CHAPITRE XII
Lettres à madame Clomte.
1. Sommaire : M. Gemto, «a tournée, rtconte gaiemont son eaconnien. it0nfie«, 13 ieptembrê, 1837.
« Mes occupations excessives depuis mon arrivée ici dimanche matin, m*ont obligé, ma chère amie, à dépasser de quelques jours le moment où je me proposais de vous écrire pour la seconde fois ; mais j'espère bien que vous n'en aurez conçu aucune sorte d'inquiétude, devant raisonnablement vous attendre quelquefois à de semblables petits délais, dans un voyage de la nature du mien. Je suis ici beaucoup plus surchargé que je ne Tai été à Rouen, n'ayant sur douze candidats qu'une seule renonciation, tandis que j'avais compté sur trois ou quatre. Heureusement que dans l'intervalle je m'étais reposé et rafraîchi par mon entrevue à Mortain avec Trois-Monts*. J'ai passé vingt-quatre heures chez sa mère, et c'est la seule nuit complètement bonne que j'aie rencontrée depuis bien longtemps. J'ai été parfaitement accueilli par Mme de Trois-Monts, qui est une dame de fort bon ton, et aussi aimable qu'affectueuse, ainsi que sa vieille mère encore gaie et ingambe malgré ses quatre-vingt-neuf ans. Elles espèrent beaucoup que, si ma tournée me conduit encore Tan prochain de ce cdté, je
t. M, Trois-Monts a été un des élèves de M. Comte.
pourrai vous conduire chez elles et vous y laisser une partie du temps de mon voyage; je crois que vous en serez très-satisfaite si la chose devient possible. J*ai été, quant à moi, on ne peut plus content de Trois-Monts et de ses attentions délicates, afifectueuses et soutenues à tous égards, depuis le moment où je l'ai trouvé à Mortain m'attendant à la descente de la diligence vers deux heures du matin vendredi dernier, jusqu'à l'instant où il m'a embarqué pour Rennes à la même heure dimanche matin. Comme vous le reverrez avant moi dans les derniers jours de septembre ou les premiers d'octobre, je vous prie de lui en renouveler mes très-sincères remerctments avec plus de vivacité que je n'ai pu le faire moi-même, quelque touché que je fusse. Il est bien doux, au milieu du sec isolement d'un tel voyage, de se retrouver ainsi, quoique momentanément, en intimité véritable à quatre-vingts lieues de Paris.
c Mon séjour ici est devenu beaucoup plus agréable que je n'avais lieu de Tespérer, par l'heureuse rencontre que j'y ai faite du colonel d'artillerie du régiment de Rennes, qui, sur ma réputation sans doute, est venu s'emparer amicalement de moi une heure après ma descente de la diligence, quoique je ne le connusse jusqu'alors en aucune manière, et m'a depuis très-peu quitté; assistant d'ailleurs à tous mes examens. Je n'ai pu m'empêcher d'accepter, avec une franche et ouverte satisfaction, des avances aussi cordiales faites d'une manière aussi honorable. J'ai dtné chez lui dimanche, jour de mon arrivée, et j'y dtnerai de nouveau ce soir, veille de mon départ, devant m'embarquer demain de grand matin pour Lorient, où j'arriverai le même soir. Sa femme et sa fille sont extrêmement aimables et m'ont parfaitement accueilli ; je n'ai pas vu cette famille une seule fois sans qu'on ait eu la délicate attention de m'y demander affectueusement de vos nouvelles. Ce à quoi, soit dit sans
reproches, je n'ai pu que répondre fort approximativement, n'en ayant pas encore reçu. L'assistance de ce cher colonel, ancien élève de l'École polytechnique, à mes examens de Rennes, terminés hier soir à sept heures, le laisse, ce me semble, dans une sorte d'enthousiasme à mon égard. C'est du reste la seule invitation que j'aie acceptée jusqu'ici. A la vérité, M. Bourdon m'avait averti, avant de quitter Paris, que, depuis la révolution de juillet (pour parler le style officiel), les préfets, généralement besoigneux, étaient devenus fort sobres de ce genre d'invitation, comme de tout autre, préférant augmenter les économies de leurs frais de représentation ; ce qui d'ailleurs est, comme vous savez, on ne peut plus heureusement conforme à mes goûts. La simplicité toutefois me paraît poussée jusqu'à l'extrême frontière de la rusticité, puisque, pendant mes examens de Rouen et de Rennes, le classique verre d'eau sucrée ne m'a pas même été offert, et je n'ai pas osé le faire venir, afin d'éviter un reproche trop expressif.... Le ton de ma lettre vous indique assez que je ne suis pas mal portant, malgré le défaut ou Tinsuffisance de sommeil, grâce à la sévérité constante de mon régime et à la préservation du froid pendant la nuit dans les voitures....»
