‹ Auguste Comte et la philosophie positiveChapitre 42 sur 68 · CHAPITRE XIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIIL

Séparation.

Si ce travail ne se faisait pas à l'unique point de vue de M. Comte et de sa biographie, il faudrait traiter ce chapitre autrement et donner le mâme espace aux deux personnes intéressées. Mais, puisqu'il n'en est pas ainsi et que, dans la disposition telle que je Tai conçue, tout se groupe autour d'une seule figure, il importe du moins qu'il n*en résulte aucune fausse appréciation. Je raconterai la séparation , comme j'ai fait pour tant d'autres choses, avec les lettres et les propres paroles de M. Comte. C'est de là que je pars ; mais, en les lisant, on pensera sans doute ce que j'ai pensé moi*méme, c'est que, pour des causes qu'elles ne déterminent pas suffisamment, la difdculté de vivre ensemble allait croissant.

Je n'ai pas été témoin de ce qui s'est passé avant ou pendant la séparation ; mais j'ai eu entre les mains la correspondance de M. Comte avec sa femme et avec M. J. St. Mill (la correspondance avec Mme Comte a duré plusieurs années après qu'on ne vivait plus ensemble). Ces lettres m'ont donné une impression; et, arrivé là, il est de mon devoir de biographe de la dire.

Cette impression se résume en ceci, que plus M. Comte avança dans les dispositions qui lui dictèrent la préface de son sixième volume, plus la vie commune devint difQcile,

et que son ménage fut menacé dans la même mesure qu*il compromettait sa position.

L'intention qui lui a dicté ce qu'il nomme lui-même sa fameuse préface, n'est pas douteuse : il voulait se soustraire au joug sous lequel ses ennemis le tenaient, ou perdre sa place. Une pareille intention renfermait deux termes fort graves Tun et l'autre : d'abord la guerre à faire aux ennemis et la manière de la conduire ; puis, si la guerre tournait mal et que la place fût perdue, la situation dans laquelle on se trouverait et les moyens d'y faire face.

Mme Comte, depuis la redoutable maladie de 1826, ménageait beaucoup son mari, et devait le ménager. Malheureusement, ces ménagements fortifiaient le côté impérieux du caractère. Pourtant, quand les dispositions qui fermentaient depuis longtemps dans l'esprit de M. Comte approchèrent de l'explosion, il fallut bien entrer en lutte. M. Comte avait dit plusieurs fois : « J'aurai la parole et j'en userai. » On sait comment il en a usé dans la préface. Quand il fut question de M. Arago, qui y figure et dont il avait depuis longtemps à se plaindre, Mme Comte conseilla à son mari de mettre M. Arago en demeure et de lui annoncer un examen sévère mais consciencieux de ses travaux. « Vous n'avez pas encore été jugé , désirait-elle qu'on lui dtt, loué sans mesure par les uns, et sans mesure dénigré par les autres ; il est temps qu'un homme en état de porter, sur ce que vous avez fait, un jugement à la fois scientifique et philosophique, le porte sans injustice comme sans ménagement. » Si l'on se réfère ci-dessus à la p. 230, on verra que ce conseil n'était pas autre, au fond, que le conseil que, quelques années auparavant, M. Comte se donnait à lui-même dans sa belle lettre à M. Navier. Mais alors il ne voulait pas tout emporter de haute lutte, comme il le voulut de plus en plus à mesure qu'il approcha de la fin de son grand ouvrage. Il a été juste de noter cette con-

cordaDce entre les intentions de M. Comte à ses débuts, et l*avis de Mme Comte obligée par les circonstances d'en avoir un; car on voit par là qu'^n conseillant ainsi, elle restait fidèle aux anciennes inspirations.

Au conseil de sa femme, M. Comte répondait qu*il n'avait pas le temps. « Vous l'avez, lui était-il répliqué, puisque vous approchez de la fin de votre livre sur la philosophie positive ; mais, si vous ne voulez pas le prendre, ne faites pas la guerre, car, malgré vos justes droits, vous serez vaincu. » Dans ces débats souvent renouvelés, M. Comte disait tantôt que supposer qu'il pût avoir le dessous, c'était le démoraliser et jouer le jeu de ses ennemis; tantôt, crûment, que c'était se mettre avec ses ennemis. Ceux qui ont connu M. Comte savent quelle portée de pareilles paroles avaient dans sa bouche.

