‹ Auguste Comte et la philosophie positiveChapitre 28 sur 68 · M. Starm · texte numérisé non relu

M. Starm

refus qu'on fit de reotendre : « Conformément au règlement formel de TAcadémie des sciences» la lettre devait être lue intégralement à cette' académie, dans la séance du lundi 3 août 1840, sur la demande spéciale d'un membre (M. de Blainville), qui en avait personnellement garanti la convenance. Après la lecture des deux premiers alinéas, un académicien (H. Thénard) a demandé que cette lecture ne fût point continué^, et elle a été, en effet, supprimée par suite d'une délibération à laquelle la grande majorité de l'Académie 'parait être restée essentiellement étrangère. Dans l'intérêt de ma candidature, je crois donc devoir aujourd'hui publier textuellement ma lettre, afin que les nombreux académiciens qui, n'ayant point participé à cet acte d'oppression, ne sont pas décidés à me condamner sans m'entendre, ne se trouvent pas ainsi privés d'une communication susceptible d'éclairer l'important jugement qu'ils doivent prochainement prononcer. Il faut aussi que le public impartial et éclairé, supérieur aux passions et aux préjugés des coteries scientifiques, puisse directement apprécier si aucune partie quelconque de ma lettre a réellement motivé une telle dérogation aux usages, aux règlements, et, j'ose le dire, aux devoirs académiques, surtout en un cas où, me trouvant en concurrence avec un membre de cette académie, je devais, ce me semble, davantage espérer qu'une respectueuse discussion ne m'y serait pas violemment interdite. Cette mesure exceptionnelle paraîtra maintenant d'autant plus étrange que, dans une question identique, une lettre essentiellement semblable, soit pour le fond, soit pour la forme, que j'avais adressée à l'Académie le 19 septembre 1836, y avait été, sur la den;iande de l'illustre Dulong, lue entièrement, à la satisfaction générale de l'Académie et du public, comme le témoignèrent alors spontanément les comptes-rendus des principaux journaux; quoique je n'eusse point fait encore, à

TEcole polytechnique , les leçons de haute mathématique qui constituent aujourd'hui mon titre le plus décisif à la chaire que je réclame (Paris, 4 août 1840). » Gela prouve que, de 1S36 à 1840, les hostilités instinctives qui s'élevaient contre M. Comte à mesure que sa philosophie se développait, avaient beaucoup grandi.

M. de Blainville fut, comme on vient de le voir, le seul qui défendit la cause de M. Comte. M. Poinsot l'abandonna. « M. Poinsot, dit M. Comte (Cours de philosophie po^ sUive^ t. YI, p. 481 y en note), qui, entre les géomètres français, est assurément le moins éloigné du véritable état philosophique, n'osa point, en ce cas décisif, appuyer de sa juste autorité la voix indépendante de son énergique collègue, afin d'épargner à sa corporation l'inévitable réprobation publique qui s'attache à toute iniquité constatée. Outre que cet illustre savant était personnellement convaincu de la supériorité de mes droits, il m'avait expressément écrit qu'il soutiendrait, en cas de contestation, la lecture officielle de ma lettre, dont il avait eu préalablement connaissance. >

Plus heureux auprès des élèves, que touchait seule l'excellence de l'enseignement, qu'auprès des corps constitués, il reçut d'eux, de nouveau, un témoignage éclatant que M. Barrai, si connu par ses travaux en chimie et par son édition des Œuvres d'Arago, raconte dans cette lettre à moi adressée : « Yoid les faits dont j'ai conservé le souvenir et qui sont relatifs à la démonstration des élèves de l'École polytechnique en faveur de M. Comte en 1840. J'appartenais alors à la division des anciens. La place de professeur d'analyse était devenue vacante dans la division de nos conscrits. Nous fûmes très-émus d'apprendre que M. Comte, qui était notre répétiteur titulaire, rencontrait une grande opposition dans les Conseils d'instruction et de perfectionnement» et que peut-être il ne serait pas désigné au gou-