2. Sommaire : M. Comte est en sa tournée d'examinateur ; il en raconte les incidents, et entre autres un dîner chez le préfet de Dijon, où il trouve occasion de remarquer que la sauce napoléonienne (c'est son expression) serait plus du goût de la hiérarchie actuelle que \e juste milieu de
^ Louis-Philippe. Lyon, 18 septembre 1837.
c Quoique je n'eusse point, ma chère amie, l'intention de vous écrire d'ici, et malgré qu'aucun motif impérieux ne Texige, cependant je ne profiterais pas tout à fait à mon gré du jour de relAche inespéré qui m'attendait à Lyon, si Je n'tn consacrais une portion à causer un peu avec rousi
I Voici d*abord la cause de ce petit incident dont je ne suis
! nullement fâché; car j'avais, je le sens, besoin d'un peu
de repos. Vous savez que, cette année» toutes les compositions ont dû être faites, à notre grande satisfaction, d'après les ordres des préfets , dans les deux jours qui précèdent celui fixé d'avance pour le premier examen. Outre la corvée horrible dont nous sommes aiusi déchargés, cette disposition préalable a d'ailleurs Tavantage d'éliminer quelques candidats incapables, que la composition mathématique dé-» termine ordinairement à se retirer, double profit pour nous. Dans tous les chefs-lieux d*examen précédents, j'ai trouvé cette opération préliminaire fort ponctuellement exécutée, sans rien d'ailleurs préjuger quant à l'exactitude de la sur« veillance. Mais ici le préfet (ou plutôt son suppléant, car il est en tournée) n*a pas fait la moindre attention à cette partie de les instructions, et je suis ainsi obligé d'attendre que les compositions soient faites, au lieu d'examiner dèa aujourd'hui suivant l'annonce. Sans mon arrivée, le paquet aux compositions serait, je crois, resté longtemps à la pré* facture. Toutefois je me suis borné à exiger ce matin, à U préfecture, que l'on ftt exécuter aujourd'hui la seule composition mathématique, dont j'ai, bien entendu, décliné la surveillance, laissant, comme il est juste, la corvée à ceux qui ont causé le délai, et j'examinerai dès demain mercredi, remettant , au jour d'après mes examens, c'est-à-dire au samedi, l'exécution des compositions littéraires et de dessin. Quand M. Bourdon viendra lundi commencer ses examens^ il ne restera plus ainsi la moindre trace de cette petite perturbation, dont je crois toutefois informer le ministre, pour qu'on ne me reproche point le délai. Les candidats étrangers à la ville se trouveront seulement forcés d'y rester, comme moi, un jour 44 plus qu'ils n'avaient compté; ce dont sans doute il» ne seront pas plus fichés que moi. Cet accident me vient vraiment à point, car c'était bien par
LETTRES DE M. COMTf) A MADAME COMTE. 471
pure conscience que je m'étais décidé à examiner aujourd'hui^afiQ d'être V^^i scrupuleusement exact ici que je l'ai été cette année dans toutei^ les YiUes précédentes. Fi^res- Yous que je suis arrivé ici hier soir k cinq heures, excédé de fatigue d'une nuit d'insomuie complète et mourant de faim, et que avant six heures^ ne pouvant moi-même sortir . dans Tétat Qùje me trouvais alors, j'avais d^à envoyé deux letipesy Tune che^ le préfet afin d'avoir mon procès-verbal, et l'autre au collège où ont lieu les examens, afin qu'on me pi*éparAl une salle et qu'on prévtnt les candidats pour ce matin k neuf heures ; tout cela avant d*avoir touché k mon bagage ni pris même un verre d'eau« Je suis donc, au fond, très-aise de cette bévue du préfet, et ferai mon rapport de façon à ne pas le faire gronder bien fort du petit service qu'il me rend ainsi k son insu. Cette interruption m'est d'autant plus favorable que j'ai médiocrement dormi ici cette nuit, quoique ayant passé la précédente en voiture. Après vous avoir quittée, j'achèverai d'utiliser cette aubaine en allant au bain, ce que je n'ai pas fait depuis Nancy. Heureusement aussi que, pour comble de bonne fortune, le ternp^ est superbe aujourd'hui, et même assez chaud pour me faire apercevoir que je n'ai pas quitté le pantalon de drap, depuis que vous m'avez emballé à Paris. J*ai eu aussi hier, après dix jours au moins, une forte belle journée pour descendre de Chêlons, ce qui m'aurait été très-agéable, si, à moitié chemin, Tavidité du patron du ^/^ami^oa^ ne lui avait fait embarquer deux fois plus de monde que le bateau n'en eût admis décemment ; ce qui, outre un retard de deux heures environ, nous a surtout privés de la jouissance de ces belles rives, dont la vue ne saurait charmer quand on est péniblement enserré à sa place comme un veau qu'on Ta vendre. Je suis descendu ici, comme je l'avais projeté, à l'hôtel des ambassadeurs, place Bellecour» et je m'en félicite maintenant. Toutefois il fallait bonne
envie d'y venir et-confiance dans la loyauté de l'hôtesse, pour n'être pas allé hier ailleurs; car, à mon arrivée, oo n'a pu me caser que dans un mauvais cabinet au quatriènie, seule pièce disponible. Mais, comme on m'a assuré que je serais aujourd'hui transféré ailleurs , j'ai persisté et j'en suis fort aise; l'hôtesse et les gens me conviennent fort bien. Je suis effectivement depuis ce matin dans une jolie chambre au second, dont la croisée donne en plein midi sur la place Bellecour, et d'où j*ai même à gauche la vue si agréable des hauteurs de Fourvières. J'ai donc certainement bien fait de persévérer ; dans une ville dont l'aspectest aussi triste, de tels avantages sont sans doute inGniment précieux, même pour demeurer quatre ou cinq jours.
