CHAPITRE V
Histoire de la philosophie positive. — Saint-Simon. — Burdin.
Je Tai déjà dit, M. Comte s'est développé par ses propres forces, mais dans un milieu qui tendait de lai-méme à une évolution congénère. Il a trouvé un point particulier que Turgot avait déjà trouvé; il a saisi, sans connaître Kant, ridée de Kant, et manié le livre de Gondorcet, mais pour le réfaire. Il n'en est pas moins vrai qae Turgot, Kant et Gondorcet, organes du dix-huitième siècle^ avaient entamé la solution qui, suivant moi, fait la gloire de Comte et du dix-neuvième siècle. Il me reste maintenant à voir si un homme qui a notoirement joué un rôle dans la fermentation philosophique d'il y a quarante ans et plus. Saintâimon, se rattache aussi, par certains côtés, au même ordre d'élaboration. Mieux il sera établi que^ spontanément, parmi les idées qui se dégageaient de la philosophie critique, quelques-unes allaient non à un retour vers la théologie mais à une issue vers la science, mieux on comprendra l'œuvre de Comte, sa grandeur abstraite et son importance sociale.
Je vais essayer, en très-peu de mots, de faire une appréciation générale de Saint-Simon; cela facilitera beaucoup le jugement à porter sur les citations que je vaisi alléguer tout à l'heure; elles se mesureront à la mesure de l'homme; et, tout en les trouvant dignes d'intérêt, on n'attribuera pas à des pensées isolées une valeur générale qui ne fut jamais
dans l'ensemble. On sait ce que dans Técole positive on entend par éducation scientifique régulière : c'est une instruction mathématique, première gymnastique et clef des sciences qui vont suivre; c'est, après les mathématiques, la connaissance des lois physiques de la matière ; c'est, après la physique, la connaissance des lois chimiques de cette même matière; c'est, après la diimie, la connaissance des propriétés d'une matière particulière qu'on appelle organisée; c'est enfin, après la biologie, la connaissance des phénomènes sociaux. Je ne fais, bien entendu, aucun reproche à Saint-Simon de n'avoit pas eu une pareille éducation. Le premier qui l'eut, parce qu'il se la donna, ftit Auguste Comte. Mais, comme il est. établi maintenant que toute philosophie positive est impossible sans une telle préparation, il a importé de noter dès le premier pas que toute philosophie positive était interdite à Saint-Simon, comme d'ailleurs à tous les autres. Sans doute il avait beaucoup recherché les savants, et, dans cette fréquentation, son esprit avait gagné en étendue; mais une fréquentation ne peut être dite une éducation. On se représentera ainsi l'état de son intelligence : d'une part il manquait de l'ensemble, et d'autre part il avait saisi des aperçus; de là naissait son incapacité de faire un choix entre le bon et le mauvais; et quand il philosophait, l'aberration la plus grave venait se poser à côté d'une no* tion positive, sans qu'il se doutât qu'il y eût une différence entre l'une et l'autre.
Il poursuivit toute sa vie la plus malencontreuse des idées, c'est que la gravitation universelle était un principe destiné à servir de base à une conception universelle (je répète le mot, car il semble avoir été le feu follet qui attira Saint-Simon) de l'ordre physique, chimique, vivant et social. Voici sa formule textuelle :
« Nous conclurons : l^Qu'onpeutdéduire d'une manière
plus OU moins directe Texplication de tous les phénomènes, de l'idée de la gravitation universelle ;
c 2» Que le seul moyen pour réorganiser le système de nos connaissances est de lui donner pour base l'idée de la gravitation, qu'on l'envisage sous le rapport scientiflque, religieux ou politique;
« 3»» Que ridée de la gravitation n'est point en opposition avec celle de Dieu, puisqu'elle n'est autre chose que l'idée de la loi immuable par laquelle Dieu gouverne l'univers;
« 4^' Qu'en y mettant les ménagements convenables, la philosophie de la gravitation peut remplacer successivement et sans secousses, par des idées plus claires et plus précises, totis les principes de morale utile que la théologie enseigne {Œuvres^ t. II, p. 126), »
Non content d'exposer abstraitement sa formule, il indique comment il faut en faire usage, dans les paroles suivantes qu'il suppose adressées par B.acon à l'Institut : « Voulez -vous, messieurs, vous organiser? Rien n'est plus facile. Faites choix d'une idée à laquelle vous rapportiez toutes les autres et de laquelle vous déduisiez tous les principes comme conséquences. Alors vous aurez une philosophie. Cette philosophie sera certainement basée sur l'idée de gravitation universelle, et tous vos travaux pren* dront, dès ce momenf^un caractère systématique. Quant au moyen d'organiser votre corporation, il est également simple, il est le même. Donnez à une de vos classes la philosophie pour attribution; chargez les membres que vous y admettrez de déduire ou de rattacher, suivant qu'ils procéderont à priori ou à posteriori, de ou à l'idée de la gravitation universelle, tous les phénomènes connus, et vous vous trouverez systématiquement organisés sous le rapport actif et sous le rapport passif, c'est-à-dire sous le rapport des idées et sous celui de la corporation, et
votre force, sous l'un et l'autre de ces rapports, deviendra incalculable (/&., p. 191).
Une pareille formule est entachée de deux manque* ments capitaux : l'un contre la science, l'autre contre la philosophie, si désormais on entend par philosophie une méthode qui écarte à la fois la théologie et la métaphysique.