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vernement pour oocuper une chaire à laquelle il ik>us paraissait avoir d'autant plus de droits qu'ayant professé par intérim, il s'était tiré d'affaire avec un succès tout à fliit hors ligne. Nous résolûmes de désigner quelques-uns d'entre nous pour aller, en notre nom et deux par deux, chez les principaux membres des Conseils. Les démarches eurent lieu le dimanche suivant Tout cela a été spontané de notre part. M. Comûe Dt le sut que plus tard. Les réponses recueillies par nos camarades furent loin d'être satisfaisjuUas; généraiameot elles furent éyasives; quelques-uns répondirent qu'ils tiendraient compte du voeu des élèves ; d'au^res^ qu'il ne suffisait pas, pour être professeur à l'École, de faine un enseignement remarquable, qu'il fallait surtout élre en communion d'idées javec les autres géomètres. M. Comte ne fut pas nommé; et alors nous avoue élu une nouvdle d^putalion pour aller lui témoigner nos prof(mds regrets et notre admiration (Paris, 14 avril 1863). »

M. Comte n'éiail pas eu communion iiiiti ai)ec les aviru gèomètr$9; c'a9X M. Narrai qui le dit d,e souvenir; et ce aoii.' venir est parfaitement exact. M. Comte n'était pas en cammurnÀon (TiiUès avecwa^ c'est-à-tdir^ qu'en vertu du point élevé ojùi la phiiofiophîe l'avait porté, il envisageait twt autrement, £oît l'enseignAmeyat des mathématiques, soit le rang qu'elles devaient tenir dans l'ordre scientifique. Et cepen* dant c'était des géomètres qu'il dépendait; «usai nema»quècent-ils pas de le lui faire sentir, Ici en votant pour un antre, un peu peu plus tard en l'évinçant.

Pendant que M. Comte poursuivait ainsi sa carrière dans l'enseignement, il n'était ni indifférent ni tout à fait étranger aux événements politiques. Sur la tin de sa vie, il accablait de aes plus &pres colères l'école révolutionnaire, et toutes ses sympathies «'.étaient tournées vers Vécoi» conservatrjLce ; sans que je puisse, même è présent, me rendre bien compf^ 4es ipaotifs qui Je j)oussèrast h p^rendre

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cette attitude, lui qui, ayant cessé d'être réyolutionaam ou conservateur, avait si bien dit jadis que la philosophie positive était une spectatrice neutre, non pas indifrérent3t des luttes, des partis , et chargée de leur offrir les traasac^ lions provisoires et l'unité finale. Quc^ qu'il en soit, à la période de sa vie qui nous occupe, ses sympathies étaient inverses, elles appartenaient h l'école révolutionnaire, bien qu'il notât toujours qu'il s'^n séparait doctrinalement. La révolution de juillet fut accueillie par lui comme un heureux événement, et il fit partie du comité permaneiit de l'Association polytechnique, dont les tendances avancées, comme on disait alors, n'étaient pas douteuses. Des troubles agitèrentles premiers mois du règne de Louis-Philippe. De ces troubles, précurseurs de {dus graves encore^ le plus menaçant fut cdui qui accompagna le procès des ministres du roi déchu. On savait que la Chambre des pairs ne les condamnerait pas à la peine de mort. Il était facile d'ezciier les passions contre ceux dont le coup d'État tenté et man* que venait d'ensanglanter les rues de Paris. Aussi (ut-ce le prélexts, non la cause, d'une émeute où se groupèrent tous les mécontentements suscités par la marche du nouveau règne. Ace moment, où tout Paris prenait parti pouroucontre« le Comité de l'association polytechnique intervint pour sa part et s'adressa au roi. Cette adresse fut rédigée par Auguste Comte. Je n'ai pu m'en procurer le texte; j'ai entendu dire à Mme Comte qu'il s'y trouvait cette phrase : « Sire, il n'y a de dangereux que les coups d*État rétrogrades; les coups d'État progressifs ne sauraient jamais l'être. »