« Je ne suis point encore allé à la poste, quoique trèsvoisine; en allant jeter cette lettre j'y entrerai, et d'après votre dernière lettre j'y en trouverai peut-être une de vous, à laquelle, selon toute apparence, je ne répondrai guère que d'Avignon , à moins qu'elle ne m'indiquât un motif d'urgence. J'arriverai sans doute à Avignon samedi soir, pour commencer mes examens dimanche matin , si toute* fois , en un tel pays , je peux obtenir d'examiner le dimanche.
« Gomme je vous l'avais annoncé dans ma dernière lettre, j'ai trouvé à Dijon un préfet de ma connaissance ; il avait même été mon ancien à l'École , de même promotion que Meissas, Menjaud, Guibert, etc.; il se souvenait très-bien de moi , quoique je n'eusse pas conservé mémoire de m'y être trouvé en même temps que lui. Nous avons très-heureusement renouvelé connaissance ; il a de la raison et surtout d'excellentes manières^il paratt fort estimé à Dijon, qu'il administre depuis six ou sept ans déjà. Sa femme étant en voyage, nous avons eu un dîner d'hommes, et uû singulier dtner pour moi , je vous jure, quoique d'ailleuri excellent et même recherché ; un dtner tout de fonction'»
naires publics, et, pour tout dire, de fonctionnaires purement militaires ; le préfet et moi étions seuls de Tordre civil ; trois généraux en tournée comme moi , quoique d'un tout autre genre, trois colonels, etc., une douzaine en tout. Votre imagination nette et vive vous représentera sans doute mon étrange position dans une tel monde, dont je me suis pourtant fort bien tiré et même sans ennui peut-être. Pourvu que de telles rencontres soient extrêmement rares, j'avoue que je n'en suis pas fâché et que mon esprit d'observation y dtne pour le moins aussi bien que mon estomac. Je vois ainsi combien toute cette hiérarchie actuelle serait disposée à accommoder le juste milieu' à la sauce napoléonienne, qui est leur vrai ragoût de prédilection. Louis Philippe a grand tort, ce me semble, de s'y confier, si tant est réellement qu'il s'y fie , tout en s'en servant.
« Je voudrais bien, ma chère amie, que, avant mon retour, si vous pouviez saisir une semaine ou deux de beau temps, vous allassiez la passer à la campagne ou dans quelque lieu de distraction un peu éloigné. Si vous pouviez vous décider à la course du Havre, seule ou même en vous faisant accompagner de Mile Bonnin, j'en serais fort aise, et ce ne serait point, même ainsi, exorbitant. Le bien que vous en retireriez sans doute vaut certes une telle dépense. J'avoue que je comptais bien en partant que, si vous n'alliez point chez Mme de Trois-Monts, vous feriez quelque chose d'équivalent. C'était, ce me semble, en quelque sorte convenu. Bien qu'il soit maintenant un peu tard peut-être, la chose est encore très-praticable, si vous avez un temps convenable. J'attends toujours, à chaque lettre que je reçois de vous, que le timbre n'en sera point de Paris. >
1. C'était U non qu'on donnait alori tu gottvtrntmoDt do Leuii*
k7k DEUXIÈME PARTIE.
S. SûMMiUiE : M. Comte, quoique méridioiMl, éUût dfftnu fidwfi^ meot p«n9ieii- Il indiquQ ce qui lui déplaît dan» le Midi, 3qu pplnioa sar la tutelle que Paris doit exercer. Toulouse ^ 6 octobre 1837.
« .... Je profite de cette économie de temps (voyage par h malle-poste), car vous voyez que je me retrouve lunsi au courant, dès Montpellier, de mon itinéraire légal, pour me reposer ici tout aujourd'hui et demain jusqu'à trois beur^, quoique la ville soit certes bien triste (moins animée que Montpellier, bien que plus grande, mais d'une physionomie d'ailleurs analogue, sauf qu'elle n'est point montueuse), l'accentuation fortement prononcée^ le patois fort rude, et les prêtres Tort abondantSi le meilleur hôtel bien sale» le tout, en un mot, trop espagnol .^Mais )e repos m'y sera bon, et le climat est délicieux. Au moment où je vous écris, à côté de ma fenêtre ouverte, le ciel est très-couvert et néanmoins la température d'une douceur charmante h cette époque : je veux d'ailleurs revoir encore, ce que j'ai vu en arrivant et très*distinctement, les pics neigeux des Pyrénées (à une vingtaine de lieues d'ici en ligne droite) au milieu d un beau soleil. Mes examens ont été ici peu satisfaisants, puisque je n'y admettrai que deux candidats sur cinq inadmissibles. Mais j'ai retrouvé par compensation un de mes anciens élèves que j'avais entièrement oublié et qui me convient réellement asse?. Il est ici depuis dix ans, au sein de sa famille d'ailleurs, comme ingénieur des ponts et chaussées, et il est venu se mettre à mon entière disposition comme cicérone intelligent. Il va tout à l'heure venir me prendre pour me montrer les principaux travaux terrestres et aquatiques, dont je sais d'avance que quelquesuns sont véritablement intéressants. Je tâcherai néanmoins qu'il me reste encore aujourd'hui quelques heures pour prendre un bain , ce que, vous le croirez peut-être dlflSci-
ment y je n'ai pu trouver encore le temps de foire depuis mon départ de Paris.
