‹ Auguste Comte et la philosophie positiveChapitre 39 sur 68 · Voy. plus haut, p. 265 et suiv · texte numérisé non relu

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gence. Vous avez ainsi pleiDement réalisé votre but principal, en canstitnant une heureuse transition décisive de l'esprit métaphysique le moins arriéré au véritable esprit positif, où vous amènerez ainsi, à votre suite, beaucoup d'intelligences recommandables , sur lesquelles mes propres travaux ne peuvent exercer presque aucune action directe, et dont la coopération à la grande fondation philosophique de notre siècle doit devenir extrêmement précieuse, par suite des habitudes de généralisation systématique inhé« rentes à leur éducation métaphysique, qui, malgré tous ses vices radicaux , les rapproche peut-être davantage du vrai point de vue final que Tempirisme grossier et dispersif de nos prétendus savants positifs , sur lesquels seuls j'influe spécialement. Ce service passager mais capital, rendu à la grande évolution moderne, n'est pas, ce me semble, borné à votre pays ; quoique votre ouvrage soit, sans doute, particulièrement calculé pour l'Angleterre, je n'hésite pas à le regarder comme pouvant être presque aussi utile à la France, s'il étdt convenablement reproduit dans notre langue, c'est-à-dire sans aucune suppression ni modification ; et votre merveilleuse aptitude à l'écrire me ferait bien désirer que cette importante traduction fût opérée par vous-même, si je pouvais espérer que vous en eussiez le loisir. Aucun autre interprète ne pourrait peut-être sufSsamment maintenir cette énergique sagesse permanente qui vous a fait si heureusement écarter toutes les contentions vraiment métaphysiques, sans éluder cependant au* cun des contacts naturels que votre opération devait offrir envers elles. Mais, outre la transition précieuse que vous avez ainsi profondément organisée, cette composition réel* lement systématique contient, à beaucoup d'égards , d'im* portants chapitres dogmatiques, dont l'utilité impérissable ne sera pas bornée à cet important passage. Telle est surtout votre admirable appréciation , aussi nette que pro-*

fonde , des quatre modes généraux de l'induction élémentaire; j'ai même encore davantage admiré Tirrésistible exposition par laquelle vous Tavez complétée , en conduisant le lecteur à la démonstration presque spontanée de l'indispensable intervention de la marche déductive. L'esprit de ces deux chapitres décisifs se trouve ensuite trèsheureusement reproduit, de manière à constituer une impression ineffaçable dans l'examen spécial des études sociologiques. Tout cela forme certainement un véritable ensemble , dont toutes les parties essentielles concourent sans effort à l'action principale que vous avez eue en vue. « Quant aux points de dissidence, je suis heureux de vous déclarer que j'y ai vainement cherché les indications nombreuses que vos lettres semblaient m'annoncer. Je dois d'abord écarter totalement, selon lesprit de ce grand travail, tout ce qui n'y tient essentiellement qu'à une phase transitoire et maintenant accomplie dans révolution spontanée de votre propre enlendement. Même sans vos explications directes, j'eusse aisément reconnu que toute celte composition avait été, non-seulement conçue, mais en ma* jeure partie exécutée avant que mes travaux eussent aucunement modifié votre essor : et vous avez toute raison de vous féliciter aujourd'hui d'une telle indépendance, qui, en assurant mieux l'originalité de vos conceptions , vous permet d'ailleurs d'agir de plus près sur les esprits que vous vouliez principalement atteindre. Or, sous tout autre aspect, j'ai trouvé, entre nos deux cerveaux, une précision de synergie au delà môme de ce que j'attendais; car cette lecture lente et approfondie ne m'a signalé qu'un très-petit nombre de divergences philosophiques, la plupart peu importantes, dont nous causerons à loisir dans l'heureuse visite que vous me permettez d'espérer, si le train spontané de nos épaochements intellectuels nous y conduit réellement, sans qu'il faille aucunement s'en préoccuper. La plus grave d'entre

elles, sinon par son efOcacilé véritable, du moins par son intimité abstraite, se rapporte au prétendu calcul des chances, que je persiste à regarder^ dans sa conception fondamentale, comme une aberration radicale de Tesprit mathématique dépourvu de toute discipline philosophique, même quand on y introduirait la modification capitale que vous avez si heureusement fait subir à son idée mère, mais qui détruirait, à mes yeux.toute son économie algébrique. Vous voyez que tout cela n'a pas grande importance et qu'on peut cheminer de concert toute la vie dans la plus grande activité mentale, quand même on ne s'entendrait jamais sur un sujet aussi stérile. Je suis d'ailleurs très convaincu que, si j'avais pu accomplir l'examen critique, direct et spécial que j'ai promis à ce sujet, pour ma seconde édition, nous ne tarderions pas à concorder aussi pleinement sur cet article accessoire, que sur tous les points importants de notre commune ] hilosophie , dont je crois que nous seuls jusqu'ici possédons suffisamment le véritable esprit général....