Après de semblables discussions, il survenait toujours quelque querelle de ménage, avec ou sans raison. Mme Comte se défendait ou s'excusait, selon le cas; M. Comte alors allait jusqu'à dire : « Laissez-moi, débarrassez-moi. » Cela était grave de la part d'un homme dont les manières ne furent jamais grossières. Quand cela se fut renouvelé plusieurs fois, Mme Comte se mit à manger dans sa chambre, ne voyant son mari que pour les comptes de ménage. Au bout de deux mois de cette vie qui paraissait arranger M. Comte, elle lui dit : < Nous sommes trop près ou trop loin. » M. Comte répondit : « Si vous ne dtnez pas à table, c'est que cela ne vous convient pas, je ne pouvais pas vous envoyer chercher par un gendarme. » Sur de pareilles expressions, qui ne rendaient que trop évidents les sentiments de son mari, Mme Comte déclara qu'elle était prête à partir, sur quoi M. Comte demanda, comme il le dit à M. Mill, que le départ fût ajourné jusqu'à la fin de son sixième volume.

L'autre côté de la question, à savoir la situation, si la

502 DEUXIÈME PAHTIË.

place venait à être ôtée, n'était pas un moindre sijyet de préoccupation. On était arrivé à une aisance désirée ; la perdre était cruel » surtout pour M. Comte , quoiqu'il la compromit; car on Ta vu, dans les chapitres précédents, la défendre et la regretter. Si ce malheur s*accomplissait, il n'y avait que deux remèdes : ou prendre l'ancien genre de vie, celui qu'il avait mené avec Saint-Simon (suivant leur principe : la société doit soutenir les philosophes), celui dont Mme Comte Tavait aidé à sortir; ou se créer de nouvelles ressources. M. Comte savait d'avance qu'il n'aurait pas le choix, et que, le voulût-il ou ne le voulût-il pas, sa femme tenterait de lui trouver des occupations qui, comme auparavant, lui procureraient de quoi vivre, sans absorber tout son temps. L'idée d'une vie toute spéculative, qui effrayait sa femme pour lui comme régime mental, l'attirait singulièrement, mais il ne se sentait pas libre tant qu'il rencontrerait auprès de lui désapprobation d'un tel avenir et intention de l'empêcher d'y tomber.

Telles furent les causes de conflits durables qui, avec le caractère de M. Comte, étant sans issue, rendirent progressivement impossible la vie commune. Aussi la séparation finit par devenir inévitable. En voici le récit fait, dans le moment même, par M. Comte à M. Mill .

« .... L'amitié personnelle, de plus en plus caractérisée, qui commence évidemment à s'établir entre nous avant l'instant si désiré d'une entrevue directe, me détermine à ne point différer davantage l'importante confidence privée d'un changement essentiel, plutôt favorable que funeste, survenu, depuis ma dernière lettre, dans ma situation domestique, par suite du départ volontaire et probablement irrévocable de Mme Comte. Marié depuis plusdedix-septannées, par suite d'une fatale inclination, à une femme douée d'une rare élévation, à la fois morale et intellectuelle, mais élevée dans de vicieux principes et suivant une fausse ap-

préciation de la condition nécessaire de son seie dans l'économie humaine, son défaut total d'inclination pour moi n'a jamais permis que sa tendance indisciplinable et despotique pût être à mon égard suffisamment compensée par ces affectueuses disposithons, seul privilège où les femmes ne puissent être suppléées et dont Tanarchie actuelle les empêche de sentir convenablement l'heureuse puissance. Aussi tous mes travaui philosophiques se sont-ils préparés et accomplis ainsi, non-seulement, comme vous le savez déjà, sous le poids très-grave des embarras matériels, mais encore au milieu des perturbations plus douloureuses et plus absorbantes résultées de la quasi-continuité du degré le plus intime de la guerre civile^ le duel domestique. L'événement qui vient de s'accomplir me fait espérer que désormais, à défaut d'un bonheur intime pour lequel j'étais fait, mais auquel j'ai dû renoncer depuis longtemps, j'aurai du moins la triste tranquillité de l'isolement, dès lors complet pour moi. Mes amis ont trouvé, en général, trop onéreuse la pension annuelle de trois mille francs que je me suis ainsi imposée volontairement ; mais, quelque élevée qu'elle puisse sembler à raison de mes ressources actuelles, elle ne l'est pas trop pour les divers besoins d'une femme dont la haute valeur ne doit pas matériellement souffrir des torts de son caractère et dé son éducation» quelque graves qu'ils puissent être. De l'humeur dont je vous crois, vous trouverez sans doute,, comme moi, que d'ailleurs ce n'est pas trop acheter la paix. Quoique né pauvre, j'ai toujours regardé comme un très-grand avantage la facultéprogressive de transformer en simples charges pécuniaires les divers embarras sociaux. Quoi qu'il en soit, vous voyez maintenant que ce n'est point sans une douloureuse expérimentation personnelle que j'ai si souvent caractérisé la funeste réaction de l'anarchie actuelle sur la dissolution croissante des liens domestiques, encore

lOk DEUXIÈME PARTIE.