< En somme, depuis dix ans que je n'avais vu le midi (solution de continuité qui, comme vous savez, n'avait jus* qu'alors jamais existé chez moi), et, je puis même dire depuis douze ans (car mon triste voyage de 18S7 ne peut guère compter dans Tétai de quasi végétation où j'étais à la cuite de ma grande maladie), il est bien loin de me convenir autant, malgré son beau climat, les dissonances morales prenant de plus en plus le dessus. Il y a ici une flâ"» nerie bruyante (depuis Bordeaux , où la transition s'opère assez brusquement), une disposition ironique et mém9 ma^ ligne envers les étrangers, dont l'argent est toutefois aussi avidement convoité qu'ailleurs, qui me choquent extrême-^ mentr J'aimais encore mieux , le mois dernier, la paisible inaction des Bretons, si évidemment mêlée de bienveillance. En tout, plus on voit la province, et moins on regrette la suprématie exclusive de Paris, plus ou désire même que ce despotisme, ou cette tutelle, exercée toutefois avec charité et intelligence, devienne encore plus intime et plus continue, afin de secouer cet engourdissement moral. En bonne foi, les Parisiens sont presque à mes yeux une sorte de magistrats généraux de la France, et méritent réellement leur domination, avec un tout autre caractère, d'ailleurs, que celle exercée jadis par les habitants de Rome sur les provinciaux. C'est d'autant plus convenable, que l'élite effective de la France finit presque toujours par se transplanter à Paris, où siège ainsi une véritable représentation permanente.
« On m'a remis avant-hier à la poste la lettre que vous m'écriviez samedi soir au moment même sans doute où je vous écrivais d'Angoulême. Je suis bien touché de la mélancolie où parait vous jeter mon absence, et j'espère que, dans une quinzaine de jours environ, mon retour changera
cette disposition pénible. Quoique Duhameh doive vraiseniblablement quitter bientôt sa chaire, il n'est guère possible que ce soit l'année prochaine ni même la suivante. Ainsi il faut d'avance vous attendre, comme je le fais moi-même, a une seconde tournée dans un an, car la manière dont je remplis mes fonctions et la parfaite justice que j'ai la satisfaction d'en recevoir partout et de tous côtés, m'ôtent toute inquiétude sur ma réélection, qu'on rougirait sans doute de ne pas faire, quelles que puissent être la malveillance envers moi ou la prédilection outrée pour quelque autre. Mais j'espère que, Tan prochain, cette époque pourrait vous être bien moins fâcheuse, si, comme je le désire, vous acceptiez l'invitation de Mme de Trois-Monts, chez laquelle je vous conduirais pour une quinzaine de jours. Pourquoi, d'ailleurs, si d'ici là les nouvelles dispositions de mon père se développaient en prenant plus de sincérité, ne viendrîezvous pas avec moi ou avant moi à Montpellier, d'où nous repartirions ensemble? Du reste, nous aurons tout le loisir d'en recauser avant le moment. »
4 et 5. Sommaire : M. Comte, mécontent de ce qui s'était passé en 1826, avait résolu de ne pas demeurer chez son père à Montpellier; toutefois, gr&ce à une suggestion de Mme Comte (voy. p. 138 et suiv.), il put aller loger dans la maison paternelle*, et c'est de là qu'il écrit. Montpellier, 13 octobre et 20 octobre 1837.
«....J'ai trouvé dans la maison toutes les passions bonnes et mauvaises, considérablement amorties. Je m'aperçois bien que ma pauvre mère était, sans contredit, le membre de la famille le plus passionné. J'ai trouvé mon pauvre père extrêmement cassé ; la voix, qui est pour moi, comme vous savez, le principal trait caractéristique, est désormais très-modifiée par la privation presque totale de eei dentSy qui l'oblige d'ailleurs à un régime spécial. Quant
à sa vue, elle est tellement perdue malheureusement, qu'il ne pourrait guère vivre ailleurs que dans une ville qu'il connaît si parfaitement et où ne circulent point de voitures. La paralysie de la rétine est fort avancée, et ne laisse plus qu'une petite partie fonctionnant, dont il se sert le moins possible, y suppléant autant qu'il peut par le tact. Enfin, pour peu que, après le dîner et même dans la journée, me dit-il, il demeure quelques minutes assis, il tombe immédiatement dans le sommeil, comme je l'ai vu plusieurs fois, tandis que, la nuit, il en est très-souvent privé par ses cruelles douleurs rhumatismales, qui ne cessent que pendant le jour.