« Je suis très-satisfait, sans en être aucunement surpris, de l'intérêt spécial que sir W Molesworth veut bien prendre à cette opération d idactique (le Traité de géométrie de M . Comte) . Son nom et même son mérite me sont indirectement connus depuis longtemps. L'an dernier, mistress Grote m'a procuré la satisfaction de lire un passage fort intéressant, en partie relatif àmoi,dansunelettre également remarquable parlaportée intellectuelle et par l'élévation morale. Cette dame avait bien voulu se charger d'en témoigner à sir W. Molesworth mon admiration spéciale, et surtout de lui indiquer combien j'avais été touché de son éminente résolution d'accomplir, dans sa position, une sorte de scrupuleuse rénovation mentale, en s'assujettissant à une lente et hiérarchique révision de toutes les parties fondamentales des saines études philosophiques, en commençant courageusement par leur base

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méthodique. A un Âge et en un poste entouré de tant d'énergiques ou séduisantes diversions, un tel empire sur se»» même n'appartient certainement qu'à une nature vraiment supérieure, quufid môme ]e projet ne serait pas intégralement exécuté, ce qui semble, en effet, fort difficile. Si cette dame ne s'est pas suffisamment acquittée d'une telle commission, je vous prie de vouloir bien y suppléer plus convenablement, en témoignant d'ailleurs & sir W. Molesworth combien je me sens honoré du choix qu'il avait fait de mon ouvrage pour diriger cette, grande revue mentale. Je ne peux aussi qu'être très-flatté de l'accueil spécial que vous m'annoncez qu'il doit faire à mon petit Traité géométrique. Au cas où, selon vos avis, il s'engagerait expressément dans des spéculations détaillées et suivies de philosophie mathématique, la dernière partie de cet ouvrage pourrait lui devenir particulièrement utile, en arrêtant son attention sur ce que j'y nomme la géométrie comparée^ nouvel aspect fondamental de la science géométrique, qui promet, suivant moi, une ample moisson de vues neuves importantes à ceux qui s*y livreront avec les dispositions philosophiques les plus convenables, c'est-à-dire en y transportant judicieusement le point d^ vue logique développé par l'habitude des hautes conceptions de la biologie générale, où Tesprit et les conditions de la méthode comparative et de la théorie taxonomique peuvent seuls être dignement appréciés aujourd'hui. Mais, quelque importance spéculative que puissent acquérir, en ce genre, les éminents efforts de sir W. Molesworth, je vous avoue que je verrais en quelque sorte avec peine qu'il s'en laissât trop préoccuper. C'est aux éludes sociales que doivent maintenant s'appliquer des natures aussi éminentes, soit comme patrons, soit comme actifs promoteurs directs. Aux temps de régénération radicale où nous sommes arrivés, je vois toujpurs avec regret de hautes intelligences serestreindre aux spéculations ma-

thématiquesi autrement qu'à titre d'une indispensable initiation philosophique....

< Il faut aller reprendre )a suite de mes pénibles démarches pour conserver» après l'ayoir honorablement remplie pendant six ans, une place que, sous le noble patronage de l'illustre et consciencieux pulpng, j'obiins en 1837 sans même savoir d'avance gu'il en était question.» (Voy. p. 235.)