exclusivement placés SOUS l'impuissante protection des convictions théologiques ou métaphysiques. Cette séparation, dès longtemps préméditée, et même au fond indispensable, m'a été d'abord annoncée brusquement, au mois de juin, au milieu de la principale élaborsAion de mes conclusions philosophiques; telle est la principale source des entraves morales dont je vous ai parlé alors. Sentant le danger d*une telle crise en un tel moment, j'ai exigé et obtenu que l'accomplissement en fût différé jusqu'au commencement d'août, ce qui m'a permis de terminer entièrement mon ouvrage dans le temps strict que me laissaient mes devoirs professionnels. Consommée depuis le 5 de ce mois, cette séparation, qui me fera mieux goûter la diversion de mon prochain voyage, me semble de plus en plus avantageuse k mon sort ultérieur, en dissipant l'oppression et l'inquiétude presque continues sous lesquelles me tenaient jusqu'alors l'attente ou l'impression de quelque nouvelle lutte conjugale. Il est seulement bien regrettable que les besoins d'affection que j'éprouve si vivement soient chez moi si peu satisfaits, sans que cependant je croie l'avoir mériié par aucune faute grave, autre que celle d'avoir épousé une femme dépourvue d'affection à mon égard. Telle est la confidence personnelle à laquelle je faisais récemment allusion et qu'un événement précipité, que tout annonce devoir déterminer un changement durable en vertu de sa profonde opportunité, m'a conduit à ébaucher ici, avant notre entrevue directe, où, si le cas vous intéresse suffisamment, je pourrai compléter cette sommaire indication par les développements qu'une lettre ne comporte guère.

« Afin de vous mieux signaler l'ensemble de ma situation personnelle, je dois également vous indiquer le chagrin exceptionnel avec lequel je me trouverai cette année terminer, pour la quatrième fois consécutive, quoique ce soit le sort qui en décide, ma tournée obligatoire dans la ville

même où je suis né, où j'ai demeuré sans cesse jusqu'à l'âge de seize ans, et où restent encore mon père et ma sœur ^ .... En résumé, me voilà depuis cinq ans, malgré beaucoup de longanimité, et trop peut-être, forcé de passer quelques jours dans ma ville natale, sans y revoir mon père. Aucune tentative n'a été faite, de la part de ma famille, pour changer cette déplorable situation.... Vous voyez ainsi, mon cher monsieur Mill, que ce n'est pas sans d'intimes eipériences personnelles que j'ai tant proclamé la tendance moderne des croyances religieuses à déterminer, depuis deux ou trois siècles, contrairement à leur vaine prétention nominale, des discordances nationales, civiles et domestiques (Lettre à M, J, St. Millj Paris, 24 août 1842). >

M. Comte, dont le revenu s'élevait alors à une dizaine de mille francs au plus, fit à sa femme une pension annuelle de 3000 fr. On peut voir, dans ce fragment d'une lettre à M. Mill, le témoignage que là-dessus il se rend à lui-même : « Je suis heureux d'apprendre que, contrairement au plus grand nombre de mes amis, vous avez apprécié essentiellement comme moi ma conduite au sujet des arrangements pécuniaires nécessités par cette séparation, et que je persiste de plus en plus, après avoir eu le temps d'y réfléchir de sang-froid, à ne pas trouver exagérés, quoique ma situation actuelle puisse les faire paraître onéreux. N'y eussé-je gagné que de préserver de toute altération la générosité de mon caractère, je croirais avoir pris ainsi une mesure très-avantageuse, et je suis bien aise d'être, sous cet aspect secondaire, pleinement compris

1. Les projets d'interdiction (voy. p. 118) dont il avait failli être victime avaient toujours laissé du malaise dans l'esprit de M. Comte. Quand ses tournées d'examinateur le conduisiren^à Montpellier, sa femme lui suggéra (voy. p. 138) le moyen de voir son père et déloger chez lui. Mais, l'année suivante, son père rompit; voyez ce qu'il en dit, p. 481.

d'une Âme aussi élevée que la vôtre. TanI de gens, même . distingués, qui prennent un soin minutieux de leur personne physique, sont si disposés à négliger tout ce qui peut maintenir ou augmenter leur valeur morale, que je suis heureux d'être ainsi conduit, autant par ma nature que par mes principes, à ménager scrupuleusement, dans la vie active, les germes de grandeur que mon organisation contenait, et qui constituent, à tous égards, la plo' précieuse portion de mon être ; aucun homme sensé ne devrait certes me taxer, à ce titre , d'imprudent calcul. Or, quoique ma principale récx)mpense doive être, h cet égard, en moi-même, je me sens heureux de pouvoir ainsi me corroborer de votre pleine approbation contre des sollicitudes mesquines ou superficielles.... (Lettre à M.MiU. Paris» 30 septembre 1842). »

Cette pension de 3000 fr. fut payée avec ponctualité jusqu'en 1844; alors il la réduisit à 2000, taux qui ne varia plus.