< Ces explications physiques préliminaires vous aideront, je Fespère, à croire un peu, comme moi, à la sincérité de leur conversion à mon égard et au vôtre. En tous cas, les manières auront été parfaitement convenables sous les deux rapports. Ils sont certainement très-convaincus de votre arrivée avec moi l'an prochain, qu'ils ont annoncée à diverses personnes devant moi et derrière, tout comme je Tai fait moi-même eux présents et eux absents. Quoique l'état de mon père rende sa vie beaucoup plus solitaire qu'autrefois, et que, dans ce moment-ci , beaucoup de gens soient à fabriquer leurs vins, et qu'enfin je ne puisse moi-même, comme vous le sentez, faire aucune visite, cependant cette grande annonce a reçu une publicité très-largement suffisante, qui s'augmentera sans doute peu à peu, grâce surtout à quelques dames, que je n'ai pas eu besoin toutefois d'en charger formellement.
« Enfin, je ne dois pas négliger à ce sujet de vous signaler Teffusion de mon père, qui, dans un moment d'attendrissement, le jour de mon arrivée, s'est écrié : « Nous serons donc enfin tous les quatre réunis l'an prochain. » Et j'oserais garantir qu'alors il ne jouait pas la comédie. La suite n'a pas démenti, ce me semble, cet élan spontané. Il est
f&cheut toutefois que ma menace d'aller dedcendre à ThAtel ait été tiéceâsaire pour amener un tel changement, si effectivement il est sincère, ce dont la suite nous informera. Du reste, ce puissant moyen comminatoire reste nécessairement toujours à ma disposition pour l'avenir, mais j'espère qu'il n'y faudra point recourir.
« Si, réellement, vous pouviez vous décider à venir ici Tan prochain (pourvu, bien entendu, que d'ici là les manières deviennent pleinement convenables envers vous). Je crois que l'on pourrait ainsi enfin tout terminer passablement; car mon père setit bien désormais que, malheureusement, la mort ou tout au moins la décrépitude ne sont pas loin.
« J'ai retrouvé ici, comme je m'y attendais, le touchant ensemble de mes souvenirs d'enfance; aucun de mes voyages antérieurs ne me les avait reproduits avec la même tiettelé, parce que ma situation actuelle, en examinant dans ce même collège d'où j'étais sorti moi-même examiné, était au fond bien plus analogue par contraste que des courses sans but et sans travail déterminé. Ten suis encore vivement attendri, et toutefois je me félicite en même temps que mes fonctions m'obligent à partir demain, car, sauf les heures de fatigue des examens, je sens l'ennui me gagner, dans un lieu où je m'attendais à devoir lutter, tandis que Je n'y trouve qu'une apathie intellectuelle et morale trèsprononcée....
« .... Les considérations que j'ai indiquées dans ma dernière lettre (lettre de Montpellier, du 13) ont dû, j'espère, modifier un peu votre opinion au stget du degré précis de sincérité de la conversion actuelle de mon père et de ma sœur à votre égard et au mien. Du reste, un avenir prochain décidera si vos soupçons, fondés hélas I Sur un paâsé Si tristement décisif, quoique maintenant bien reculé, ont mieux deviné que mes espérances ou, comme vous dites,
med illusions. Soye2, en tout cas, bien persuadée que^ si je me trompais, je ne suis nullement disposé à permettre qu'on en abuse, et j'ai déjà pris à ce sujet quelques précautions formelles. Si ce changement ne persévère point, si ma visite à Montpellier n'a pas produit l'effet que j'en attendais, mes anciennes manières seront bientôt reprises, et ce serait alors d*une façon absolument irrévocable après une telle épreuve. Comptez, en un mot, qu'il ne dépend que de vous Tan prochain de venir avec mol à Montpellier, où nous resterons à Thôtel, si d'ici là leurs nouvelles manières ne vous ont pas fait consentir à descendre chez mon père. Nous avons ainsi un an d'épreuves, mais décisives, et qui, si elles étaient malheureusement conformes à vos craintes, me décideraient alors à ne pas même aller en visite à la maison paternelle.... »
6. Sommaire : M. Comte, après un moment de jouissance que lui cause la flânerie y a hâte de reprendre les occupations. Ruptui'e avec son père annoncé» par un« lettre. Mets, 17 oodt 1S38.
t Je suis arrivé ici avant-hier soif^ mft chère amie, Aussi bien portant qu*au moment du départ^ mai$ beaucoup plus ftitigiié, par suite d'une nuit d'entière insommie et du mauvais état des chemins depuis GhAlons. L'annonce qu*on m'avait faite à la poste était si peu enflée que, avant l'expiration totale de la vingt^uatrième heure, je commençais à ranger mes effets dans ma chambre actuelle ; vous voyez que, en défalquant la demi-heure environ de repos à Châ- Ions, c'est avoh* fait quatre-vingts lieues en vingt-trois iTeureâ; encore lé courrier a4ii été trouvé en retard d'une heure, excusé par les mauvais chemins.