10. Sommaire : Lettre du 29 juin 1843, Paris.— Ce fragment de lettre consacre l'accord sur la méthode, ce qui est le principal, et signale des dissidences sur divers points secondaires. M. Comte espère que M. Mill, par le pcogrès de ses études et de ses méditations, renoncera k ses dissidences. L'événement a démenti cet augure; et M. Uill if persisté. Ces dissidences portent principalement sur les femmes, sur l'économie politique, sur la psychologie, sur le gouvernement parlementaire, sur le pouvoir spirituel, dont M. Uill admet la division d'avec le temporel sans penser qu'il doive former une corporation sacerdotale*

Quelque graves que soient» en elles-mêmes, les dissidences que vous m'annoncez franchement exister encore entre nous sur certaines notions de statique sociale, elles ne m'effrayent aucunement pour la plénitude ultérieure de notre synergie philosophique, puisquenous sommes déjà complètement ralliés en tout ce qui concerne la méthode, soit universelle, soit spécialement sociologique; c'était la condition la plus décisive et la plus rarement remplie jusqu'ici. Suivant le cours ultérieur ()e vos médilations spontanées, je ne doute pas que l'accord actuel de nos deux cerveaux, quant h la théorie du mouvement social, ne s'étende bientôt aussi à celle de l'existence » même avant que vous puissiez recevoir, à cet égard, Tinfluence de l'élaboration directe que j'entamerai l'an prochain. Un esprit comme le vôtre ne saurait longtemps rester atteint par les aberrations de notre époque sur les conditions élémentaires de l'association domestique : les hérésies comme celles que votre

noble conduite me signale, quelque énormes qu'elles doivent sembler, ne sont vraiment incurables que chez ceux où le cœur est devenu solidaire des déviations intellectuelles. J'ai d'autant plus de confiance à ce sujet que j*ai moi-même passé jadis par une situation mentale fort analogue, quoique les études biologiques m'en aient peut-être plus rapidement retiré. C'est, à mes yeux, une phase inévitable du développement actuel des esprits émancipés, qui livre mo* mentanément à la philosophie négative des notions indispensables dont la théorie est malheureusement restée jusqu'ici sous la dangereuse tutelle des conceptions Ihéologiques, mais qui , au fond , n'ont d'autre tort essentiel que cette désastreuse connexité. Les sept ou huit ans dont mon âge excède le vôtre, expliquent tout naturellement pourquoi je suis sorti de cette position transitoire, tandis que vous y êtes encore. Mais je ne doute nullement que, par vos propres réflexions, vous ne deviez aussi en sortir complètement. On ne saurait sentir, aussi profondément que vous l'avez fait, le néant organique de la métaphysique révolutionnaire , et rester indirectement soumis à son ascendant par ces notions élémentaires. L'accord parfait qui existe déjà entre nous sur le principe fondamental de la séparation systématique des deux puissances me garantit spécialement notre convergence ultérieure et prochaine à cet égard; car ce point de départ de l'organisme positif était surtout difficile à poser convenablement, et nous sommes» je crois, les seuls jusqu'ici qui l'admettions d'une manière vraiment complète, susceptible d'une pleine réalisation. Toutes les autres divergences s'eflfaceront peu à peu sous l'ascendant graduel d'une telle communion de doctrine; car les aberrations dont il s'agit proviennent surtout d'une irrationnelle tendance à régler par les lois ce qui dépend essentiellement des mœurs, et par conséquent elles doivent céder à une juste appréciation de la coordination

fondamentale entre la discipline morale et la discipline politique. »

11. Sommaire: Lettre du 6 février 1844, Paris.— M. Comte envoie à M. Mill son Discours sur Ves^it positif. Il se félicite de la dissémination qu'éprouvent en Angleterre son nom et son ouvrage.

« .... En vous parlant, dans ma dernière lettre, deTadhé-* sion explicite que vous veniez de formuler récemment à l'ensemble de ma théorie d'évolution, je ne pensais nulle* ment à présenter comme incomplète à cet égard l'honorable appréciation dont vous m'avez si loyalement honoré aux yeux des penseurs européens, et pour laquelle je ne saurais jamais conserver trop de profonde reconnaissance. J'avais seulement voulu dire que, votre sujet ne vous ayant pas conduit ni pu conduire à développer directement votre opinion formelle sur la réalité de l'ensemble de cette théorie historique, la manifestation spéciale que vous avez eu l'occasion de formuler dans une de vos dernières lettres m'a-vait été extrêmement précieuse , comme toute importante approbation émanée de vous, en augmentant ma propre confiance, non-seulement dans la justesse intrinsèque, mais aussi dans l'opportunité actuelle d'une telle conception, d'après laquelle, en etl'et, je pense, d'accord avec vous, que la sociologie statique devient maintenant la doctrine la plus urgente à constituer pour achever de consolider la nouvelle philosophie sociale.

