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CHAPITRE VI

Histoire de la philosophie positive. — Augaste Comte*

Je ne puis clore cet historique sans le prolonger jusqu'à Auguste Comte. J'ai, le premier, groupé Turgot, Kant, Gondorcety la profonde intuition qui présida à la création de l'École polytechnique, certaines pensées choisies parmi le désordre de Saint-Simon, certaines idées du docteur Burdin; et ce groupement, qui mettait ensemble la force de plusieurs hommes et le produit de plus de soixante années, a montré que de lumineux aperçus avaient sillonné les intelligences durant cet intervalle. Quand je me suis engagé dans ces recherches, j'ignorais ce que j'y trouverais ; je savais seulement que j'étais résolu à ne rien dissimuler. Ce travail, le voilà terminé et mis sous les yeux du lecteur ; j'ai d'un seul coup épuisé tout ce qui peut être recueilli làdessus. Il est bon, une fois pour toutes, d'avoir dissipé des allégations qui n'en étaient pas moins dangereuses pour être vagues, et fait voir quelle était la somme et quel caractère des antécédents que M. Comte avait eus.

En disant tout à l'heure que j'ignorais ce que j'allais trouver, j'ai outrepassé ma pensée, et il me faut la restreindre. Je ne savais pas sans doute, en particulier, ce que Turgot, Kant ou tel autre pouvaient m'offrir ; mais je savais en général que, chez pas un d'eux, je ne rencontrerais la philosophie positive, œuvre de M. Comte, de qui me donnait cette pleine assurance, c'est la séparation tranchée entre

le régime mental dont il se dégage et nous dégage, et ]e régime mental où il s'engage et nous engage. Tant qu'Auguste Comte n'a pas paru, le champ de la spéculation générale appartient à la tliéologie ou à la métaphysique, et celui de la spéculation particulière à la science. Quand il a paru, les positions sont interverties : la spéculation scientifique devient générale, et la théologie et la métaphysique deviennent particulières, c'est-à-dire qu'elles ne se montrent que comme des stages de Thistoire et de l'esprit humain. Pour la première fois, ce qu'elles ont d'essentiellement particulier se manifeste, et Ton voit clairement que, comme méthodes, elles ne sont que les attributs d'une époque congénère à un certain état de l'intelligence. Pour la première fois, ce que la science a d'essentiellement général se manifeste, et l'on voit clairement qu'elle seule peut fournir une philosophie congénère à l'intelligence telle que tout le passé l'a préparée : c'est là ce qu'Auguste Comte a nommé philosophie positive ; nul autre n'y peut prétendre, ni peu ni beaucoup, ni directement ni indirectement.

Cette assertion, qui va être démontrée, n'est en rien contredite par les passages que j'ai réunis dans les trois chapitres précédents et qui peut-être, à un premier coup d'œil superficiel, semblentempiétersurles domaines de M. Comte. En réalité, ils n'y empiètent point ; on le reconnaît à trois caractères : le premier, c'est qu'ils sont fragmentaires et ne dépendent pas d'une conception générale qui en soit l'ori gine ; le second, c'est qu'ils sont indiscernables au milie* des erreurs et des contradictions tant que la philosophie po sitive d'Auguste Comte ne vient pas en indiquer la place et la liaison ; le troisième, c'est qu'ils sont absolument stériles tant pour les contemporains que pour les successeurs aussi longtemps que l'utilité particulière n'en est pas révélée par l'utilité générale de la philosophie positive. Qu'aucune pensée générale de l'ordre de la philosophie

positive ne les inspire, c'est ce qui ressort à première vue. Turgot reconnaît la succession de nos conceptions par les trois phases que Comte a nommées les trois états ; il touche là à une des lois de l'histoire ; mais ni elle ne lui sert à faird l'histoire, ni elle ne le conduit à un aboutissemennt supérieur; au lieu que^ dès quecette vue est saisie par M.Comte» elle devient la base du tableau de l'évolution humaine et le couronnement qui permet l'établissement de la philosophie positive. Kant appartient trop notoirement à la métaphysique pour qu'il faille lui faire Thonneur d'autre chose que d'avoir aperçu, à travers d'assez faibles raisons, la réalité des conditions naturelles de l'histoire; et Gondorcet manque justement son esquisse parce qu'il n'a point de théorie sociologique, encore moins de philosophie qui dépasse ce qui est connu sous le nom de philosophie du dix-huitième siècle. Quant à Saint-Simon et à Burdin, sans parler de l'extravagante idée de l'un sur le rôle philosophique de la gravitation universelle et de l'insuffisance absolue de la déCnition de l'autre, il est visible que les citations que je leur ai empruntées sont des dires heureux sans doute et notables, mais non Jes parties d'un système. Le système n'est nulle part; il n'est que dans M. Comte ; chez lui seulement on trouve la raison de ces passages qui n'en ont point dans leur place primitive.