tk Par un heureut Accident, mon compagnon de voyage (car les houYilIëà malles n'ont plus que deux places) s'est tlt)Uvé être M. Emile Bouchotte, maire de Metz pendant les
premières années de cette révolution, et que j*avais conna à l'époque du procès d'avril, où,<lans la cohue des défenseurs, il figurait honorablement parmi le peu d'esprits raisonnables. Quoique nous ne nous soyons expliqués que depuis Chdlons, car il a, lui, fort bien dormi, cette coïncidence m'a rendu le voyage fort intéressant. Il est venu hier m'inviter officiellement pour aujourd'hui, et j'ai accepté avec plaisir dans la pensée que, me trouvant ainsi chez le chef de ce qu'on appelle le mouvement ici, j'y pourrai mieux apprécier rapidement le véritable état des esprits les plus avancés. Vous sentez qu'il n'aura pas manqué l'occasion de me présenter ce qu'il y a de mieux en ce genre ; car il me suppose, à ce que j'ai cru voir, une influence personnelle dont vous me savez bien éloigné. En vous écrivant de Nancy lundi ou mardi prochain, j'aurai sans doute à vous indiquer la sensation générale que m'aura laissée cette soirée, si toutefois elle m'en laisse d'un genre quelconque.
« J'ai bien fait de quitter Paris quelques jours avant l'époque officielle, afin d'épuiser les délices de la flânerie; ce qui, chez moi, ne peut jamais être bien long. Cet effet est tellement obtenu, je suis déjà si saturé de l'esplanade et de la cathédrale, que je vois avec satisfaction mes examens recommencer demain. Le pays est beaucoup moins agréable que celui que je parcourais l'an dernier ; et surtout cette vie nomade a perdu le piquant de la nouveauté. Toujours est-il que le régime ^es voitures et des hôtels garnis, quoique choisis aussi bien que possible, est loin jusqu'ici de me plaire autant que la première fois. Je suis cependant très-bien logé, dans une grande chambre fdH claire, donnant sur un joli petit jardin, grâce à la précaution que j'avais prise d'écrire à Paris pour retenir un gîte dans un hôtel aussi fréquenté. Mais je crois que l'ensemble de la ville me déplatt, surtout à cause du caractère mili-
taire qui s'y fait lourdement senlir. Vous concevez que IV bligation de passer la nuit en plein champ, si on rentre en ville après onze heures, doit singulièrement vexer un homme qui est toujours couché à neuf. Je ne manque pourtant pas de société, même à certains égards intéressante. Quoique je n'aie encore fait aucune visite officielle, pas même celle du préfet que je vais aller voir en vous quittant, j*ai déjà reçu un assez bon nombre de gens. J'ai trouvé même, à mon arrivée à Thôtel, quelques cartes de visite qui m'y avaient un peu devancé. D'après quelques renonciations dont on m'a déjà parlé, je vois que samedi je terminerai probablement mes opérations ici, d'où je partirai dimanche matin pour aller diner à Nancy.
« J*ai éprouvé hier soir une diversion assez énergique, quoique fort imprévue, et surtout très-peu désirée, par l'arrivée d'une lettre de mon père, écrite de sa main, quoique assez longue, et directement adressée ici. Il m'y répond avec mauvaise foi, en acceptant hautement la rupture, comme si je l'avais causée ; et surtout il y prend un ton de sécheresse et d'aigreur que je ne lui avais jamais connu jusqu'ici.... J'en ai été, je vous l'avoue, beaucoup peiné. Vous concevez que je. n'y ai fait et n'y ferai aucune sorte de réponse. Car je me trouve ainsi parfaitement conGrmé dans le sentiment d'une irrévocable séparation, si j'avais pu en méconnaître encore la triste nécessité. Seulement, par suite de ce choc imprévu, j'ai dû hAter les mesures dont je vous avais parlé pour établir nettement, aux yeux du public de Montpellier, le vrai .caractère de cette nouvelle situation.... J'écris depuis cinq heures du matin, il en est dix et demie, et je n'ai, en outre, pas déjeuné. Vous voyez que voilà un singulier passe-temps pour mon dernier jour de suspension. Mais il était indispensable d'en finir immédiatement sur un point dont je ne veux plus m'occuper.... »
7. Sommaire : H. Comte se montre très-satisfait des examens de Metz, et il en rapporte Thonneur à un professeur que l'université tracassait et pour lequel il intervient autant qu'il est en lui. H constate que soQ mode d'examen a été fort apprécié à Metz, ce qui lui importait beaucoup à cause du retentissement qu'a en ce genre Tapprobation de cette Tille. Son appréciation des gens du ^rnouvementj comme on disait alors, et des conservateurs. Nancy, 3 septembre 1838.
« Votre lettre de jeudi m'a été remise hier matin pendant que je commençais, à Thôtèl de ville de Metz, ma dernière journée d*examen, et je Tai lue avec un vif empressement pendant ma suspension habituelle de la séance. Je suis fâché que vous n'ayez pas encore contracté, pour la durée de mon absence, des habitudes de régime pleinement régulières, qui sont enlièrement indispensables à voire santé. Vous voyez que celte tournée n'est plus décidément une anomalie accidentelle, mais qu'elle se renouvellera probablement pendant un bon nombre d'années, lors même, comme je vous l'ai annoncé, que j'aurais ma chaire à l'École.... Il faut donc vous arranger pour introduire, tous les ans, celle modification normale dans votre régime habituel. Imitez-moi à cet égaM , qui , pendant celte époque, change le moins possible mes heures accoutumées, et parviens, par une facile persévérance, à les maintenir presque intactes, malgré toutes les causes de perturbation que j'éprouve, et dont vous êtes préservée. Que mon insistance sous ce rapport ne vous fatigue pas; car vous savez combien cela m'importe. Je n'ai pas besoin de vous parler spécialement de ma santé, qui continue à être excellente.