Le manquement contre la science est manifeste. Il est impossible d'identifier l'une avec l'autre les différentes forces physiques: non-seulement la gravitation n'est pas le calorique, ou la lumière, ou l'électricité, mais encore on n'a auèune expérience conduisant à quelque donnée supérieure où les différences commenceraient à se concilier, à quelque nœud commun, d'où ces propriétés de la matière s'échapperaient comme autant de branches. L'équivalence des forces,. qui aujourd'hui occupe beaucoup les physiciens, touche à l'unité de mesure et non à l'unité de nature. Si, dans le sein même de la physique, il est impossible de ramener les forces qui sont de son domaine à une source qui les produise toutes, à plus forte raison est-il impossible de poursuivre une telle identification en passant du domaine de la physique à celui de la cliimie; là on est en présence des forces qui, agissant sur les éléments, les combinent en proportions définies, et font apparaître dans les composés des propriétés qui, à nos yeux du moins, n'ont aucune relation avec les composants. Quoi de plus vide et de plus chimérique que de transporter dans les spéculations chimiques la gravitation universelle? et quel est le chimiste qui, en théorie ou en pratique, voudrait se laisser guider par une si illusoire, tranchons le mot, par une si pauvre conception? C'est encore des propriétés inhérentes à des éléments qu'il s'agit -en biologie ; mais ici, au lieu d'être simples, les éléments organiques sont constitués par le groupement d'un nombre
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très-restreint de corps simples (oxygène, hydrogène, azote et carbone), qui seuls ont la faculté de porter et de manifester la vie. Mais à quelle distance sommes-nous de la gravitation universelle? quels intermédiaires avons-nous? quelles vues, même lointaines, ouvrent la moindre perspective de réduction et de conciliation? Il sufût de rapprocher, comme j*ai fait, des termes si dissemblables pour montrer le faux de pareilles spéculations. Réduire tous les éléments à une substance unique est, pour les physiciens et les chimistes, une hypothèse qui demeure ouverte, mais qui, dans l'état où elle est, ne peut servira rien; réduire toutes les forces de la nature à une force unique est une hypothèse qui, plus compliquée que la précédente, est encore, s*il est possible, plus vide et plus inutile ; mais réduire toutes ces forces à une de celles que nous connaissons déjà est une chimère de gens qui révent scientifiquement.
Le manquement contre la philosophie n'est pas de moindre gravité. Quand même Saint-Simon ne le dirait pas expressément, on verrait sans peine que la gravitation universelle, introduite dans la conception du monde, y remplace l'idée théologique ou métaphysique de Dieu. Or, comme le caractère essentiel de la seule philosophie qui puisse succéder aux anciennes philosophies est de se tenir dans le relatif et d'abandonner Tabsolu qui, depuis deux mille ans, défraye inutilement la pensée philosophique, y rentrer d'une façon quelconque, fût-ce par la gravitation universelle, est un suicide. Puis remarquez la singulière interversion qui se présente : Saint-Simon pose en principe 4e tout la gravitation universelle, qui devient, conune on voudra et comme on pourra le concevoir, intelligence et volonté soit dans la totalité de l'univers, soit dans les êtres vivants ; c'est le passage d'une force brute à une force vivante, intelligente, volontaire; au contraire, dans la philosophie théologique ou métaphysique, c'est une force vi*
vante» intelligente, volontaire, qui devient, dans la matière inorganique, force inorganique et brute. Le parallélisme est complet et fait touctier au doigt les insurmontables difficultés auxquelles la conception subjective de l'absolu a toujours échoué.
De pareilles spéculations coupent court à toute prétention qu'on pourrait élever en faveur de Saint-Simon sur la philosophie positive^ à toute idée de considérer M. Comte comme philosophiquement élève de Saint-Simon. Hais telle était la nature de Tespritde Saint-Simon et celle du milieu oh^ jeune, il avait été élevé où, homme fait, il puisait ses inspirations, que de telles spéculations, malgré leur inanité absolue, ne sont pas exclusives d'idées, isolées et fragmentaires sans doute, qui appartiennent par avance à la philosophie positive et qui constituent les préliminaires de son histoire. Je n'examine ici que les idées de philosophie pure et laisse de côté celles qui sont relatives à Torganisation sociale, au rdie de l'industrie et à l'économie politique^ non que j'aie aucune hésitation à en exprimer mon opinion, qui est que, Saint-Simon et ses élèves ayant manqué à poser les bases théoriques, tout ce qu'ils ont émis est entaché du vice inhérent aux propositions non démontrées, n'a qu'un cours provisoire et doit être revisé à la lumière des principes de la philosophie positive ; mais ce sont là des applications, et les applications sont en dehors du présent travail , qui D^ s'occupe, encore bien sommairement, que de la science abstraite.
Pour citer Saint-Simon, je me sers de l'édition publiée à Bruxelles en 1859, en trois petits volumes, et qui porte le titre de Œuvres chômes de SairO-Sinum. Ici je dois faire une observation importante : une des pièces, le Mémoire sur la science de rhomme^ n'a jamais été imprimée; les éditeurs nous apprennent que ce mémoire fut écrit en 18 1 3, et envoyé alors à un certain nombre de personnes dont ils donnent
la liste. Une pièce non imprimée et qui ne paratt que de notre temps est une pièce, jusqu'à un certain point, non avenue. Cependant, comme» à tout prendre, M. Comte a pu en avoir un certain équivalent dans ses conversations avec Saint-Simon, j'en userai, mais avec la réserve expresse du doute qui demeure.