Dan^ la lettre à M. Mill, du 24 août 1842, tout en se plaignant en termes violents de sa femme, M. Comte la dit douée d'une rare élévation à la fois intellectuelle et morale, et parle de sa haute valeur. C'est dans cet esprit que, même après la séparation, pendant les premières années dumoîns, il continua à s'intéresser à ce qui la touchait; j'en ai la preuve dans cette lettre qui m'a été écrite par H. le docteur Poville :

« Monsieur,

« Voici les renseignements que vous m*avez demandés. Dans le cours de Tannée 1844, deux ans après la séparation de M. A. Comte et de sa femme, Mme Comte devint malade. M. Comte vit M. de Blainville pour le prier de lui indiquer un médecin auquel il pût confier la santé de Mme Comte. Je fus désigné par M. de Blainville.

« M. Comte vint aussitôt chez moi pour me faire part de la situation de sa femme et me demander de lui donner des soins. Il me parla d'elle avec Texpression d*une haute estime pour les qualités essentielles qu'il lui reconnaissait; il ne me laissa pas ignorer d'ailleurs qu'il existait, entre sa femme et lui, des incompatibilités de caractère si prononcées, qu'une séparation était devenue nécessaire.

« Cette mesure ne diminuait pas sa sollicitude pour Mme Comte ; il me la recommanda de la manière la plus vive. C'est ainsi, monsieur, que je suis devenu le médecin de Mme Auguste Comte. Je l'ai constamment vue préoccupée du sort de son mari, soucieuse de son bien-^tre, qu'elle ne pouvait plus assurer par ses soins.

« Elle craignait qu'il ne devint malade, que la maladie ne lui laissât plus les ressources qu'il se procurait par son travail. Sous l'influence de cette crainte, elle se réduisait au plus strict nécessaire et parvenait à réaliser quelques économies. Je fus instruit de ce fait par Mme Comte, un jour que je rengageais dans l'intérêt de sa santé, toujours précaire, à se faire aider davantage qu'elle n'avait l'habitude de le &ire.

< M. deBlainville, que je voyais souvent, ne manquait jamais de me demander des nouvelles de Mme Comte, qu'il visitait de temps en temps, mais beaucoup moins souvent que je ne le faisais en ma qualité de médecin d'une personne presque toujours malade. J'appris à M. de Blaiuville, qui connaissait les sentiments de MmeComte pour son mari, les sacrifices qu'elle s'imposait en vue de lui venir en aide. M. de Blainville crut bien faire en disant à M. Comte ce qu'il avait appris de moi.

« Des économies que sa femme s'était imposées, M. Comte tira cette conclusion que la pension qu'il avait faite à sa femme jusque-là était trop forte, puisqu'elle permettait des économies; la pension ifut réduite.

«Je n'ajouterai rien, monsieur, à ces quelques faits; vous connaissez mieux que moi ce que sont devenues par la suite les dispositions de M. Auguste Comte à l'égard de sa femme. {PariSy 17 mai 1861.) »

De cet intérêt, j'ai encore la preuve dans la correspondance que M. Comte, après la séparation, entretint avec sa femme» Elle est très-volumineuse; Mme Comte lui avait demandé, en raison des anciens sentiments et des anciens souvenirs, qu'il lui écrivît d'une manière régulière. M. Comte promit de le faire une fois tous les mois ; mais il dépassa de beaucoup le nombre qu'il avait fixé. On s'en convaincra par ce relevé, année par année, des lettres écrites : en 1842, six mois, 18; en 1843; 28; en 1844, 24; en 1845, 4; en 1846, 3; en 1847, 2; en 1848, aucune; en 1849, 2 ; en 1850, 26; depuis, aucune.

Dans les trois premières années, les lettres, comme on voit, sont nombreuses, et M. Comte cause avec confiance et effusion; j'en ai cité plusieurs dans différents chapitres. En 1845, alors que M. Comte eut conçu sa passion pour Mme de Vaux, cette correspondance se réduisît à quatre lettres. Elle reprit de l'activité en 1850 à cause du cours du Palais-Royal que Mme Comte suivit, et pour lequel elle obtint de M. le ministre Bineau la continuation de l'octroi d'une salle ; mais ce ne fut qu'un accident, et elle cessa tout à fait.