« Depuis ma dernière lettre, je me suis décidé à publier séparément quelques exemplaires du discours préliminaire, qu'on imprime en ce moment, du petit Traité philosophique d'astronomie populaire , qui ne pourra paraître qu'à la fin d'avril. Ce discours représente le discours d'ouverture de mon cours annuel, coupé cette année en quatre séances orales, dont j'ai déjà fait deux, au lieu de la séance-monstre de trois ou quatre heures que j'avais eue Tan dernier; je

me trouve très-bien de ce partage» et mon auditoire aussi , dont Mme Austin et M. Austin ont bien voulu faire partie jusqu*ici. En publiant à part ce discours, d'une centaine de pages, sous le titre propre de Discours sur VesprU positifs je me suis proposé de donner une idée sommaire de la nou* velle philosophie à ceux qui ne peuvent ou ne veulent affrqpterla lecture de six ^normes volumes, dont toutes les principales conceptions y sont rapidement indiquées avec un caractère convenable d'unité philosophique. C'est, en un mot, une sorte de manifeste systématique de la nouvelle écqle, et peut-être penserez-: vous que, à ce titre, il comporte une véritable ifiiportance, indépendante de celle de l'ouvrage didactique dont il formera d'ailleurs le préambule.... < J'ai trouvé là (chez M. et Mme Austin) unepleineconfirmatiou spéciale de vos récentes nouvelles sur le subit accroissement de dissémination qu'éprouvent aujourd'hui, en An* gleterre, mon nom et mon ouvrage.* Vous concevez bien que je vous rapporte la m^'eure partie de ce retentissement im* prévu, qui n'aurait certes pu avoir lieu, du moins à un tel drgré, sans la noble manifestation décisive dont vous avez eu le courdge de m'bonorer publiquement. Au reste , cet éclat inattendu ne m'inspire aucun désir de m'en enquérir plus spécialement, et j'y trouve, au contraire, de nouveaux motirs d'apprécier et de maintenir mon heureuse abstinence systématique de toute lecture semblable; car, sans ce sage régime, la faiblesse humaine m'exposerait peut-être, comme tant d'autres penseurs , à me laisser trop affecter, soit en bien soit en mal, mais toujours au détriment de mes méditations continues, des divers jugements dont je deviens ainsi l'objet, et qu'il m'est beaucoup plus doux d'ignorer, en me tenant à la paisible lecture de mes chers poètes. Toutefois, comme cet émoi peut, à quelques égards, devenir utile a l'essor et surtoi^f ^ l'inst^llatiop de l'école positive , je pense que le Discours que je vous enverrai prochainement

pourra contribuer à stimuler ou à entretenir cette attention déjà accordée cheiç tous par les esprits actifs à la nquy^e philosophie, un peu avant le temps où j'avais en effet prévu qu'on ne manquerait pas d'y prendre garde. ... >

12. Sqmmairb : Lettre du 23 août 1844, Pari».— Ce fragment^ relatif à un incident qui se passa à l'Ëcole polytechnique , montre la confiance que les élèves avaient en M. Comte.

« .... Après que les élèves», excités probablement par quelques brouillons extérieurs, ont ainsi refusé formelle* ment de se laisser examiner par le délégué temporaire du ministre, l'aulorilé a été conduite, peut-être un peu précipitamment, à les licencier, tandis qu'il aurait sans doute suffi de les tenir sévèrement cloîtrés, jusqu'à ce qu'ils se soumissent. Il est probable que ce retour ne se serait pas fait beaucoup attendre, vu le peu de gravité intrinsèque du motif d'irritation. La veille même du licenciement, ces jeunes gens, qui ont en moi une grande confiance générale, m'avaient envoyé une députation formellement chargée dp me consulter sur la conduite collective qu'ils devaient tenir en cette occasion. Après les avoir prémunis contre les instigations agitatrices, je les avais fortement engagés à une soumission pure et simple. Quoiqu'elle n'ait pu être faite assez tôt pour prévenir le licenciement, il est probable que, s'ils s'y décident .sincèrement, elle en réparera bientôt reflet; tout ce fracas, que les journaux auront ridiculement exagéré comme de coutume, va sans doute aboutir à une prochaine rentrée générale, qui n'aura d'autre résultat que

1. Ils avaient refusé de se laisser examiner à la sortie par l'examinateur qui venait d'être nommé directeur des études et à qui le ministre avait conservé provisoirement la fonction d'examinateur, les présentations par l£cole et par l'Académie des sciences n'ayant pas été dûment faites. J.eur raison était qu'il ne convenait pas que l'examen à la sortie et la direction des études fussent dans la même main.