Cinq ans plustaid, «a I6d5, M. Comte est encore du même côté. Les insurrections de Lyon et de Paris avaient amené la mise en jugement d'un grand nombre de personnes. La Chambre des pairs était chargée de .cet immense procès connu sous le nom de procès d'avril. Les accusés

avaient pris des défenseurs dans les rangs d€ leurs amis politiques; et M. Armand Marrast, alors rédacteur de la Tribune y journal insurrectionnel, plus tard rédacteur du National^ et plus tard encore maire de Paris et président de TAssemblée constituante, avait choisi M. Comte et Armand Carrel. M. Comte, bien qu'il fût dès lors répétiteur k l'École polytechnique et que cela compromit une position qui lui était si nécessaire, n'hésita pas à accepter le dangereux honneur qu'on lui faisait. C'est ce qu'il faut dire à sa louange.

La situation politique n'était guère moins grave, quand , auparavant, peu après 1830 , M. Comte refusa de faire partie de la garde nationale. Cité devant le conseil de discipline, il fut condamné, bien entendu; mais il se défendit et exposa ses raisons : < La loi , dit-il , porte que la garde nationale est instituée pour défendre le gouvernement que la France s'est donné. S'il s'était agi uniquement de maintenir l'ordre, je n'aurais pas refusé de prendre part aux charges que cette loi impose ; mais je refuse de prendre part à des luttes purement politiques. Je n'attaquerai jamais à main armée le gouvernement. Mais, étant républicain de cœur et d'esprit , je ne puis prêter le serment de défendre, au péril de ma vie et de celle des autres, un gouvernement que je combattrais si j'étais un homme d'action. > De telles paroles pouvaient, à la fin de ses trois jours de prison (ce tut la peine prononcée contre lui), le mener en cour royale. Mais on recula sans doute devant la publicité d'un tel plaidoyer. Le fait est qu'on le laissa tranquille.

Après le jugement , un garde municipal vint demander son jour et son heure au condamné. M. Comte donna l'un et l'autre, et fit ses préparatifs pour être exact au rendezvous. 11 se munit de beaucoup de papier, de beaucoup d'encre, de beaucoup de cire à cacheter, de beaucoup de livres (poètes et romanciers) , enfin de tout, comme s'il eût

dû y rester trois mois. Ses élèves furent prévenus que la ieçon se prendrait dans la prison, et ils vinrent Ty prendre. Sa femme dut y aller , et elle y alla. Bref, M. Comte ne quitta son chez lui qu'après s'en être assuré un autre. M. Comte étant parti, Mme Comte, restée seule, se représentait, non sans inquiétude et sans humeur, combien tout changement dans les habitudes de la vie déplaisait à son mari, quand on sonna. C'était le bon et honnête garde qui lui apportait un laisser-passer, afin qu'elle n'eût pas la peine de l'aller chercher elle-même, et qui disait être moins peiné d'exécuter ses ordres contre des récalcitrants que contre un homme qui s'exécutait lui-même de si bonne grâce. La vérité est que M. Comte trouva qu'on le dérangeait quand on le mit à la porte au bout des trois jours. Pourtant, une fois rentré, il ne regretta pas l'hospitalité que le roi venait de lui donner.

Une fermeté inébranlable dans ses entreprises philosophiques et un grand désintéressement étaient l'apanage du caractère de M. Comte. Le Comité de l'Association polytechnique, auquel il appartenait, avait entrepris, en 1830, de faire des cours populaires sur différents sujets scientifiques. M. Comte se chargea de l'astronomie. Pendant dix-sept années consécutives, de 1831 à 1848, il fit le cours gratuitement à la mairie de ce qui était alors le troisième arrondissement de Paris, consacrant à cet enseignement plusieurs heures de chaque dimanche de l'année scolaire. Le gouvernement avait accordé l'autorisation, le maire accordait la salle; ni Tune ni l'autre ne furent retirées, malgré les hardiesses croissantes de M. Comte. En effet, l'exposition didactique était précédée de considérations qui, occu-* pant un certain nombre des premières leçons, avaient pour objet d'indiquer quelle était la portée du cours et comment il liait l'esprit positif d'une science particulière k l'ensemble de l'esprit positif dont M. Comte inaugurait l'avéne-