Donc #n a beau les rapprocher, les combiner, les résumer, on ne peut rien en tirer. Comme ils ne sont pas la conclusion d'un système qui les ait précédés, il est impossible de remonter d'eux à un système. Ils ne renferment pas une doctrine qu'ils soient capables de donner ; au contraire, ils sont réellement inclus dans une doctrine qui, trouvée, les donnera. Ainsi il est vrai de dire que, soit que M. Comte ait tiré de son propre fonds les propositions qu'ils contiennent, soit qu'il les doive à ses souvenirs, elles n'en sont pas moins siennes ; car il a découvert la doctrine dont

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tout cela n'est que cas particulier. La différence du particulier au général est la suprême d^arcation entre M. Comte et ses précurseurs. Ces précurseurs, à côté de bonspassages, ont des passages je ne dirai pas mauvais, mais ce qui, philosophiquement^ est pis, contradictoires; en effet, ils ne tiennent pas entre leurs mains un ensemble d'idées cohérentes. M. Comte n*a aucune contradiction ; chez lui le système existe; et tout est conséquence et conséquent. La contradiction des propositions est la preuve décisive que celui qui se contredit rencontre le vrai, non en vertu de sa propre conception , mais fortuitement , par le fait de conditions extrinsèques, et par l'inspiration d*un milieu favorable.

Cette contradiction que je signale est aussi ce qui rend les bons passages indiscernables, par eux-mêmes, des mauvais. Les auteurs qui les ont émis simultanément n'en ont pas eu le discernement; les lecteurs ne l'ont pas eu davantage. Comment en aurait-il été autrement, puisque les auteurs ne pouvaient communiquer aux lecteurs une doctrine supérieure qu'ils n'avaient pas et qui aurait signalé l'importance des conséquences en signalant la fécondité des principes? Puis vient un moment oiïi la lumière qui manquait apparaît; les passages valables se séparent des passages sans valeur ; et ce qui était vil et méconnu devient reconnaissable et précieux. Où est la cause d'un tel changement ? Uniquement dans ceci : Auguste Comte a conçu la philosophie positive et l'a mise entre les mains de tout le monde ; dès lors tout le monde, avec ce guide fidèle, peut, dans les écrits antécédents, aller à la quête de ce qui, avant la philosophie positive, appartient à la philosophie positive. C'est ceque j'ai fait, et j'en suis revenu non sans butin ; mais j'en suis revenu aussi avec la preuve manifeste que tous les prédécesseurs immédiats étaient restés loin au-dessouf de la conception d'une philosophie qui mit l'homogénéité dans la pensée humaine; point culminant où Comte seul

atteignit. Cette démoDstration déGnitive n*est pas le moindre résultat de mon excursioi> historique.

Il ne me reste plus qu'à examiner quelle fut l'utilité de tous ces antécédents dont j'ai fait minutieusement la collection. J'entends parler ici de l'utilité philosophique, c'est-àdire du service qu'ils ont pu rendre en devenant enseignement pour les esprits avancés. L'utilité patente fut nulle ; je ne parle que de l'utilité latente, qui demeure. Personne ne songea^ ne put songer à les employer comme des éléments de développement, et comme des principes desquels il était loisible de partir pour faire des trouées, soit dans l'histoire, soit dans la philosophie. Et cela se comprend : si ces antécédents avaient eu leur appui dans l'ensemble du présent, l'esprit aurait saisi les attaches et usé de notions qui n'anticipaient pas ; mais, justement, ces notions étaient anticipantes, avaient leur point d'appui dans un avenir qui était encore voilé, et ne devaient devenir philosophiquement intelligibles que quand la philosophie dont elles relevaient implicitement aurait été découverte. Puis, derechef, la découverte de cette philosophie les rejette hors du domaine philosophique pour les fixer dans le domaine historique où elles reprennent de la valeur. C'est ce que j'appelle leur utilité latente.

