteetle le» devient aussitôt pour nous une puissance mentale et une puissance matérielle; une puissance mentale, car elle se transfonne dans l'esprit en instrument
de logiqiK ; une puissance matérielle, car elle se transforme dans nos mains en moyens de diriger les forces naturelles.
Au moment où M. Comte entra dans la voie qui devait le coedutre si haut, le savoir humain n'était pas suffisant pouf enfanter la philosophie positive. Il lui manquait encore une part considérable, je veux dire la notion de Thistoire envisagée comme un phénomène naturel. Un phénomène naturel est celui qui dépend d'une matière et d'uue force ; et, comme je l'ai dit, noos ne connaissons pas d'autre espèce de phé- DOBiène. Ici, dans l'histoire, la matière, le subaratum^ est le genre humain^ partagé en sociétés; la force est représentée par les aptitudes qui sont inhérentes aux sociétés et dont le fondement est cette condition, que les notions sdentîfiques sont accumulables. Tant que cela n'est pas reconnu, Vhîstoire ne paraitpasunphénomène naturel ; on en connattle substratum, qui est le genre humain ; on n'en connaît pas la force, qui en faitFévohition, et la conception en est théologique, si on la croit régie par des volontés surnaturelles, ou métaphysique, si on y admet, pour l'expliquer, des principes à priori, pris non dans les choses, mais dans les vues de l'esprit.
Écaitant de l'histoire la théologie et la métaphysique, H. Comte découvrît les lois sociologiques, et bientôt après, gméé par ces lois, il traça le tableau de l'évolution sociale. C'est un monument; il demeurera, quelque loin que s'étendent lesTiouvelles études historiques, qui le confirment déjà et continueront à le confirmer; il sera consulté aussi bien par ceux qui écriront des histoires particulières que par ceux qui spéculeront sur Thiçtoîre générale; Fhistoîre générale ne peut plus se passer des linéaments philosophiques, et les histoires particulières ne peuvent plus se passer de l'bisbnre générale.
Le mteie penseur <iui avait rendu possible la philoso-phie positif la fit sortir, bientM après, des éléments dont il venait d'apporter le dernier. Trois points la constituent :
la hiérarchie des sciences, la séparation de l'abstrait et du concret, et le caractère relatif de toutes les notions qui y entrent.
Si Ton considère Tensemble de ce qui se nomme la nature, on y aperçoit trois grpupes visiblement distincts. Le premier est le groupe mathématico-physique, c'est-à-dire les propriétés ou forces physiques, avec leurs conditions numériques, géométriques et mécaniques. Le second est le groupe chimique, avec ses actions qui s'exercent moléculairement. Le troisième est le groupe organique, avec les propriétés vitales. Il n*est pas permis de les ranger autrement : le groupe vital suppose les deux premiers ; le groupe chimique suppose le groupe physique ; celui-ci seul ne suppose rien. Tel est l'ordre que la philosophie reçoit des mains de la nature et qu'elle reproduit dans ce que M. Comte a nommé la hiérarchie des sciences.
Dans ce groupement ne figurent que des forces ou propriétés ; il n'y peut pas en effet figurer autre chose. C'est là le second point essentiel sans lequel la philosophie positive n'aurait pu venir à bien. M. Comte reconnut, dans l'immense diversité du savoir humain, que cela seul qui est général, appartient à la philosophie ; et il sépara d'une main ferme l'abstrait d'avec le concret. Dès que cette grande séparation est effectuée, on aperçoit que les sciences concrètes dépendent des sciences abstraites, et non celles-ci de celles-là. Le domaine des sciences indépendantes est le domaine abstrait; le domaine des sciences dépendantes est le domaine concret.
Toutes les sciences devenues positives renoncent à rechercher l'essence des choses et de leurs propriétés, les causes premières et les causes finales, c'est-à-dire ce qu'on nomme en métaphysique l'absolu. La philosophie positive, qui est leur fille, y renonce comme elles; et c'est là le troisième point essentiel. Les philosophes passés auraient regardé
comme une chimère une philosophie qui ne s'occupât point de l'absolu ; aujourd'hui on doit regarder et Ton commence à regarder comme une chimère une philosophie qui n'est pas tout entière dans le relatif. Telle est l'immense réyolution mentale qui est l'œuvre de M. Ck)mte.
L'intervalle qui, dans son esprit, sépara la conception de l'histoire générale et celle de la philosophie positive, est si court qu'il n'y a pas lieu d'y chercher des degrés. Mais cette décomposition se trouve efiectuée d'une manière fort instructive par le temps qui s'est écoulé entre Turgot et M. Comte; car le temps, faisant l'office des forts grossissements, montre disjoint ce qui apparaît étroitement conjoint dans l'esprit d'un même penseur.