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ment. Cesï atesi qu'est né le Diieeurssur r esprit posiHf^ qui serf a de pféambule au cour» de 1S44. En deux occasioDs seulement, l'administration lui fit sentir son action. Il eut ridée de transformer son cours d^astronomie en un eours de philosophie positive; il lui fut prescrit de ne rien ehai>g&r aux conditions de l'autorisation primitive. Dans l'autre circonstance, il se laissa emporter à des paroles d'ironie en ce qui regarde l'état religieui du temps présent. Les journaux religieux l'attaquèrent vivem^it, demandant que la permission de professer lui fût retirée. Le ministre de l'instruction publique envoya un inspecteur pour assister à quelques leçons; le rapport de cet inspecteur, qui était M. Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, fut favorable à M. Comte.

Mais, Tan suivant, M. Comte se préparait à être encore plus agressif et plus tranchant , comme on le voit parce fragment d'une lettre à sa femme. < Vous savez que , l'an dernier, les journaux religieux ont osé demander ma destitution pour avoir annoncé la nécessité et la possibilité d'établir la morale sur des bases réelles, indépendantes de toute croyance théologique. Avec mon caractère, vous devinez aisément que je vais, cette année, insister beaucoup plus fortement sur ce sujet, et traiter formellement la question qui n'était alors qu'accessoirement abordée.... L'an dernier, le ministre a été forcé par eux d'envoyer surveiller mon cours, et il n'en est résulté qu'un rapport extrêmement favorable sur la nature et la direction de mon enseignement (3 décembre 1842). h

De pareilles dispositions inquiétèrent Mme Comte. Elle écrivit à son mari pour l'engager à ne point échanger une discussion toiyours sérieuse contre une discussion légère et d'ironie, dans laquelle elle lui eiprimait qu il avait montré beaucoup d'esprit; mais, ajoutait-elle, son enseignement ne comportait pas ce geare de succès, et il avait donné prise sur lui par la forme. M. Comte remercia sa femme de ses

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arls et y fit droîi. t Je tons remercie de tos justes observaliems' au suj«t de Touvetlure de mon cours. Comme je m'y croyais }usqu*ic} presque en famille, je m'y laissais un peu trop aller i une sorte de familiarité incisive. Mais Texpérience de Fan dernier m'a fait sentir la nécessité d'y contenir désormais les malveillants par une discussion toujours sérieuse et digne, qni aura d'aillem^s, je tous le garantis, toute la fermeté désirable. Au reste^ je ne crois point y ftfoir à craindre la surreillance émanée du ministre de Tinsiruction publique % surtout si^ comme l'an passée il enrôle M. Isidore Geoffroy-Saiiit-fiilaire.... Vous sarez d'ailleurs que la considération des suites personnelles ne m'arrdtera jamais. Mais, dans ce cas , je ne |ieoae pas qu'elles soient sérieusement à craindre, à moins de coalition entre les prêtres et les géomètres', concert bizarre, qui ne serait pas impossible contre moi, quoique peu probable encore, et que j'ai même, si vous vous rappelez, signalé par anticipation dans ma préface (Paris, IS décembre I84t). >

De la sorte, grâce à sa fermeté, qui ne se laissait point intimider; grâce aussi à la confiance où il était que le milieu ft*an{ais permettait, sous certaines conditions, la plénitude de la liberté d'exposition; grâce enfin à son désintéressement, qui lui faisait donner tant d'heures non rémunérées à une œuvre populaire, la mairie d'un des plus populeux arrondissements de Paris entendit, chaque année, un simple particulier qui ne tenait sa mission que de lui-même, un philosophe qui se faisait un devoir de parler en public sans réticence, déduire les vérités positives et les mettre dans leur conflit naturel avec les conceptions théologiques et métaphysiques.

1. M. et Mme Comte éuient sénarés depuis le 2 août 1842. Mais il y avait nteoBMMBs entre eux une Gorrespoadaaoe fort intime.

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