« Mes opérations à Metz, quoique terminées un jour plus tôt que je ne comptais, ont été assez douces , grâce à neuf renonçants qui s'étaient fait étourdiment inscrire parmi les vingt-neuf candidats. J'ai commencé mardi et fini
samedi, en ne faisant chaque jour que quatre examens. Du reste , j'ai été fort satisfait de l'ensemble des résultats , puisque ces vingt examens ne m'ont donné que trois inadmissibles seulement, tandis que, d'après mon classement, au moins dix candidats doivent être admis à l'École. Cette issue est d'autant plus remarquable et honore d'autant plus le professeur que tous ces jeunes gens, excepté un seul peut-être, sont vraiment assez ordinaires et peuvent passer pour de purs produits d'éducation, dans toute la force du mot. Outre le plaisir que cela m'a causé , j'ai eu la douce satisfaction de faire, je crois, quelque bien à ce professeur vraiment recommandable (qui s'est trouvé Un de mes camarades de l'École, perdu de vue depuis le licenciement), fort aimé et estimé dans la ville par le public et les autorités. Il est tracassé actuellement par l'université , qui , en vertu de je ne sais quel règlement, veut lui faire prendre une classe inférieure, pour livrer la sienne , du moins par alterjiative, à un petit protégé du cher Poisson *, fraîchement issu de l'École normale.
« L'énergique expression de mon suffrage, motivé d'après le résultat de mes examens , et ma haute réprobation de la tactique jésuitique employée envers lui , parviendront, j'espère, à lui sauver cette avanie, en fournissant au préfet et aux autres autorités un point d'appui scientifique, pour leurs efforts unanimes en sa faveur, ainsi que je les y ai expressément autorisés. Vous voyez que je ne saurais éluder ma destinée de guerroyer avec Poisson sous toutes les formes. Il serait possible que ce professeur (il se nomme Girault) fût bientôt obligé de venir à Paris pour cette réclamation; s'il se présente à la maison, ce qui n'est nullement certain , tant il est modeste et timide , je vous
1. M. Poisson é(ait, parmi les géomètres, un des hommes les plus hostiles à M. Comte«
recommande de lui faire , en mon absence et à mon intention, tout rhonorable accueil qu'il mérite.
«Indépendamment de ces motifs de satisfaction, j'ai tout lieu d*étre personnellement content de mon séjour à Metz. Mes examens y ont été suivis et appréciés avec un haut et évident intérêt. Or c*était la ville où il m'importait le plus de réussir, à cause du retentissement qu'exerce en ce genre son approbation décidée. Je sais fort bien que je ne suis pas encore à ma place; mais ne croyez pas que tout ceci soit perdu ultérieurement ; ce sont autant de pierres d*attente que je pose ainsi pour consolider et pour étendre ma haute influence future, si je vis assez pour que tout mon développement soit possible.
« Votre opinion sur mon père ^ n'est pastrès-éloignée de ce que j'en ai toigours pensé, sauf que, jusqu'à celte dernière épreuve, je lui avais accordé plus de tendresse qu'il n'en peut avoir. Je sens maintenant que tout est désormais fini entre lui et moi, quoi qu'il puisse arriver jamais. Si je vais à Montpellier Tan prochain, les précautions que j'ai déjà prises et que je développerai ne lui permettront pas de tourner ma conduite en boutade comme vous le craignez. Les déclarations que votre lettre me conseille sont déjà faites et seront soutenues et renouvelées, soit verbalement, soit par écrit , toutes les fois qu'une opportune occasion s'en présentera....
« J'ai été fort satisfait personnellement de l'accueil empressé et magnifique que m'ont fait M. et Mme Bouchotte lundi dernier, mais très-peu content de la situation morale et sociale de la plupart des faiseurs qu'on y avait rassemblés, malgré ou à cause de leur humanitariti (avalez le mot, puisqu'il a bien fallu que je subisse la chose). Quelques jours
1. Mme Comte regardait son beau-père comme un excellent homme, mais dénué de celte fermeté toujours nécessaire à un chef de famille pour faire le bien et empêcher le mal.
après, j'ai dîné chez le préfet, qui était venu m'inviler en personne de la manière du monde la plus aimable. Or, quoique ce soit un vieux préfet de la Restauration , j'ai trouvé, au fond, dans le langage qui s*y tenait, une tendance plus réelle, quoique fort étroite, aux mesures de détail vraiment progressives , que dans le verbiage dicté dans Tautre camp (si tant est que ce soient au fond deux camps) par des intentions générales trop vagues pour être aucunement efficaces. Toute cette opposition républicaine y est menée par les procureurs et les avocats, encore moins démonétisés ici qu*à Paris.... »
8. Sommaire : M. Comte se laisse aller à une causerie intime. Il souhaite une chaise de poste pour faire sa tournée avec sa femme , Fisolement des voitures publiques et des auberges lui étant très-pénible. Il fait appel d'une façon tout aimable au besoin qu'il a d'elle. Besançon ^ 10 tep* tembre 1838.