C'est le plan invariable de cet ouvrage de faire connaître les incidents de la vie de M. Comte par M. Comte luimême ; je le continue donc ici pour le mode de relations qui s'établit entre M. Comte et sa femme après la séparation. Il serait interminable de donner les lettres entières; je me contente donc de prendre, dans le dépouillement que j'ai fait des lettres que possède Mme Comte, des extraits importants et caractéristiques; du reste, ces extraits sont textuels.

Au mois de janvier 1843, Mme Comte ayant assisté à la première séance du cours d'astronomie, M. Comte lui en témoigne sa satisfaction; il est fort aise aussi qu'elle ait goûté son discours d'ouverture. (Lettre du 2k janvier 1843.)

Dans ce temps, M. Comte reçut de sa sœur une lettre qui lui parlait vaguement des dispositions testamentaires faites par son père ; il envoya cette lettre à Mme Comte, qui, à la vue d'une écriture lui rappelant l'année 1826, ressentit de la peine. Là-dessus, M. Comte exprime son regret du chagrin qu'il a causé, chagrin qu'il conçoit d'après les antécédents. Il a été profondément blessé du silence gardé en cette lettre sur les indignités commises dans le temps à l'égard de sa femme, et particulièrement sur l'inconvenance qui fut, il y a cin(| ans, la cause de la dernière rupture. Jamais il ne permettra, quoi qu'il arrive, qu'on abuse contre Mme'Comte delà séparation intervenue. Il est indécis sur ce qu'il fera; il penche à regarder la lettre comme non avenue, et comme si elle avait été brûlée; et elle l'aurait été en effet, ce qui est arrivé même à des lettres de sa mère, si elle ne lui était pas parvenue par surprise. Le seul -motif d'accueillir une telle ouverture serait la pensée de son vieux père ; envers sa mère elle-même, il n'a jamais eu que des regrets et non des remords. Son intention est, s'il retourne à Montpellier, de voir son père sans loger chez lui. II charge M. Gaptier (un ami commun) de transmettre à sa famille la résolution de ne pas répondre et de lui faire connaître les généreuses instances faites par sa femme, soit aujourd'hui, soit auparavant, pour pousser M. Comte à une réconciliation. (Lettre du 20 avril 1843.)

Peu de jours après, il exprima les même sentiments. Il constata qu'il n'a jamais été fait à Mme Comte la moindre réparation. La lettre n'a été écrite que parce qu'on a cru que la séparation dispenserait des réparations. Il ne souffrira jamais, de la part de sa famille, la moindre insinuation

510 DEUXlÈlfE PARTIE.

contre sa femme. Son refus de répondre vient de lui , et a été décidé malgré les généreuses représentations de Mme Comte. D*un autre côté, il déclare à Mme Comte, qui lui avait écrit pour demander un rapprochement, qu'il ne consentira à aucun rapprochement; mais, quoi que Tavepir puisse amener, rien ne pourra le pousser k oublier les preuves irrécusables d'un sincère et actif dévouement que Mme Comte lui a données. {Lettre du 25 avrU 1843.)

Dans une lettre où il était surtout question des menaces qui commençaient à s'élever au suyet de sa place d'examinateur, M. Comte continue à refuser les entrevues que sa femme continue à demander; suivant lui, l'ensemble de la conduite de sa femme à son égard a été mauvais, sauf quelques transports d'un véritable dévouement en certains cas critiques. {Uttredu l^'juin 1843.)

Le lendemain, M. Comte regrette la peine que sa lettre a causée. Sa résolution de ne pas voir sa femme ne prouve pas, comme elle le craint, un défaut complet d'affection envers elle. Ce qui le montre, c'est qu'il lui a soigneusement caché les inquiétudes quUi a ressenties au sujet de sa place • Le vrai motif de sa conduite dans l'affaire relative à la lettre de sa soeur est la conduite tenue autrefois à l'égard de Mme Comte, sans qu'il y ait jamais eu réparation . Mme Comte mourût-elle avant iui> cela le déterminerait à repousser encore plus énergiquement toute idée de rapprochement envers ceux qui l'ont ainsi traitée. La perte du bonheur domestique entre M. et Mme Comte a certainement beaucoup dépendu de ces procédés. S'il déviait y avoir une réconciliation, les griefs envers Mme Comte passeraient avant les griefs envers M. Comte. Il engage Mme Comte à ne pas persister dans la résolution désespérée de ne pas lui écrire; et, dût-elle y persister, il continuera, lui, à écrire. Il lui conseille de consulter M. de filainville

SfiPAHATION. 51 1

sur l*inopportuDité du silence dont elle a parlé. {Lettre du 2 juin 1843.)

Mme Comte, apprenant que M. Comte n*a pas fait son excursion au Havre faute d'avoir reçu à temps ses frais de route, avait porte aussitôt de l'argent à M. Lenoir ^ M. Comte l'en remercie vivement; mais il ne veut partir qu'avec Fargent du ministère, aiin de ne pas créer un mauvais pré^ cèdent, et il renonce ainsi à sa seule distraction. {Lettre du Z septembre 1843.)