de retarder d'un mois le service ordinaire des examens, de façon à priver ces jeunes gens de leurs vacances. Toutefois il est heureux que cet incident soit survenu après^ clôtare de nos chambres; car, sans cela, le cas eût été probablement envenimé par les déclamations de certains agitateurs dans la tribune nationale.... »

13. Sommaire : Lettre du 21 octobre 1844, Paris. — M. Comte apprécie Vico.

« .... Les préoccupations personnelles qui, envers moi, ont récemment altéré pendant quelque temps le caractère habituel de notre chère correspondance, m'ont empêché de vous communiquer plus tôt mes impressions philosophiques, dont je crois devoir sommairement vous faire part. Parmi les lectures qui m*ont alors servi à faire spécialement diversion à mes chagrins personnels, j'ai compris celle de l'ouvrage de Vico (en italieu, bien entendu), que je ne connaissais jusqu'alors que par d'imparfaits rapports ou des extraits insufûsants. J'ai cru pouvoir me permettre cette lecture sans violer essentiellement ma précieuse hygyène cérébrale, puisque cet ouvrage se rapporte surtout au sujet du troisième volume de l'ouvrage que je vais commencer, c'est-à-dire à celui qui ne m'occupera spécialement que dans deux ans, tandis qu'elle n'a, au fond, presque aucun rapport important au sujet du premier volume, uniquement relatif à la méthode, que Yico ne pouvait avoir vraiment en vue. Le résultat général de cette lecture sérieuse a été de m'ôter tout regret de ne l'avoir pas faite plus tôt; car elle n'eût aucunement servi, il y a vingt ans, à faciliter ma marche, et peut-êire Teût-elle même entravée ou dérangée momentanément. Quant à l'efficacité d'un tel travail, je n'ai pu que confirmer aussi le jugementgénéral que j'avais motivé dans mon quatrième volunoe, sur

l'ayortement nécessaire de toute tentative semblable avant notre siècle; ce que j'avais alors formulé sur Montesquieu et Gondorcet eût également convenu, et même encore plus complètement, à Yico lui-même, d*après les mêmes principes. Mais il en est tout autrement pour l'appréciation ainsi obtenue de la force intrinsèque de l'auteur que j'estime en eflet trè^grande, eu égard au temps et au milieu; quelques-uns de ses axiomes ou degnita préliminaires me semblent même indiquer chez lui un premier pas vers le sentiment de la véritable évolution sociale , quoique son état de chrétien ou croyant ait aussitôt étouffé un pareil germe. Si Montesquieu, pendant son voyage en Italie, a connu réellement cet ouvrage, qui alors avait un vrai succès, ce secours diminue notablement, à mes yeux, l'estime personnelle que méritent ses propres efforts ; ce n'est que par la réalité des vues qu'il s'est montré plus avancé que Yico , ce que la seule diversité des situations explique aisément; mais, quant à la force scientifique des conceptions, Yico me semble le surpasser beaucoup , malgré les nombreuses aberrations effectives oii iLa été entraîné par Finsuffisance nécessaire de sa méthode et de sa préparation propre. Toutefois, quelques-unes de ces aberrations sont de nature à altérer notablement cette estime personnelle de ses facultés philosophiques, surtout l'étrange théorie de la circularité sociale; car son état même de chrétien sincère eût dû préserver Yico d'une telle absurdiié, en lui rappelant spécialement la supériorité générale du régime moderne sur le régime ancien ; ainsi sa fausse appréciation du moyen âge, accomplie malgré cette heureuse inspiration religieuse, prouve, ce me semble, chez Yico une étroite prépondérance de ses manies systématiques qui rarement survient, à un tel degré, chez un penseur vraiment du premier ordre. Quoiqu'il en soit, cette lecture pourra me déterminer finalement, dans une seconde édition de

mon grand onvrage, à consacrer spécialement une au deux pages à l'appréciation de Yico, dans le second chapitre du tome quatrième, avant de juger Montesquieu . Son principal mérite effectif m*a paru consister dans une intelligence très-profonde et souvent saine de la philosophie historique da langage, quoiqu'il y ait fort exagéré l'influence générale des forces spirituelles sur Tensemble de la vie humaine, où il a presque totalement méconnu l'importance réelle des stimulants temporels.... »

14. SomuiRE : Lettre du t4 juillet 1845, Parts.— M. Comte expose le caractère qu'aura l'ouvrage qu'il prépare ; cet ouvrage, c^est la Politique positive.