Turgot, bien avant Condorcet, avait signalé l'enchaînement des générations et la filiation des choses : « Tous les Ages sont enchaînés par une suite de causes et d'effets qui lient rétat du monde à tous ceux qui l'ont précédé ; les signes multipliés du langage et de l'écriturev en donnant aux hommes le moyen de s'assurer la possession de leurs idées et de les communiquer aux autres, ont formé, de toutes les connaissances particulières, un trésor commun qu'une génération transmet à Tautre, ainsi qu*un héritage, toujours augmenté des découvertes de chaque siècle; et le genre humain, considéré depuis son origine, paratt aux yeux du philosophe un tout immense qui lui-même a, comme chaque individu, son enfance et ses progrès. > {Deuxième Discours sur Us progrès successifs de tesprit humain^ 1750, p. 52, œuvres, Paris, 1808.)
La conneiion des âges, la liaison de chaqye époque avec celles qui l'ont précédée, l'accroissement constant de l'héritage de l'humanité, tout cela est aussi bien dit que bien pensé, et forme un dogme exprès de la philosophie positive.
Turgot a vu que l'histoire antérieure à Thistoire n'était
pas complètement effacée de la surface du globe : « ]>aDs son inégalité variée à Tinfini, l'état actuel de Tunivers, en présentant à la fois sur la terre toutes les nuances de La barbarie et de la politesse, nous montre en quelque sorte sous un même coup d'œil les mouvements, les vestiges de tous les pas de l'esprit humain, l'image de tous les degrés par lesquels il a passé, Thistoire de tous les Ages. » {Ib.y p. 4.)
Cette ingénieuse et profonde pensée est inscrite dans la philosophie positive. Dans ses méditations, M. Comte Ta trouvée sous sa plume» et, considérant les divers d^rés de la sauvagerie comme des échantillons d'un passé effacé ailleurs, il a par là éclairé la dynamique des sociétés et cette part d'histoire dont les annales humaines n'ont pas gardé le souvenir.
Le moyen âge a commencé d'être apprécié par Turgot : « Quelle foule d'inventions ignorées des anciens et dues à un siècle barbare ! Notre art de noter la musique, les lettres de change, notre papier, le verre à vitres, les grandes glaces, les moulins à vent, les horloges, les lunettes, la poudre à canon, l'aiguille aimantée, la perfection de la marine et du commerce. » (ib., p. 84.)
C'est un des grands services de M. Comte d'avoir donné au moyen âge sa juste place entre l'antiquité classique et l'ère moderne, et de l'avoir déchargé des imputations de ténébreuse rétrogradation que la Renaissance, le siècle de Louis XIY et le suivant avaient attachées à cette époque. Le préjugé commence à se dissiper devant les faits dans l'esprit de Turgot, qui s'étonne que tant et de si grandes inventions, échappant aux siècles renommés de la Grèce et de Rome, n'aient pas échappé aux siècles décriés du moyen âge. M. Comte a franchi la contradiction; et, maniant avec habileté la méthode de filiation créée par lui, il montre comment naquirent naturellement ces grandes inventions daiks un âge fils de l'ère antique et père de l'ère moderne. La
théorie du moyen âge est devenue partie essentielle aussi bien de Fliistoire générale que de la philosophie.
Mais ceci ne doit être considéré que comme un achemi* nement à un passage plus important» où Turgot a indiqué la source subjective des antiques conceptions théologiques : c Avant de connaître la liaison des effets physiques entre eux, il n'y eut rien de plus naturel que de supposer qu'ils étaient produits par des ôtres intelligents, invisibles et semblables JL nous ; car à quoi auraient-ils ressemblé? Tout ce qui arrivait, sans que les hommes y eussent part, eut son dieu, auquel la crainte ou l'espérance fit bientôt rendre un culte, et ce culte fut encore imaginé d'après les égards qu'on pouvait avoir pour les hommes puissants; car les dieux n'étaient que des hommes plus puissants et plus ou moins parfaits, selon qu'ils étaient Touvrage d'un siècle plus ou moins éclairé sur les vraies perfections de l'humanité. Quand les philosophes eurent reconnu l'absurdité de ces fables, saos avoir acquis néanmoins de vraies lumières sur Thistoire naturelle, ils imaginèrent d'expliquer les causes des phénomènes par des expressions abstraites, comme essences et facultés : expressions qui cependant n'expliquaient rien et dont on raisonnait comme si elles eussent été des êtres, de nouvelles divinités substituées aux anciennes. On suivit ces analogies, et on multiplia les facultés pour rendre raison de chaque effet. Ce ne fut que bien tard, en observant l'action mécanique que les corps ont les uns sur les autres, qu'on tira de cette mécanique d'autres hypothèses, que les mathématiques purent développer et l'expérience vérifier. » {Histoire des progrès de l'esprit humain^ p. i94.)