La tournée des examens conduisit M. Comte à Montpellier. Là sa sœur a fait une tentative de réconciliation par l'intermédiaire d'un ami (M. Pouzin), qu'à son tour M. Comte a chargé de déclarer que les torts les plus anciens et les plus graves étaient envers sa femme; que la séparation actuelle ne faisait que rendre une réparation plus nécessaire; que, sans rien formuler sur cette réparation, Mme Comte peut se rendre à Montpellier sur une invitation de la famille; que, sans cela, il ne pouvait entendre à rien, et qu'il était même révolté des démarches qu'on âiisait II lyoute que, le matin de son départ , sa sœur est entrée à l'improviste dans sa chambre, et qu'ainsi poussé à bout, il lui a répété sommairement ce qu'il avait chargé Tami commun de dire; l'entrevue n'a duré que cinq minutes . {Lettre du SI octobre 1843.)

Mme Comte étant revenue sur la question des entrevues, M. Comte, signiiiant qu'il ne consentira plus à en parler quoi qu'écrive Mme Comte, siguilie aussi qu'il sera toujours aussi opposé qu'il l'est aujourd'hui à tout projet de ce genre. Que ce soit sa faute à lui ou celle de Mme Comte, une longue expérience a trop prouvé l'impossibilité de se convenir et môme de s'entendre sufdsamment. Si Mme Comte est convaincue des torts de son mari, il est

1. Ancien directeur de T Athénée, ami intiaie de M. Comte et de Mme Comte.

convaincu qu'elle a manqué à ses devoirs envers lai en le quiltant. {Lettre du 20 novembre 1843.)

M. Comte remercie sa femme d'une lettre qu'elle lui a écrite au sujet du Discours sur Vesprit positif. Dans cette lettre Mme Comte disait : louer, c'est juger ; et elle avait demandé, son ignorance lui interdisant peut-être de louer son mari sur de telles matières , qu'il la brûlât ; mais M. Comte en est trop satisfait pour ne pas la conserver. {Lettre du 12 mars 1844.)

Mme Comte, ayant éprouvé un grave accident le 1 8 octobre 1846, et étant fort malade, en informa son mari, regrettant, à cause de son état, le retard qu'éprouvait l'envoi de sa. pension (elle n'avait pas encore reçu le dernier trimestre de 1846). M. Comte s'irrite de cette demande; il ne pense pas que Mme Comte puisse craindre aucune négligence de sa part; il ajoute que Mme Comte a dû faire des économies capables de lui faire supporter quelques retards. Dans un long post-scriptum, il annonce sa liaison avec Mme de Vaux ; il s'étend longuement sur le bonheur que cette liaison lui a fait goûter; il raconte la mort de cette dame, qui a reçu l'extrême-onction et qui est devenue son éternelle collègue et sa véritable épouse ; il lui voue un culte intérieur et extérieur, et c'est l'ascendant de cette dame qui a réagi sur l'ensemble de la nouvelle élaboration philosophique. Devant faire une dédicace publique à cette dame , il croit nécessaire d'en informer Mme Comte et regarde cette déclaration comme indispensable au repos de tous deux. {Lettre du 10 janvier 1847.) Mme Comte, surprise autant que peinée de cette communication et de cette annonce de dédicace, ne répondit rien au post-scriptum. M. Comte en fut irrité, ne comprenant pas que sa femme ne pouvait se prêter à de pareilles confidences.

M. Comte écrivit à Mme Comte pour lui exprimer le chagrin que lui cause son état de maladie, et lui dire qu'il

s'intéressera toujours de loin à ce qui la concerne; déclarant d'ailleurs que toutes les relations habituelles, même par écrit, sont devenues impossibles. {Lettre du 5 jan-' vier 1850,)

Mme Comte, yu la gène de son mari, lui ayant offert de s'imposer une diminution de pension, M. Comte l'en remercie; il espère qu'aucune réduction ne sera nécessaire, et même, s'il le peut, il rétablira le taur primitif. (Lettre du 19 Jlfowc, 62, 1850.)

M. Comte, Insistant encore sur l'irrévocabilité de la séparation, dit qu'à une dame de l'esprit et du caractère de Mme Comte, la vie publique, sur laquelle lui et elle peuvent désormais concorder, doit offrir un assez vaste domaine. Comme exemple, il lui envoie la copie de ses deux lettres. Tune à M. Bineau, ministre des travaux publics, l'autre à M. Vieillard^ {Lettre du 12 Aristote, 62, 1850.)