« .... A partir d'aujourd'hui, je me trouve en pleines vacances^ du moins en ne comptant pas mon cours do dimanche, qui ne finira que le 10 août. Ma santé n'est pas encore complément rétablie, surtout en ce qui concerne le sommeil. Toutefois, en employant cette première semaine exclusivement à me soigner, comme je puis le faire désormais, j'espère enfin pouvoir reprendre, dans le cours de la semaine prochaine, la grande élaboration que cette maladie nerveuse m'a forcé d'interrompre, dès le début, il y a deux mois. Le moment me semble donc opportun pour vous indiquer rapidement, comme je me Tétais promis dans ma dernière lettre, le principal caractère de Tamélioration radicale apportée à l'ensemble de ce nouvel ouvrage, pendant le cours très actif de cette singulière suspension involontaire.

« Cette méditation exceptionnelle m'a conduit à constater nettement ^ue la seconde moitié de ma vie philosophique doit notablement différer de la première, surtout en ce que le sentiment y doit prendre une part, sinon ostensible, du moins réelle, aussi grande que celle de Tintelligence. l^ ((rande l5}Stématisation réservée à notre siècle doit en effet

LETTRES DE M. COMTE A M. JOHN STUAM MÎLL. 463

embrasser autant l'ensemble des sentiments que celui des idées. A la vérité, c'étaient d'abord celles-ci qu'il fallait systématiser, sous peine de manquer la régénération totale en tombant dans une sorte dé mysticisme plus ou moins vague. C'est pourquoi mon ouvrage fondamental a dû s'adresser presque exclusivement à l'intelligence ; ce devait être un travail de recherche et même, accessoirement, de discussion y destiné à découvrir et à constituer les vrais principes universels, en montant, par degrés hiérarchiques, des plus simples questions scientifiques aux plus hautes spéculations sociales. Mais, aujourd'hui que, aux yeux des principaux penseurs, je suis ainsi parvenu à établir enfin ces notions fondamentales, il s*agit surtout d'en caractériser directement l'application sociale, qui consistera principalement dans la systématisation des sentiments humains, suite nécessaire de celle des idées, et base indispensable de celle des institutions. Sans doute, ma vie eût été déjà utilement remplie en restant bornée à la réorganisation mentale, pour laisser à quelque successeur la réorganisation morale, comme il faudra nécessairement réserver à d'autres plus lointains la réorganisation politique. Néanmoins, je me félicite beaucoup d'avoir commencé d'assez bonne heure et d*avoir assez conservé ma verdeur philosophique après l'accomplissement, du moins initial, de la première opération, pour pouvoir aussi tenter, sans témérité, de mettre en œuvre la seconde, en réservant d'ailleurs la troisième comme exigeant l'indispensable concours du milieu social. Outre un plus noble et plus complet emploi de l'ensemble de mes facultés personnelles, je crois surtout que l'humanité doit beaucoup gagner à cette réunion, sur un seul philosophe, des deux grands efforts corrélatifs qui composent naturellement là réorganisation spirituelle propre à noire prochain avenir. L'ensemble de la grande régénération humaine pourra

certainement acquérir ainsi plus d*unité et même de rapidité. En un mot, mon ouvrage fondamental a, ce me semble, sufGsamment établi déjà, pour tous les esprits avancés, la supériorité intellectuelle de la philosophie positive. C'est maintenant à ce second ouvrage essentiel, où le point de vue est, dès le débul, purement social, et dont tous les principes sont posés d'avance, qu'il appartiendra de constituer aussi à cette nouvelle philosophie l'éminent privilège de la supériorité morale, non moins indispensable que l'autre à son ascendant décisif, et d'ailleurs seul sérieusement contestable désormais. Tel est donc le but général, bien distinctement caractérisé, de ma seconde série d'efforts philosophiques. Cette tendance dominera surtout, dans le grand ouvrage sociologique que je commence; peu sensible, il est vrai, dès le premier volume que je vais écrire, puisqu'il est essentiellement logique, elle sera très-marquée au second volume, destiné à la statique sociale, et, au quatrième, réservé aux applications de la science à l'art. Mais la même direction se fera ultérieurement sentir aussi dans les autres ouvrages annoncés à la fin de mon livre fondamental, si leur exécution n'est pas trop entravée, sauf le seul traité de philosophie mathématique, où même le principe social interviendra beaucoup plus qu'on ne peut le penser aigourd'hui. Vous voyez ainsi quelle a été naturellement, pendant ces deux mois, la tendance continue de mes méditations involontaires, tendance qui n'est maintenant devenue chez moi vraiment systématique qu'après être restée purement spontanée tout le temps convenable pour en assurer la réali^^ et la consistance. Je viens de faire en ce sens quelques études spéciales sur le moyen âge, et surtout en lisant, pour la première fois, le grand ouvrage de saint Augustin (la Cité de Dieu). Plus je discute cet immense sujet,^ mieux je me raffermis dans les sentiments où j'étais