L'idée d'une élimination successive et de proche en proche de la théologie par la métaphysique et de la métaphysique par les notions positives, M. G. Hubbard en fait honneur à Saint-Simon : c Au nombre des idées mères
(empruntées à Saint-Simon) dont parle M. Auguste Comte, il faut surtout mentionner la loi du développement de toutes ces conceptions principales, passant successivement par les trois états, théologique ou fictif, métaphysique ou abstrait, scientifique ou positif. » (Saint-Simon, sa vie et ses travaux, p. 89, Paris, 1857.) Cette assertion a vivement attiré mon attention ; mais elle renferme quelque méprise, car j'ai eu beau feuilleter soigneusement les œuvres de Saint-Simon afin d'y découvrir la priorité indiquée, je n'ai pu y parvenir. M. Comte s'est déclaré, du vivant de Saint-Simon et sous les yeux de ses premiers disciples, auteur de cette conception historique; il était facile de la lui enlever en mettant sous les yeui du public le passage des publications de Saint-Simon qui la contenait; ce passage n'a jamais été montré, je l'ai vainement cherché. Saint-Simon demeure donc, aujourd'hui comme alors, hors de cause.
n n'en est pas de même de Turgot. Néanmoins, les droits de priorité étant réservés à cet éminent penseur, rien ne s'oppose à ce que M. Comte conserve toute la part qu'il s'était faite et qui lui appartient. Trois points principaux marquent l'indépendance où M. Comte a été de Turgot. Celui-ci n'a vu dans la conception qu'une idée à méditer; Comte y a vu une loi sociologique; Turgot n'y a point rattaché une esquisse du développement humain ; Comte a développé à l'aide de cette loi toute la série historique ; Turgot n'a point aperçu qu'il tenait un des éléments nécessaires d'une philosophie ; Comte, du même élan de pensée, est allé de l'histoire devenue science à la philosophie devenue positive^ La loi sociologique, isolée dans Turgot, fait, chez Comte, partie d'un vaste ensemble : ce sont donc deux créations indépendantes. Ou bien M. Comte n'avait pas lu Turgot; ou bien, ce qui est plus vraisemblable, il l'avait lu dans un temps où ce passage, qui aujourd'hui éveille l'attention, n'avait aucune signification particulière. En eflet.
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remarquons qu'il ne devient précieui que depuis que Comte a fait connaître l'importance de cette loi sociologique; jusque-là, il a été inaperçu de tout le monde, et il l'a été de Comte lui-même, lorsque Comte n'avait pas encore le flambeau qui nous éclaire tous après l'avoir éclairé.
L'originalité de M. Comte étant ainsi mise hors de doute et hors de cause, il n'en faut que davantage consacrer et faire valoir celle de Turgot et sa priorité. Son langage est aussi clair que précis; il note d'abord des êtres intelligents et semblables à nous, qui sont supposés auteurs des effets physiques; puis la substitution, à ces êtres, des essences et des facultés qui n'expliquent rien; enfin, les hypothèses déterminées, que les mathématiques peuvent vérifier. Avec une grande sûreté de jugement, il n'a cité que les phéno< mènes physiques quand il a parlé de ceux qui avaient cessé d'être interprétés soit théologiquement, soit métaphysiquement. En effet, au moment où il écrivait ce passage, la positivité (je ^^ ^^ de ce mot, création nécessaire de • M. Comte) commençait seulement à gagner les phénomènes chimiques et n'avait pas encore atteint ceux de la biologie et de la sociologie.
Dans un opuscule qui a paru il y a environ quatre ans*, j'ai hasardé une critique de cette loi des trois états; c'est ainsi que M. Comte la dénonmie. Cette critique, je la maintiens; pourtant je ne voudrais pas qu*on se méprtt et qu'on crût que je rejette la loi des trois états. Je ne la rejette point, je la restreins. Tant que l'on se tient dans l'ordre scientifique et que l'on considère la conception du monde ~ d'abord théologique, puis métaphysique, finalement positive, la loi des trois états a sa pleine efficacité pour diriger les spéculations de l'histoire. Elle est un guide fidèle, et en s'en servant on paye un juste tribut d'admiration et de re- •