M. Comte, s'étant livré à quelques critiques peu convenables pour la forme dans une des leçons de son cours du Palais-Royal, remercie Mme Comte des observations qu'elle lui fait. {Lettre du 24 César, 62, 1850.)

Tel est l'aperçu sommaire de cette correspondance. En regard il est juste de mettre très-brièvement quelques dires de Mme Comte. M. Comte dit toujours qu'il a été quitté volontairement ; à quoi sa femme répondait : « Je n'étais plus depuis longtemps traitée comme je devais l'être : le jour où vous le reconnaîtriez serait un beau jour pour moi. »

Mme Comte désirait, comme on l'a vu, des entrevues; et, à chaque fois, M. Comte paraissait craindre qu'elle ne voulût rentrer malgré lui. Bannissez cette crainte, lui écrivait Mme Comte ; je ne perds ni le désir ni l'espoir d'une réunion ; mais, pour qu'elle eût lieu, il faudrait que vous

1 . Il s*agit d'une salle du Palais-Royal qu*oa venait de lui retirer. Cet incident est raconté dans le chapitre k* de la troisième partie.

514 DEUXlftMB PARTIE.

sentissiez que je n*ai pas été traitée comme je le méritais : vous yoyex donc bien que l'initiative doit Tenir de tous.

Quand M. Comte fut malade en 1844, sa femme lui fit offrir ses soins par l'entremise de M. de Blainville. M. Comte se mit en colère ; alors M. de filainyiile lui dit que MAe Comte remplissait un devoir; qu'il pouvait reftiser, mais qu'il n'avait pas le droit de se fïcher.

Pendant tout le cours de la vie commune, beaucoup de lettres ont été écrites par M. Comte sur les mérites et les démérites de Mme Comte. Au moindre nuage dans le ménage , il prenait la plume, et s'épanchait dans le swn (Pun ami (trait de caractère qui ne plaisait guère à sa femme), disant qu'il a épousé une femme d'une grande valeur, mais qui ne l'aime pas et ne l'a jamais aimé. Ces griefs généraux sont ceux qu'on trouve dans toute cette correspondance avec sa femme, et on ne trouve rien au delà.

Les affaires d'argent furent toujours traitées de part et d'autre avec la délicatesse qu'elles comportent. M. Comte paya la pension avec satisfaction^ regretta qu'elle fût réduite, espéra de la reporter à son taux primitif. De son côté, Mme Comte offrit de subir toutes les réductions que les circonstances exigeraient. Une seule fois , il y eut un conflit. Mme Comte, ayant appris que M. Comte avait en plus un domestique, demanda une augmentation de quatre cents francs. M. Comte refusa. Avant cela, Mme Comte l'avait toujours mis à son aise quant au taux de la pension.

Dans tout ce qui précède^ laissant parler tantôt M. Comte, tantôt Mme Comte, je ne suis pas intervenu, ni n'interviendrai, sauf en un point : c'est pour témoigner que j'ai toujours vu Mme<i0mte soucieuse de la gloire de son mari et du succès de son œuvre. Pour cet intérêt, elle oubliait tout, séparation et le reste. Môme depuis sa mort, alors

qu^elle n*a plus eu rien à attendre de lui, loin de se refroidir , son zèle s'est accru , et le soin de cette gloire et de cette œuvre est devenu sa continuelle pensée.

Il faut que j'en donne au moins un témoignage. Je choisis, entre plusieurs, celui-ci : M. Erdan, auteur d'un livre sur les Mystiques français^ se proposait, outre la critique du système , d'attaquer la personne même de M. Comte et de faire intervenir sa femme dans cette attaque. Mme Comte le sut et prévint une telle attaque par la lettre qu'elle écrivit à M. Erdan et que je transcris :

« Monsieur»

« S'il s'agissait d'un intérêt moins grave à mes yeux, je ne prendrais pas avantage, soyez-en sûr, de ia politesse bienveillante que vous m'avez toujours témoignée dans nos rencontres chez M. Fauvety, pour me mêler en quoi que ce soit de vos travaur. Mais maintenant , de flatteuse qu'elle était, elle me devient utile , puisqu'elle me permet de m'adresser à vous directeiqent, vous priant de m'épar* gner un coup qui me serait bien rude. Rien ne me serait plus pénible, et peut-être rien ne serait plus funeste à M. Comte que si j'étais nommée dans un ouvrage où il est attaqué, que si l'on faisait intervenir. mon nom dans les reproches qu'on lui adresse.

« L'ombre et le silence conviennent par-dessus tout à mon caractère, à mes habitudes, et, vous le sentirez sans peine, à ma position.