Tel est le résultat de la discussion. Maintenant, en déroulant de la sorte une histoire peu connue, quel est le but que j'ai voulu atteindre? Après avoir fait mes recherches et avoir acquis les diverses convictions qu'elles suggèrent, j'aperçus bien vite, dès que tout fut rassemblé sous mes yeux, qu'il en provenait deux avantages non sans importance, l'un d'élargir historiquement la base de la philosophie positive, l'autre de mettre l'originalité de M. Comte dans le jour le plus vif, en lui assurant le bénéfice d'un passé qui l'annonce.

Pour la philosophie positive, il n'est point indifférent de

montrer les racinespar lesquelles elles'enfonce dans le sol. A l'école contemporaine qu'elle forme, il faut cyouter une école qui l'a pressentie. On saura maintenant que cette philosophie n'est point isolée, et que le temps où elle parut a été précédé d'un temps où elle se préparait. C'est une garantie qu'on ne lui connaissait pas. Sans doute, la vérité est la vérité et subsiste de soi ; mais les vérités scientifiques et philosophiques, étant filles du développement hnmain, gagnent toujours en autorité quand elles gagnent en connexions historiques. Et ce n'est point une illusion de l'esprit : plus les 3péculations sont compliquées et difficiles et plus elles touchent de près au régime social, plus aussi il est nécessaire qu'elles témoignent de leur conformité avec l'époque. Or un des plus concluants témoignages est d'avoir des conunencements qui les montrent d'abord comme se dégageant peu à peu et insciemment, en attendant que le génie qui doit leur donner la pleine naissance et la pleine lumière arrive à son tour.

Ici, dans des spéculations les plus compliquées et les plus élevées que nous connaissions, ce génie fut Auguste Comte. Lui aussi gagne à ce prolongement de la philosophie positive dans les temps qui le précèdent immédiatement. Si, avant mes recherches, on m'eOt cité la loi des trois états dans Turgot, l'histoire considérée comme un phénomène naturel dans Kant, et quelques propositions de Saint-Simon ou de Burdin, on m'eût peut-être inquiété, ou du moins on m'eût irrésistiblement poussé à voir jusqu'où allaient ces conformités. Maintenant il est établi qu'elles ne vont que jusqu'à la limite où elles servent M. Comte et ne lui dérobent rien. Son œuvre et sa gloire sont placées plus haut, je veux dire dans la philosophie positive. Là toute compétition expire, et nul ne la lui dispute. Une fois monté sur ce âdte, il peut se retourner avec complaisance vers ceux qui l'ont précédé, et, sans se plaindre de priorités qui ne le

touchent plus, se féliciter d'origines et de rudiments qui lui sont précieux. Dans la question de la loi des trois états que ^perd-il? Une priorité en un point particulier. Que gagne-t-il? Turgot pour prédécesseur. Mieux vaut l'avoir à ce prix que ne ravoir pas. Et, à vrai dire, ce prix est peu de chose pour celui qui est Tauteur de la philosophie positive ; car là était le nœud; celui qui n'y atteignait pas, fût-il Turgot, n'avait rien fait; celui qui y atteignait, et ce fut Comte, faisait tout. L'universalité est un des caractères essentiels du génie d'Auguste Comte. Ce fut cette grande qualité qui le con«duisit à pénétrer profondément dans le domaine de toutes les sciences abstraites, depuis la mathématique jusqu'à la sociologie. Si l'on se reporte à l'esquisse que j'ai donnée de la philosophie positive au début du chapitre troisième, on reconnaîtra que cette philosophie n'exigeait rien de moindre que l'universalité des sciences abstraites. A ce moment, Comte était le seul en état de la concevoir, le seul en état de l'exécuter. On peut promener les regards sur les philosophes et les savants d'alors, on n'en.apercevra aucun qui eût satisfait à un pareil programme ; une éducation régulière, hiérardiique, complète, manquait. C'est, dans l'histoire de Comte, un trait grandiose de se l'être donnée par la seule impulsion d'un esprit qui en sentait l'importance décisive. La récompense suivit le labeur; et, une fois que, dans cette tête, le savoir se trouva égal au génie, l'œuvre procéda comme ces jets puissants d'une matière en fusion qui remplissent d'un seul coup tout le moule.