.... Plus cette seconde tournée se développe, moins elle me platt. Cette vie d'auberges et de diligences , sans voir vraiment face humaine à qui parler, pour courir péniblement après quelques examens satisfaisants , parsemés çà et là dans la foule des mauvais ou des insignifiants, commence , je Tavoue , à me lasser un peu et à me faire vivement désirer le retour at home. Toutefois , par raison , il faudra, je crois, conserver cette place encore longtemps , en la mariant même avec la chaire de l'École, puisque celle-ci serait évidemment insufBsante. Il vaut mieux, ce me semble, adopter cette combinaison que de continuer les leçons particulières et même les cours d'institutions. Outre que cela me parait plus digne, j'y trouverais une grande économie de temps en faveur de mes travaux. Mais j'espère que vous ne prendrez point pour une gasconnade le regret que j'éprouve que notre situation financière ne me permette pas de faire le voyage avec vous , dans notre
cliaise de poste; ce qui serait, à vrai dire, la seule manière dont la tournée pût me plaire habituellemeat, en mettant à part l*attrait de la nouveauté Tan dernier, et le besoio que j'avais ^lors depuis longtemps d'iue diversion énergique; ce qui n'existe plus, à beaucoup près, autant cette fois, et devra naturellement s'eOacer de plus en plus.
« Ne croyez pas que, seul en poste, le voyage fût agréabJe; j'y éviterais sans doute beaucoup de contrariétés physiques ()opt je souffre en ce moment même où je vous écris. Mais cet isolement me serait peut-être à la longue encore plus pénible que le voisinage habituel des voitures publiques. Puisse plus tard ce souhait se réaliser I Vous savez que c*est toujours mon vœu pendant la tournée; ce sont ensuite les maussades réflexions du pot-au-feu qui viennent défaire un projet qui me plairait tant, avec une raison si évidente qu'il faut bien la subir.... I
« Je suis bien content d'apprendre la bonne visite que vous j\ a faite Blainville, et surtout parce que, malgré vos préve/2- ( tions, je pense que cette fois vous ne la mettez pas sur mon compte, et l'accepterez dûment comme vous étant , | toute personnelle, puisqu'il n'y a plus ici possibilité d'en douter. Je reçois avec ]30nheur ses compliments, et je vous prie de les lui rendre aussitôt que vous le verrez*. J
« Quoique cette lettre me semble courte à mon intention, y elle est pourtant un peu longue, je m'en aperçois, pour / quelqu'un d'aussi horriblement fatigué que je le suis, et \ qui se couchera probablement après le dîner avec l'espoir f d'un bon et long sommeil.... Je ne connais pas encore \ assez les habitudes de la poste ici pour savoir si cette lettre ne vous serait point aussitôt parvenue, au cas où je ne
1. Tant que Mme Comte fut jeune, M. de Blainville lui en imposait un peu ; il avait l'esprit taquin ; il fallait lui tenir tête ; -c'est ce que Si Mme Comte quand elle eut quelques années de plus, et alors tout alla pour le mieux.
l'aurais écrite que demain matin après une nuit de repos; mais ce qu'il y a de certain, c'est que, par une telle prudence, je ne me serais pas aussi satisfait moi-même qu'en allant 9 de ce pas, la jeter, avant le diner, dans la boite deux heures après avoir lu la vôtre.
« Adieu, ma chère amie, s'il ne tient qu'à avoir besoin de vous pour obtenir que vous vous intéressiez vivement à moi, laissez-vous-y aussi amplement aller qu'envers notre pauvre toutou^; car j'ai sur lui cet avantage d'en être profondément convaincu. »
9. Sommaire : H. Comte part douze jours avant le temps où commençait sa tournée sans emmener sa femme, à qui, l'année précédente, il avait offert de lui faire faire une partie du voyage avec lui. Une fois parti, il est pris d'une sorte de nostalgie, et forme un moment le projet de revenir et de couper court à ce congé qu'il s'était donné. Il conseille à Mme Comte de faire, de son côté, une petite excursion, ce qu'elle ne fait pas. Nantes j 23 août 1839.
« Me voici à Nantes, ma chère amie, depuis hier soir, et, par conséquent , un jour plus tôt que je ne vous en avais avertie en partant. C'est assez vous dire que je ne me suis point amusé à Angers, malgré que les quarante heures que j'y ai passées se soient trouvées inopinément coupées par une visite à Rey, le publiciste et l'ancien préfet, qui y est depuis huit ans conseiller à la Cour royale, et qui se consume de dépit de n'être point à Paris, au Tribunal de cassation. Me connaissant fort impropre à supporter l'ennui, qui me survient si rarement, vous ne m'accuserez pas, j'espère, d'exagération quand je vous dirai que j'ai eu à Angers une sorte de nostalgie qui, pendant tout le séjour que j'ai fait dans cette triste cité, malgré son heureuse position et ses agréables boulevards parcourus par un trèsbeau temps, m'a vivement inspiré le projet de retourner à