Dans mes citations je suivrai Tordre chronologique; c*est le meilleur, avec une télé comme celle de Saint-Simon, qui bouillonne sans cesse et dans laquelle on voit une conception chasser l'autre incessamment. Il commence une chose et ne l'achève pas ; il la recommence et ne l'achève pas davantage. Il procède par ébauches continuelles sans rien terminer. Mais ne lui demandons pas plus qu'il n'a donné, et, faisant un triage, car tout est bien mélangé, rangeons les idées auxquelles on doit reconnaître par anticipation le caractère positif.
« Un savant est un homme qui prévoit ; c'est par la raison que la science donne le moyen de prédire qu'elle est utile, et que les savants sont supérieurs à tous les autres hommes. » (Lettre (Tim habitant de Genèoe, 1. 1, p. 23, 1807.) Les savants n'acquièrent la réputation de savants que par les vérifications qui se font de leurs prédictions. » (/6id., p. 24.)
Cette importance de la prévision scientifique n'a pas été négligée par M. Comte. Il a expliqué avec un soin particulier le rôle social de cette prévision; c'est elle qui fait que le gros des populations, qui est incapable de juger les sciences par leurs méthodes, les juge par leur puissance de prévoir ; quand les phénomènes prévus s'accomplissent, ce gros reconnaît que la, science, quel que soit le procédé qu'elle emploie, est effective; et la foi qu'il accorde devient pour les sciences un principe irrésistible de puissance et de crédit.
« L'époque la plus mémorable que présente l'histoire des
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progrès de l'esprit humain est celle à laquelle les astronomes ont chassé les astrologues de leur société. Les phénomènes chimiques étant plus compliqués que les phénomènes astronomiques, l'homme ne s'en est occupé que longtemps après. Dans l'étude de la chimie, il est tombé dans les fautes qu'il avait commises dans l'étude de l'astronomie ; mais enfin les chimistes se sont débarrassés des alchimistes. La physiologie se trouve encore dans la mauvaise position par laquelle ont passé les sciences astronomiques et chimiques ; il faut que les physiologistes chassent de leur société les philosophes, les moralistes et les métaphysiciens, comme les astronomes ont chassé les astrologues, comme leschimistes ont chassé les alchimistes. » {Ibid., p. 26, 1807.) En demandant que la phy^ologie fût délivrée, comme l'ast tronomie et la diimie, de la fausse science qui l'encombrait, Saint-Simon avait la vue de ce que commençait à exiger le temps où il écrivait. A ce moment, rendre positive la physiologie était un des premiers besoins de la science générale.
Saint-Simon a hasardé une conjecture sur ce qui arriverait dans notre planète, quant aux animaux, en cas de disparition de l'homme: « Si l'espèce humaine disparaissait du globe, dit-il, l'espèce la mieux organisée après elle se per^ fectionnerait. » {Introd. aux travaux scientifiques du dix-neuvième siècle^ t. I, p. 173, 1808.) rattache, je l'avoue, peu de prix à l'idée qui a dicté une pareille conjecture et pour laquelle on n'a pas le moindre commencement de preuve et d'expérience. Aussi ne l'aurais -je pas rapportée, si M. Comte ne l'avait, lui aussi, énoncée. C'est là une de ces idées très-particulières dont j'ai parlé tout à l'heure et qui, des conversations de Saint-Simon, étaient restées dans sa mémoire.
Saint-Simon attribue à Descartes le mérite d'avoir fait la grande révolution qui sépare nettement le physicisme du
théologisme, justement par la célèbre théorie des tourbillons; non pas que Saint-Simon ne reconnaisse que les tourbillons sont une hypothèse que l'expérience ultérieure n*a pas confirmée ; mais il fait remarquer que le service capital qu'elle rendit fût mental, étant le premier aperçu général où Ton essaya d'expliquer le monde par son seul mécanisme intrinsèque, sans Tintervention d'aucune idée théologîque.
c Descartes, dit-il , arracha le sceptre du monde des mains de l'imagination, et le plaça dans celles de la raison; il dit: Donnez-moi de la matière et du mouvement, je vous ferai un monde. Il osa entreprendre l'explication du mécanisme de l'univers. Le système des tourbillons est admirable, en le considérant du point de vue où Ton doit se placer pour l'envisager. Ce système a eu le mérite inappréciable d'être le premier aperçu général pur. Aucune idée théologique û'est entrée dans ses éléments. » {Ibid,^ p. 57, 1808.) « C'est lui qui a planté le drapeau auquel se sont ralliés les physiciens contre les théologiens. » (Ibid,y p. 66.)
L'importance mentale de la théorie, utile, quoique fausse, des tourbillons, reçut de M. Comte la même appréciation, et cette appréciation est à la fois et très-ingénieuse et trèsvraie. Qu'on me permette d'ajouter un mot sur cette nécessité, notée d'ailleurs par M. Comte, qui force , en des circonstances déterminées, l'esprit des savants à agir, insciemment il est vrai, contre les choses même qu'ils révèrent le plus. Descartes, qui, par un scrupule religieux, supprima son adhésion au mouvement de la terre démontré par Galilée, professait ostensiblement les dogmes du catholicisme ; il les professait aussi, je crois, dans le fond de son cœur, et pourtant il est l'homme dont la main téméraire chasse du ciel les essences, les anges, l'intervention divine, et qui y substitue un mécanisme bientôt remplacé par le vrai rouage, c'est-à-dire une force inhérente k la matière et procédant suivant les lots «natbéoiaiiques.