Il faut se représenter exactement ce qu'est la philosophie positive par rapport aux sciences dont elle émane. On se tromperait fort si l'on pensait qu'il a suffi, pour la constituer, de les rapprocher même dans l'ordre hiérarchique si heureusement trouvé par M. Comte. Un travail d'une bien autre portée, d'une bien autre difficulté, y était exigé; la philosophie positive se compose non de sciences partielles, mais

de philosophies partielles. Auguste Comte a donc fait, ce que personne n'avait fait avant lui, la philosophie des six sciences fondamentales; et, ce qui était, s'il est possible, plus étranger à tous ses prédécesseurs, à tous ses contemporains, il a opéré cette condensation successive de tout le savoir abstrait avec une idée d'ensemble qui a mis dans la dépendance et l'enchaînement le commencement avec la fin, la fin avec le commencement. Chacune de ces philosophies de chaque science a été écrite avec une telle connaissance et une telle profondeur, que les hommes du métier, même ceux qui sont en désaccord philosophique avec M. Comte, y trouvent à apprendre pour leur domaine spécial; et le tout est si puissamment coordonné, qu*il sert aussi bien à former les disciples qu'à fortifier ceux qui ont franchi ce degré.

Uoccasion se présente de répondre à une objection qui a été soulevée par des hommes éclairés. On dit : < La philosophie ne peut pas être une suite de philosophies partielles ; elle est quelque chose de plus. Quand M. Comte nous a con^ doits au terme de son ouvrage, à la philosophie de la sociologie, on attend une conclusion. Et voici pourquoi : toute philosophie embrasse à la fois le sujet et l'objet. La métaphysique part du sujet et tente d'arriver à l'objet; les positivistes disent qu'elle y échoue : soit; mais, à leur tour, les positivistes commettent un manquement non moins considérable; eux n'arrivent pas au sujet. Ce serait, de leur part, une mauvaise raison de dire que, la biologie comprenant la doctrine des fonctions intellectuelles, c'est là que se trouve le rapport du sujet à l'objet; ce rapport, philosophiquement parlant, ne peut y être; car, au lieu d'être placé en conclusion, il se trouverait placé dans un point intermédiaire et dans un ordre qui fausserait toute la méthode. » n est satisfait à ce que cette objection renferme de juste, dans le chapitre intitulé Conâlusîony à propos de ce que je

nomme théorie subjective de rhumaoité. En attendant, il me suffit de noter que la philosophie positive, pendant qu'elle construit la série des philosophies partielles et embrasse ainsi tout le savoir objectif, construit en même temps la série des méthodes effectives et embrasse ainsi tout le pouvoir logique; j'emprunte cette expression à M. Comte, qui a si heureusement nommé ces méthodes effectives les pouvoirs logiques de l'esprit humain. C'est pourquoi la philosophie positive a, dans le nouveau régime de l'intelligence, avec une plus ample efficacité, le r61e qu'ont eu la théologie et la métaphysique dans le régime ancien ; et celui qui essaye ici de le prouver en théorie, le prouve depuis longtemps en pratique, car il n'écrit plus une ligne qui ne se soumette sans effort et d'elle-même au contrôle direct ou indirect de cette philosophie.

De toutes les puissantes et admirables opérations induetives dont le savoir humain été le siget, il n'en est pas, à mon avis, de plus puissante et de plus admirable que celle par laquelle Comte^ découvrant l'enchaînement des sciences et leur système hiérarchique, découvrit du même coup la philosophie positive. C'est, en effet, l'induction qui l'y mena, l'induction pratiquée non plus entre les faits d*un domaine particulier, mais entre tous les domaines qui constituent le savoir humain. S'il avait formé son induction avec les sciences partielles, il serait arrivé à un fait de l'ordre scientifique ; mais, la formant avec les philosophies partielles des sciences, il arrive à un fait de l'ordre philosophique. Ici s'effectua comme dans toutes les inductions bien conduites, la transformation de particularités positives en une généralité de même nature. Les philosophies partielles, considérées dès lors dans l'enchaînement des notions réelles et dans celui des méthodes effectives , produisent, par on suprême effort de la pensée, la philosophie positive*