déjà il y a vingt ans, lors de mon travail sur le pouvoir spirituel) de nous regarder, nous autres positivistes systématiqueS) comme les vrais successeurs des grands hommes du moyen âge^ reprenant l'œuvre sociale au point où le catholicisme l'avait portée, pour en consolider et perfectionner graduellement l'active réalisation finale, réservée, dès cette époque, à un autre régime mental. Je me sens moralement heureux qu'une telle disposition se remarque ainsi de plus en plus dans mon exposition,, où, en rompant nettement avec tout le régime antérieur, je maintiens néanmoins avec justice la pleine continuité de la succession sociale.

« Vous voyez que les inquiétudes personnelles, relatives à mes prochains embarras financiers, m'ont ainsi préoccupé bien peu pendant ces deux mois exceptionnels de suspension forcée, où, sans avoir écrit mie seule ligne, sauf l'heureuse matinée consacrée à ma sainte Glotilde, je crois avoir considérablement avancé l'ensemble de ma grande élaboration, et surtout avoir déterminé la modifia cation cérébrale durable qui convient le mieux à la réalisation ; il faut peu s'étonner que ce soit au prix d'une maladie nerveuse que ma prudence continue et l'absence de toute intervention médicale ont seules empêchée, avec le concours spontané de douces émotions privées, de devenir peut-être fort dangereuse, au point de me rappeler quelquefois l'horrible souvenir de ma grande crise de 1826. J'espère donc, comme vous le verrez à la fin de ma lettre ostensible^ que rien ne m'empêchera d'utiliser philosophiquement ces nouvelles vacances, qui seront probable* ment les dernières. L'assurance que vous montrez pour

I. n fl'agit d*une lettre de ce même jour, 14 juillet, écrite à H. Mill, et daus laquelle M. Comte expose que, vu les très-grandes probabilités de sa réintégration , le secours qu'il sollicite de nouveau de ceux qui Pont déjà secouru, ne sera nécessaire que cette dernière foi«. Voy. p. 367. A. G. 30

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le succès prochain de la négociation délicate dont Votre fhi* terndlie sollicitude veut bien se charger encore, m'inspire d'ailleurs déjà une sécurité preS({Ue complète. C'est trèssincèrement que je me borne à désirer, potir une seule année, la continuation du noble subside voté l'an dernier ; car je suis persuadé que ce délai assurera suffisamment, de manière ou d*autre, mon avenir matériel. Vous pourriez même annoncer, au besoin, que, si ce subside nouveau m'est envoyé, comme l'art dernier, ert deux moitiés équîdistantes, il pourrait arriver que la seconde ne me fttt pdd nécessaire, en cas de réintégration polytechnique en janvier ; on ne peut, en général, douter de ma disposition constante à renvoyer, même sur les recettes déjà accomplies, tout ce qui pourrait d'une manière quelconque cesser de m'étre indispensable, comme je me suis cru sur le point de le faire en révriei*, si le gouvernement français eût persisté dans son énergie protectrice.

« J'allais commettre une distraction que vous m'eussiez aisément pardonnée, mais que je me Serais vivement repro* chée, en négligeant de vous remercier aujourd'hui pour la nouvelle marque d'activé sollicitude fraternelle qui termine votre aflectueuse lettre, relativement au cas où le nouveau subside ne serait pas voté assez promptement. Même alors, j'espère que, pou?ant y compter sûrement, je parviendrais spontanément à prévenir assez des embarras inhérents à ce retard pour n'être pas obligé de recourir effectivement à votre noble proposition, où je me réserve seulement, romme Tan dernier, de voir une ressource vraiment extrême. -

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