HISTORIQUE, — SAIKT-SniON. — BURDIN. «3
« Av^ quelle sagacité Descartes a dirigé ses recherdies ! il a senti que la phâosophie positive se divisait en dew parties également impartantes : la physkiue des corps brats et la physique des corps organisés. II a conclu que les idées du premier ordre fie pouvaient s'élaborer qoe dans une tète enrichie des connaissances acquises dans ces deux directions. U a étudié l'anatomie, la zoologie, la pathologie, Thygiène, en un mot toutes les parties de la physiologie. » {Ibid.j p. 198.) La subordination 4»ù est l'étude des corps organiques par rapport à l'étude des corps inorganiques est parfititament exprimée dans ce passage. On notera aussi l'emploi des mots phUosophie posiHve en 1808 ; c'est probablement la première fois qu'ils furent écrits. Ils n^avaient ici qu'un sens indéterminé» M. Comte le détermina et fit de ces mots le titre de sa philosophie.
La réforme ou protestantisme est, de la part de Saint- Simon, l'objet d'une remarque nouvelle,, peut-être profonde, en tout cas reprise par M. Comte. Yoyant le point d'émancipation intellectuelle et de rénovation auquel la France est arrivée, en avance sur les nations protestantes, il pense que Luther a contribué à rajeunir le déisme ; ce qui produisit un retour vers les idées théologiques, un ralentissement de la marche vers les conceptions positives ; et que la France, ayant échappé au protestantisme, a, par la même raison, échappé à ce retour et à ce ralentissement. {Ibid., p. 248 et 249.)
Saint-Simon appelle physidsme l'ensemble des notions scientifiques et positives concernant les phénomènes, et il en constate la croissance à côté de la décroissance progressive des idées théologiques. « Depuis onzeeents ans, la cultare du phycieisme €st de plus en plus soignée, et celle du déisme déplus en plus abandonnée. » (Ibid., p. 195.)
Ce qui fait le caractère distin^iif de Saint-Sim» à Tépoque où il a vécu, c'est la destination sociale qâ^t assigne
sans hésiter aux idées qui le préoccupent. Il n'a, on Ta vu, que la plus confuse notion de ce que sera cette philosophie ; mais, quelle qu'elle doive être, il la consacre d'avance à la réorganisation de la société.
< Le seul objet que puisse se proposer un penseur est de travailler à la réorganisation du système de morale, du sys> tème religieux, du système politique, en un mot du système des idées , sous quelque face qu'on les envisage. • {Mémoire sur la science de Ffiomme, t. II, p. 10, 1813.)
Et un peu plus loin :
< On voit que les systèmes de religion, de politique générale, de morale, d'instruction publique, ne sont autre chose que les applications du système des idées, ou, si on préfère, que c'est le système de la pensée considéré sous différentes formes. Ainsi il est évident qu'après la confection du noaveau système scientifique, il y aura réorganisation des systèmes de religion, de politique générale, de morale, d'instruction publique, et que, par conséquent, le clergé sera réorganisé. » {Ibid.^ p. 14.)
C'est dans le même esprit qu'il ajoute que la politique deviendrait une science d'observation, et que les questions politiques seraient un jour traitées par ceux qui auraient étudié la science positive de l'homme par la même méthode et de la même manière qu'on traite aujourd'hui celles qui sont relatives aux autres phénomènes. {Ibid,, p. 147.)
Ce qui là dedans est nouveau et important ne consiste pas à imaginer une reorganisation.de la société, projets qui, plus d'une fois, ont agité les têtes, et auxquels on va, peu après Saint-Simon, assigner le nom de socialisme ; c'est de concevoir que cette réorganisation est subordonnée à un système scientifique qu'il s'agit de trouver. Mais, ne le trouvant pas, et, ajoutons, étant incapable de le trouver, cette idée ne fut qu'un feu follet, et il passa, sans plus s'en embarrasser, à la réorganisation.
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La manière dont Saint-Simon considérait l'histoire l'avait conduit à désirer pour le moyen âge une autre position que celle qu'on accordait ordinairement à cette époque. ' Aussi adopta-t-il avidement l'issue , vainement cherchée par lui/ que lui offrit un auteur allemand : « D'Alembert et, à plus forte raison; les auteurs subalternes ont présenté le moyen âge' comme une époque durant laquelle l'esprit humain a*" rétrogradé." Je ne voyais pas le môyen^de faire disparaître cette idée de rétrogradation! M. OElsner Ta fait disparaître', en montrant que les Européens ont suivi l'idée de Soc'rate jusqu'à l'influence des Arabes, qui ont imaginé de chercher les lois qui régissent l'univers en faisant abstraction d'une cause animée le gouvernant. » {Ibid.^ p. 52.)
Cette solution est très-peu satisfaisante. C'était à M. Comte qu'était réservée, comme je l'ai dit dans le chapitre consacré à Turgot, la gloire de faire disparaître un des plus grands achoppements qu'ait créés pour l'histoire la philosophie négative» arme du dix-huitième siècle.