Cette philosophie étant telle, il en résulte (et cela frappa

incontinent M. Comte avec une grande force) que toutes les questions absolues, c'est-à-dire les questions qui s'occupent de ]*origine et de la fin des choses, sont hors du domaine de la connaissance humaine, et, par conséquent, ne peuvent plus diriger les esprits dans la recherche, les hommes dans la conduite et les sociétés dans le développement. L'origine des choses, nous n'y avons pas été ; la fin des choses, nous n'y sommes pas; nous'n'avons donc aucun moyen de connaître ni cette origine ni cette fin. Aussi les homnaes n'ont-ils cru la connaître que par les communications avec les êtres surnaturels qui y présidèrent (c'est le cas du polythéisme), ou par une révélation du Dieu suprême (c'eftt le cas du judaïsme, du christianisme et du mahométiame). Les sciences particulières, qui n'auraient pas été moins curieuses que la théologie et la métaphysique de notions sur l'origine et sur la fin, ont senti l'impossibilité d'y parvenir; là l'obstacle a été insurmontable; elles s'y engagèrent au début et ne firent de progrès que quand elles s'en furent retirées. Aussi leur renonciation à ce genre de spéculations a été expresse; et, pour récompense de ce sacrifice fait à la raison mûrie, elles ont élevé peu à peu sur le fondement de l'expérience et du relatif cet ensemble de notions qui est une des merveilles de l'esprit humain. Mais la conséquence est inévitable : ou avoir une philosophie, soit théologique, soit métaphysique, en contradiction irréconciliable avec les sciences ; ou avoir une philosophie positive qui, assise sur les sciences et leurs philosophies partielles, participe à la fois de leur caractère relatif et de leur solidité. Continuant d'esquisser les grands traits de la philosophie positive, je dis que l'on doit à H. Comte de pouvoir dorénavant traiter toute question du point de vue de l'ensemble. Auparavant, cela était impossible. A la vérité, la philosophie théologique ou métaphysique remplissait l'ofBce de généralité ; mais elle ne le remplissait que d'une manière

également provisoire et illusoire; car elle n'avait pas plus alors qu'aujourd'hui la vertu de s'appliquer aux faits et aux théories scientifiques. Les sciences particulières n'ont jamais prétendu à la généralité. De sorte qu'au moment où M. Comte entreprit son œuvre, on commençait à s'apercevoir qu'un pont manquait pour passer, soit de la philosophie aux réalités scientifiques, soit des réalités scientifiques à la philosophie. Ce vide a été rempli par M. Comte, et désormais tout homme qui spécule peut spéculer d'une manière à la fois positive et générale.

Il est encore un grand enseignement donné par M. Comte et que je ne veux pas renoncer à faire valoir. Les révolutions et des aspirations pressantes témoignent que la société est en désaccord avec le régime qu'elle a reçu du passé, et qu'un régime nouveau, quel qu'il doive être, préoccupe à la fois les esprits et les cœurs. Mais de quelle façon cette rénovation peut-elle procéder? M. Comte a établi les deux degrés de celte grande opération : d'abord constituer l'ensemble abstrait des notions qui concernent le monde, rhomme' et la société ; puis, de ce fonds , tirer les directions qui doivent présider à la rénovation et à l'évolution. \vant M. Comte, ces deux degrés étaient confondus, et Ton pensait que l'on pouvait innover, par la seule considération des éléments sociaux, sans savoir que ces éléments sociaux ne sont eux-mêmes qu'une portion d'un ensemble dont il faut d'abord avoir déterminé les lois. M. Comte, qui, le premier, par le vrai système d'une éducation philosophique, montra à quelles conditions on peut désormais philosopher, montra, le premier aussi, à quelles conditions on peut désormais agir dans la politique.