Le sens défavorable que le langage et Topinion donnaient au mot matérialisme engagea Saint-Simon à l'interpréter à sa manière : < On a jusqu'à présent appelé spiritualistes ceux qu'on aurait dû appeler matérialistes, et matérialistes ceux qu'on aurait dû appeler spiritualistes. En effet, corporifier une abstraction, n'est-ce pas être matérialiste? De l'être Dieu extraire l'idée loi, n'est-ce pas être spiritualiste? • {Ibid.j p. 238.) «. . i- m ». «, »
Plus tard, une'méine disposition entraîna M. Comte à une tentative semblable. Lui, envisageant la chose autrement, dit qu'être matérialiste, c'est importer dans une science supérieure les méthodes qui appartiennent à la science infé* ' rieure. Sans insister sur ce qu'il y a de périlleux à changer le sens reçu' des mots, on doit dire que ces deux, hommes étaient choqués de voir attribuer à leur système une ap- > pellation qui était celle d'un système tout différent. Si
86 PREMIÈRE. PAETIE.
M. Comte, pour ne parler ici que de lui, a voulu signaler cette différeuee, qui est profonde, il a eu raison, sans doute ; nuis le moyen qu'il a employé est ccmtestable ; si au contraire U a voulu écarter loin de lui la condamiOAtion implicite que le vulgaire attache au matérialisme en tant que niant toute surnaturalité, il a plutôt joué sur les mots qu'apporté une aérieuse interprétatioji ; car nier la surnaturalité lui est commun avec le malérjalisme, et cette négation est justement ce qui, aux yeux du vulgaire, caractérise le matérialisme. Dans la vérité, la philosophie positive n'a ni à rejeter la qualification de matérialiste, ni à s'en afiubler; car, à la fois, elle pense comme le matériali^sie sur la suroaluralité, et elle pense tout différemment de lui sur la ccmception du monde.
On me reprochera peut-être d'avoir remonté aussi haut que 1808 pour en exhumer la malencontreuse philosophie de la gravitation universelle, et de ne citer que des choses de la première période de Saint-Simon. Au point de vue dont il s'agit en ce moment, le reproche ne serait pas juste. Pour que je connaisse la valeur propre effective de Saint- Simon, il faut que je Texamine en un tempa où il n'a pas encore subi les contacts avec Auguste Comte,, car ces contacts ne furent pas sans influence; et il me serait possible de signaler» dans les productions de Saint-Simon postérieures à 1 820, des traces non méconnaissables des idées de celui qui portait alors le titre de son élève. Or, ici, c'est l'action de Saint-Simon sur Comte que j'examine, non l'action de Comte sur Saint-Simon. Cet examen, limité dèa lors comme il doit l'être à l'époque primitive de Saint- Simon, donne pour résultat : que cet es{^it, retenu par l'insuffisance de son éducation dans la plus chétive des conceptions que pouvait inspirer la phjrsique, et incapable d'aHleim de ^élever jusqu'à saisir la phûosophie positive, était cependant capable de certaines pensées, particulières
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mais importantes, qui se retrouvent dans Toeuvre de Comte et qui ne reçoivœt que là leur vraie lumière et leur valeur complète.
Je m'aperçois qu'entratné par la recherche historique et par les passages que je rencontre Je ne cite de Saint-Simon que ce qui porte un cadiet de force ou de pénétration; ce aérait faux pour lui, et injuste pour M. Comte; il faut trèsbrièvement compléter l'image par des morceaux d'un tout autre caractère. J'ai parlé de Tincohérence qui existait dans rintelligence de Saint-Simon, grâce à une imagination vive, à des fragments de science et à des tentatives de philoso^ pfaie positive sans philosophie positive. Ne voulant pas que le lecteur m*en croie sur parole, je vais citer :
« Je crie de toutes mes forces à mes contemporains, et, en particulier, à mes compatriotes : Il est temps de changer de roule; c*est sur la route à priori qu*il y a, dans ce moment, des découvertes à faire» * (Inirad. aux travaux scien- Hfiques du dix-nmvièrM siècU^ 1. 1, p. U4, 1808.)
Qu'entend Saint-Simon par la route à priori? Celle de Aescartes sans doute , car il reproche à ses contemporains (fa voir abandonné la route de Descartes. C'est pour les métaphysiciens qu'il y a un à priori; pour la philosophie positive, il n'y en point. En nous revoyant à Descartes on nous rejette en pleine métaphysique. La seule issue est de passer de la science particulière à la science générale ou philosophie, ce qu'a fait Auguste Comte.
Voici comment Saint-Simon apprécie la chimie r « C'est le propre de» génies trancendants de s'élever aux généralités du premia* ordre ; les sciences secondaires ne peuvent fixer que passagèrement leur attention. La chimie ne porte que sur des considérations secondaires de la physique des corps bruts; les chimistes n'observent que des rouages secondaires de la grande machine. Cette science n'a point fxé l'attention deNevirton. » (ïbid., 1. 1, p. f 12, 1808.)
88/ PREMIÈRE PÂBTI£.
Dire que la chimie ne peut fixer que passagèrement les regards du philosophe ! Appeler rouages secondaires l'immense action de molécule à molécule I et méconnaître le rôle intermédiaire qu*elle joue entre la physique et la science des corps vivants !
Saint-Simon est bien malheureux dans ses considérations sur la chimie : « Ce discours (le discours préliminaire de Lavoisier), que Técole regarde encore comme un modèle, n'est, à bien l'examiner, qu'une production bâtarde. Les idées de Lavoisier ont été, relativement'à celles de Newton, ce que les idées de Halebrancbe avaient été à l'égard de celles de Descartes. Lavoisier a fait une application exagérée de la méthode d'analyse. Malebranche avait dépassé, dans la Recherche de la vérité , les bornes de la faculté synthétique de notre intelligence. » (Ibid.^ t.I, p. 125, 1808.) Ai-je besoin de noter que les idées de Lavoisier appartiennent à un autre domaine que celles de Newton, et que l'un des principaux fondateurs de la chimie n'a point exagéré l'application de la méthode d'analyse?
c Je dirai plus en détail ce que je pense de ce discours (le discours de Lavoisier), quand je parlerai de la statique chimique de Berthollet, à l'article des travaux scientifiques du dix-neuvième siècle. Je ferai alors mes efforts pour tracer une route de communication entre l'idée de gravitation et celle d'afBnité. J'annonce d'avance qu'il n'y aura d'autre différence entre les travaux de M. Berthollet et le mien, sinon que M. Berthollet est parti de l'affinité pour remonter à l'attraction, et que moi je partirai de l'attraction pour descendre à l'affinité. » {Ibid., t.I, p. 125, 1808.) Tout ce que je dirai, moi, de ce passage, c'est que, si Berthollet était parti de la gravitation universelle, il y serait encore, et n'aurait pas découvert les lois qui lui font tant d'honneur.
< Les considérations de botanique sont bien peu impor-
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tantes^en comparaison de celles d'astronomie et de physiologie de rhomme. » {Ibid., 1. 1, p. 139, 1808). Il est impossible de se démêler dans cette proposition. La botanique ne peut être opposée ni à l'astronomie ni à la physiologie de rhomme. La botanique, comme la physiologie; est une partie de la biologie, et la biologie est une science supérieure qui repose sur la chimie et la physique tant terrestre que céleste. Voilà l'état réel des choses.
Saint-Simon a eu le malheur, ayant beaucoup loué Na-^ poléon I", de s'apercevoir, quand il fut tombé, que la chute était juste. Je n'ai aucune envie de relever cette palinodie, qui fut alors si commune; je veux seulement faire voir combien il fut incapable de porter sur l'époque impériale un jugement qui eût la moindre justesse et la moindre prévision.
« L'empereur est le chef scientifique de l'humanité, comme il en est le chef politique. D'une main, il tient l'infaillible compas ; de l'autre, l'épée exterminatrice des opposants au progrès des lumières. Autour de son trône doivent se ranger les plus illustres savants du globe, comme les plus vaillants capitaines. L'École, ayant Napoléon pour chef, doit élever sous sa direction un monument scientifique d*une dimension et d'une magnificence qui ne puissent être égalées par aucun de ses successeurs. Faire une bonne encyclopédie, organiser le système scientifique projeté par Descartes, est le seul travail scientifique digne des vues du grand Napoléon. » (/&û/., t. I, p. 61, 1808.) Saint-Simon rêvait tout éveillé quand il écrivait de pareilles phrases.
« La capacité de l'empereur ne pourra être jugée d'une manière exacte que par la postérité ; mais ses contemporains peuvent en avoir conscience d'une manière plus ou moins forte. L'homme le plus fort, après l'empereur, est incontestablement celui qui l'admire le plus profondément. Il existe trois actes de hautes dispositions organisatrices na-
poléomennes pour lesquelles je suis plus acailé d'admiration que personne que je connaisse :
< La constitution du royaume d'Italie (qui divise les habitants en gouvernés et gouvernants, et ceux-ci en trois collèges formés de deux classes, l'une comprenant les propriétaires, Tautre les savants et les artistes);
« L'établissement de la Légion d'honneur (qui met sur le pied d*égalité le civil avec le militaire); . « La combinaison des deux établissements scientifiques (l'un chargé du perfectionnement de la science, l'autre chargé de l'enseignement). » (J6W.,t. I, p. 231, 1808), L'hyperbole d'admiration à côté des minces conceptions politiques qui l'inspirent est particulièrement blessante en oe passage.
S'il admire mal, il ne prévoit pas mieux. < L'empevevr conquerra le monde et lui donnera des lois;, sa supériorité, l'ascendant qu'il a acquis et la force des choses le commandent. Les Anglais résistent encore, mais bient&t ils succomberont, et la chute de leur empire terminera nécessairement la guerre, puisqu'il n'existera plus de force en état de s'opposer aux volontés de l'empereur.... La monarchie universelle ne sera point héréditaire ; elle n'existera qu'une fois pendant toute la durée de la planète^ et c'est Napoléon qui en aura été le chef. » {Ibid.j p. 243, 1808.) Fort heureusement, Saint-Simon s'est trompé, et l'empereur n'a pas conquis le monde.
Si des incohérences primitives on descend à la fin de 1823 et au premier cahier du Catéchisme des indiL^itiels çA il chargeait Auguste CcHnte d'écrire un livre sur le régime scientifique et sur Féducation (ci-dessus, p. 15), on verra qu'elles ont disparu. Hais on verra aussi qu'alors Auguste Comte, avec lequel il avait vécu six ans, commençait à établir ses conceptions i»rincipales. M. 0. Rodrigues rapporte ainsi des paroles de Saint-Simon : « J'ai voulu, nous disait-
il quelques mots avtnt sa mort, comme tout le monde, systématiser la philosophie de Dieu ; je voulais descendre successivement du phénomène univers au phénomène système solaire, de celui-ci au phénomène terrestre, et enfin à Tétude de Fespèce considérée comme une dépendance du phénomène sublunaire, et déduire de cette étude les lois de Torgamsation sociale, objet primitif et essentiel de mes recherches. Hais je me suis aperçu à temps de l'imposaihilité d'établir jamais une loi positive et coordinatrice dans cette philosophie, et je me suis retourné vers la science générale de Vkomme^ dans laquelle ce ne sont plus directement les sciences que Ton considère, mais les savants ; la philo-* Sophie, mais les philosophes envisagés dès lors sous le rappodrt positif de leurs fonctions dans la société humaine. » (Productetw, 1826, p. 106.)