J'exprime vivement, comme je la ressens, mon admiration pour M. Comte, non pourtant que je me fasse illusion sur les difficultés que le milieu oppose à cette philosophie et que je croie la victoire gagnée ; mais, quelles que

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doivent être la longueur et les péripéties de la lutte, ce qui est certain, c'est que la lutte a commencé. Une philosophie est née y qui, délaissant les interventions surnaturelles et les conceptions à priori, entend soumettre tout le régime mental à la doctrine d'une action et réaction progressives de rhumaoité sur le monde et du monde sur l'humanité. Je dis l'humanité et non pas Thomme individuel ; là est le point capital de la philosophie d'Auguste Comte.

Je n'ai point la chimérique pensée d'évaluer la grandeur des esprits scientifiques par les découvertes qu'ils ont faites. Seulement je constate qu'il y a difficulté croissante à induire à mesure que les sciences se compliquent^ ou, dans le langage de M. Comte, deviennent supérieures. En mathématique, l'induction, qui a donné les axiomes, est si simple qu'elle échappe à la vue, et aussitôt on se met à déduire. Dans les sciences physiques, l'induction commence à exiger déjà un puissant labeur; cependant c'est, relativement, un domaine bien plus facile que les autres. On a beaucoup loué Newton, et on ne peut le louer assez d'avoir fait cette mémorable induction qui a donné la clef du système du monde; mais si c'est l'induction la mieux réussie, c'est aussi la plus simple entre toutes celles que les sciences supérieures allaient demander. Je n'ai pas besoin d'indiquer la complication progressive des inductions en chimie, en biologie, en sociologie; enfin, la complication crott encore quand il s'agit de passer de la philosophie partielle de chaque science à la philosophie totale. C'est cette complication suprême qui est échue à Auguste. Comte, et dont il a fait jadlir la lumineuse conception de la philosophie positive ; et par là il mérite qu'on lui applique la simple et grande phrase de Dante, et qu'on le range parmi les maîtres de ceux qui savent^.

1. Dante nomme Âristote il maettro di color ehe $anno. Cette qualifica-

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M. Comte, justement blessé de la conduite de Saint* Simon et d'attaques haineuses, s'irrita; il prit une plume et passa un trait sur les mots élève de Saint-Simon^ qui sont dans le titre de son Système de politique positive. Vainement sa femme essaya-t-elle de retenir sa main, lui représentant que c'était non ce trait de plume, mais ses travaux ultérieurs et ses succès philosophiques qui apprendraient au public ce qu'il devrait penser de ces qualifications d*élève et de maître. Le temps prévu par Mme Ck>mte est arrivé. Sans doute, avoir biffé ainsi une ligne n'empèdie pas que M. Comte ait été plusieurs années auprès de Saint-Simon, et que d*abord le jeune homme ait profité auprès de l'homme qui le dominait par l'âge et la position. Mais, sans revenir là-dessus, il est hors de conteste que la philosophie positive appartient tout entière à Auguste Comte; et quant à cela, qui est tout; sea travaux, ses succès et le public ont rayé le titre d'élève plus efficacement que ne fit un vain trait de plume.

On a dit plus d'une fois que, si Newton n'avait pas existé, le vrai système du monde n'en aurait pas moins été bientôt découvert par une des générations de géomètres qui allaient suivre, tant les choses étaient préparées 1 Certes, je ne prétends pas nier ce qu'une pareille proposition a de vrai, ni soutenir que, si tel homme avait manqué, l'évolution scientifique aurait été interrompue. Cependant je ne fais pas volontiers non plus bon marché de l'apparition des grands esprits, et n'aime point à remplacer en idée, par des existences hypothétiques, ces puissantes individualités. Ce qu'eût été l'œuvre de leurs remplaçants, nous ne le savons pas ; ce qu'a été la leur, nous le savons. Et, pour ne parler ici que de

tion, qui convient si bien à Aristote, ne convient pas moins aux autres grands esprits desquels émane renseignement supérieur , distribué ensuite par les esprits secondaires au reste de l'humanité.

HISTORIQUE. — AUGUSTE COMTE. Ul

M. Comte, comment imaginer qu'il se fût trouvé un autre esprit qui, d'un seul jet, eût produit cette œuvre colossale de la philosophie positive? Et par quelle qualité aurait-il pu remplacer cette faculté suprême de concevoir, en une seule idée, un tout inunense dans ses rapports avec les parties, et les parties innombrables dans leurs rapports avec le tout.

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