Cet abandon de l'idée de la gravitation prouve l'influence salutaire exercée par Auguste Comte sur l'esprit de celui qui ne fut son maître qu'un moment et au début: la fausse philosophie d'une conception absolue avait été chassée. Mais on a, en même temps, le témoignage que cette influence ne^ peut aller jusqu'à mettre Saint-Simon au niveau de la vraie réorganisation mentale. Des deux idées qui avaient vaguement apparu à son esprit, une philosophie et une rénovation sociale, il délaissa l'une à laquelle il ne put s'élever, et suivit l'autre qui lui oflrait une pente facile. M. 0. Rodrigues continue: « Nous verrons, dans le cours de notre travail, comment Saint-Simon a opéré cette amélioration dans ses travaux, qui, pour but final, devaient le conduire à la doctrine scientifique industrielle. » {Md.) Elle le conduisit en efiet à un socialisme qui, conune tous les socialismes, a le tort de vouloir commencer par ce qui ne peut être qu^une conséquence. Ainsi, en résumé, chez Saint- Simon, d'abord une philosophie absurde, puis le renoncement à toute philosophie, et néanmoins la recherche d'un
nouvel ordre social ; chez Auguste Comte, conception d'un système général d'idées destiné à remplacer l'ancien sys* tème général, et réformation consécutive de Tordre social. A aucun moment Saint-Simon' n'a été lé mattre philosophi- ' que d'Auguste Comte ; à plus d'un moment Auguste Comte a agi sur là pensée flottante dé Saint-Simon. • «^ ' ^
Saint-Simon; avec une loyauté digiie d'éloge, nous a conservé une conversation du docteur Burdin, dans laquelle le physiologiste ouvre' au" philosophe des aperçus directement relatifs à notre sujet. Mais, poiir le docteur Bûrdin, comme pour Saint-Simon, afin de ne pas exagérer la portée de ces aperçus ^ il importe de savoir à quelle philosophie il les rattache. Le docteur Burdin, me dispensant de tout travail d'interprétation, expose ainsi ce qu'il entend par philosophie:
« On peut concevoir la philosophie comme se composant de quatre parties, savoir :
l*" La science de la comparaison des idées» qui est la science de la pose des problèmes ; ' 2"* La science de la mathématique infinitésimale, qui est la manière la plus transcendante de traiter un problème posé;
S' La science de l'algèbre, qui est le moyen de préciser les solutions obtenues par le calcul infinitésimal ; . k'' La science.de Tàrithmétiqùe, qui est le moyen de faire l'application de la solution des problèmes aux cas particuliers. » {Mém. sur la science de Vhomme^ t. II, p. 30.)
Ramené à des termes précis, ceci exprime que )a philosophie est constituée par deux méthodes, l'une la méthode mathématique, l'autre la méthode qui compare les idées pour poser les problèmes, c'est-à-dire que, là où finit la puissance de l'instrument mathématique, doit commencer celle de l'instrument qu'il appelle comparaison des idées. Il serait bien inutile dé perdre des paroles à montrer que comparer les idées n'est pas une méthode, encore moins une
philosophie. Évidemment, Burdin, apercevant la solidité de la base mathématique, n'a su s'élever dans le reste du savoir que par cette vague expression : la comparaison des idées. • . -
Cependant le même homme qui sait si obscurément ce qu'est la philosophie, devient lumineux quand, apercevant le moment où la physiologie sera science positive, il déduit Faction de cette transformation sur la science générale.
« Toutes les sciences', dit-il j ont commencé par être conjecturales; le grand ordre des choses les a appelées toutes à devenir positives. L'astronomie a commencé par être l'astrologie ; la chimie n'était à son origine que de l'alchimie. La physiologie, qui pendant longtemps a nagé dans le charlatanisme, se base aujourd'hui sur des faits observés et discutés. La psychologie commence à se baser sur la physiologie et à se débarrasser des préjugés religieux sur lesquels elle était fondée.
c Les sciences ont commencé par être conjecturales, parce qu'à l'origine des travaux scientifiques il n'y avait encore que peu d'observations faites, que le petit nombre de celles qui avaient été faites n'avaient pas eu le temps d'être examinés, discutées, vérifiées par^une longue expérience, et que ce n'étaient que' des faits présumés; des conjectures. Elles ont .dû, elles! doivent devenir positives, parce que l'expérience journellement acquise par l'esprit. humain' lui a fait acquérir la connaissance de* nouveaux faits et rectifier celle plus anciennement acquise de certains faits qui avaient été observés d'abord, mais à une époque à laquelle on n'était pas encore en état de les analyser.
< L'astronomie étant la science dans laquelle on envisage les faits sous les rapports les plus simples et les moins nombreux, est la première qui doit avoir acquis le caractère positif. La chimie doit avoir marché après l'astronomie et avant la physiologie, parce qu'elle considère l'action de la
matière SOUS des rapports plus compliqués que la première, mais moins détaillés que la physiologie.
« Par ce peu de mots je crois tous avoir prouvé que ce qui est arrivé est ce qui devait arriver. C'est beaucoup de savoir la raison qui a amené successivement l'ordre des choses qui nous ont précédés, puisqu'elle donne le moyen de découvrir ce qui arrivera....
« La philosophie deviendra une sciaice positive. La faiblesse et Tintelligence humaine a obligé l'homme à établir dans les sciences la division entre la science générale et les scienœs particulières qui sont les éléments de la science générale. Cette science, qui n'a jamais pu être d'une autre nature que ses éléments, a été conjecturale, tant que les sciences particulières l'ont été; elle est devenue mi-conjecturale et positive, quand une partie des sciences particulières est devenue positive, l'autre restant encore conjecturale.
c Tel est l'état actuel des choses. Elle deviendra positive quand la physiologie sera basée dans son ensemble sur des faits observés, car il n'existe pas de phénomène qui ne puisse être observé au point de vue de la physique des corps bruts, ou de celui de la physique des corps organisés, qui est la physiologie. » (Ibid., p, 21-24.)
Ceci est important et mérite que je m'y arrête. Il convient certes de faire honneur au docteur Burdin pour avoir conçu que la physiologie succède à la chimie et pour avoir ainsi augmenté d'un chaînon la série. Pourtant on doit y voir surtout le résultat d'un développement qui se manife^ tait spontanément aux esprits judicieux. Bien des années auparavant, et dans le fort des orages révolutionnaires, les savants qui suggérèrent k la Convention la fondation de l'École polytechnique, y établirent le iwemier tronçon de la série scientifique, celui qui comprend la mathématique^ les sciences mathématico-pfaysîques et la chimie. Ce fut, dans la préparation inconsciente de la ^ilosopbie positive, une
grande idée. Il était naturel que ces savants, qui appartenaient aux sciences d'ordre inorganique, n'allassent pas plus loin. Il était naturel aussi qu'un fnédecin montât un éegvé de plus dans cette échelle. Dès lors on reconnaît que ceini qui fonderait la sociologie ne manquerait pas de poser le pied sur l'échelon supérieur et de la mettre à la suite de la biologie. C'est à M. Comte que revint cet achèvement. La série des sciences se construisait peu à peu et d'elle-même, à la -condition de parfaire les sciences supérieures. La fondation de la sociologie fut un événement grand en soi, et grand aussi parce qu'il leva la dernière barrière séparant encore les esprits de la philosophie positive, dont Burdin avait senti le caractère congénère à celui des sciences.
En reconnaissant la place et l'importance de la physiologie, le docteur Burdin reconnut aussi que les mathématiques devaient cesser de primer l'ordre intellectuel. « Les mathématiciens, dit-il, jouent le premier rôle dans tous les lycées et dans tons les établissements de quelque importance ; ils sont à la tête de, l'Institut. L'introduction de l'étude de la physiologie dans l'instruction publique, la réorganisation du corps scientifique devant nécessairement diminuer la considération dont ils jouissent et amoindrir sous tous les rapports leur existence sociale et scientifique, il faut s'attendre à une lutte avec eux, et il faut d'avance faire son plan de campagne contre eux. » (Ibid.y p. S8, 1813.)
Les mathématiciens, ayant construit TédiGce de leur science propre, ayant transformé l'astronomie dynamique en- un vaste problème-de mécanique, enfin ayant pénétré profondément dans plusieurs branches de la physique, tenaiënt le sceptre scientifique; et ii ne pouvait leur être disputé par des sciences qui, il est vrai, ne relevaient pas d'eux, mais qui, encore à l'état d'ébauche, n'exerçaient ni par leurs doctrines, ni par leurs résultats, une action puissante mr l'eiprrt pobût. Cet itax provisoire allait cesser,
et les mathématiciens ne devaient pas rester directeurs d'un système dont la partie la plus haute et la plus compliquée leur échappait absolument. M. de Blainville combattit avec autorité au nom de la biologie ceux qu'un règne trop prolongé transformait en usurpateurs ; et, à son tour, M. Comte les combattit au nom de la philosophie; car, entre ses mains, cette thèse devint un juste et ferme corollaire de sa doctrine sur la hiérarchie des sciences.
Ici s'arrête cette citation.de fragments; je dis fragments, car Saint*Simon n'a donné, jusqu'à l'époque qui m'occupe, que des œuvres fragmentaires, des opuscules inachevés ou à peine achevés ; et, de Burdin, nous n'avons qu'une cpnversation^ C'est une raison de plus pour que je mette sous les yeux du lecteur un très-bref résumé de ces fragments qui en fasse voir la signification.
Avant Saint-Simon, il faut nommer les fondateurs de l'École polytechnique. Ils ont inscrit dans cet établissement comment ils entendaient la systématisation des sciences inorganiques : et cet ordre est justement celui que la philosophie positive a confirmé en l'adoptant.
A Saint-Simon appartient le désir, mais le désir seulement, de mettre le moyen ftge en son vrai rapport avec ce qui précède et ce qui suit. A lui aussi appartient l'idée que, le régime mental changeant, le régime social changera, et que tel est le but définitif de la philosophie. A lui appartient enGn la remarque que le physicisme (c'est le mot dont il se sert) détrône peu à peu et supplante le théologisihe, et que la philosophie positive, c'est son mot aussi, se divise en deux parties, la physique des corps bruts et la physique des corps organisés.
La part du docteur Burdin est d'avoir vu que la philosophie positive devait être la fille des sciences positives, et
1. Il est Auteur d'un Cours d^ëtudes médicales, 3 toL Paris, 1803.
qu'un grand pa3 serait fait quand la physiologie aurait conquis ce caractère. Hais, n'allant pas plus loin et parlant vaguement d'une psychologie qui doit devenir positive, il ignore la sociologie , et demeure incapable de concevoir et d'énoncer comment la science doit produire la philosophie.
Ces divers aperçus, empruntés à des hommes et à des temps diflérents, témoignent que l'heure de la philosophie positive approchait, qu'une certaine préparation était accomplie, et que désormais, sans craindre un échec, un grand esprit pouvait s'engager dans la tentative de rendre la philosophie homogène aux sciences.