< Il y a aujourd'hui trente ans que je suis devenue la femme de M. Comte; depuis trente ans, je vis de son travail, travail souvent bien pénible; vous comprendrez donc aussi, je n'en doute pas, que je fuie comme une espèce d'ingratitude et de trahison toute hostilité directe ou indirecte contre lui. Mais ce que vous ne pouvez ni sentir ni comprendre comme moi, c'est la nature irritable de

M. Comte, surtout en ce qui regarde sa femme; vous, monsieur y vous n'en avez rien à craindre; mais moi je le crains pour moi et peut-être encore plus pour lui. Là est le nœud délicat et sensible; en dehors de sa femme, il supportera vos attaques; si sa femme y est mêlée, elles le pousseront à des extrémités dangereuses pour lui , et par suite pour moi. Tenez-vous pour assuré de ce que je dis, et n'usez pas , je vous prie, de la connaissance que vous ont donnée de moi nos rencontres chez M. Fauvety. Passez mon nom sous silence; vous êtes trop généreux pour donner lieu , même involontairement , entre [non mari et moi, à des débats que vous ne pourriez ni conjurer, ni adoucir.

< Ce qui précède est une demande sérieuse, précise, et à laquelle vous ferez droit, puisqu'il s'agit d'une femme isolée et qui ne vous est pas inconnue. Ce qui suit est entièrement soumis à votre bonne grâce. Pourquoi, en portant des coups à la doctrine , ce qui est le droit de la critique, en porter aussi à l'homme dont les mérites ou les démérites n'influent en rien sur la vérité ou Terreur des idées?

< Pourquoi ne pas faire de réserve en faveur des services qu'il a rendus T Croyez-moi, monsieur, l'impression qu'il a faite en Franceet hors de France est trop profonde pour qu'il n'y ait lieu qu'à railleries sur lui.

« Votre livre aura du succès, je n'en doute pas. Mais ce succès ne sera que de meilleur aloi si, au milieu des vivacités d'une polémique que je n'ai pas l'intention de juger, on sent la considération pour un homme de génie qui se trompe peut-être , mais qui ne s'est pas toiiyours trompé.

< J'ai l'honneur , etc. »

2k mars 1855.

GHÂPIT&E PREMIER.

Préambule.

Le but de ce préambule est, la philosophie positive étant fondée, d'examiner ce qu'il en faut faire. Mais auparavaut je donnerai, selon l'usage suivi en ce volume, un aperçu de ce qui forme le contexte de la troisième partie de la Vie d* Auguste Comte.

La portion purement biographique comprend rétablissement de la Société positiviste, la souscription qui remplace pour M. Comte ses places perdues, le cours fait au Palais- Royal, des remarques sur le discours prononcé aux funérailles de M. de Blain ville, quelques lettres, et le récit de la dernière maladie et de ce qui s'ensuivit immédiatement.

La portion purement philosophique est exclusivement remplie par un fait d'une extrême gravité qui survient dans la manière de philosopher de M. Comte. De la méthode objective, sur laquelle est fondé tout l'édifice de la philosc^hie positive, il passe à la méthode subjective, qui lui inspire la Politique positive et k Synthèse subjective. La légitimité de ce passage et quelques-unes des conséquences

qu'il a eues sont discutées avec tout le soin que le si;yet mérite et exige.

Enfin, comme, dans la première partie, la naissance de la philosophie positive est retracée avec les origines qu'elle a dans la dernière moitié du dix-huitième siècle et avec les difficultés et les traverses qui en assaillirent Fauteur; comme» dans la seconde, l'homme et l'œuvre sont à leur plus haut point, et que le terme suprême d'une si entière vocation a été atteint ; comme, dans la troisième, le système subit une profonde modiûcation logique dont je conteste la justesse au nom de la méthode et des principes, un dernier chapitre est constitué par une CondiArion qui embrasse l'ensemble de mon travail et en explique la nécessité. Si M. Comte n'eût pas échangé la méthodeobjective pour la subjective, la tâche que j'ai entreprise eût été et plus facile et moins pressante. Mais, quand le moment vint de discuter la question de savoir s'il y a vraiment liaison de principe à conséquence entre la première conception de M. Comte et la seconde, entre le système de philosophie positive et le système de politique positive (discus.^ion instituée ici pour la première fois), alors je ne pus m'empécher de confesser que cette méthode subjective trouble tout. C'est un moment vraiment critique et dont je n'ai pas ignoré le danger; car il semble, ou que, ingrat et téméraire, je viens contredire et diminuer le maître dont jai reçu les enseignements, ou que, inconséquent, je fournis des armes à l'ennemi qui fait la guerre aux idéea positives. 11 m'a donc fallu, je ne crains pas de le dire ici, du dévouement à l'œuvre et à l'homme pour entreprendre et mener à terme une besogne si glissante, et qui, tout en exigeant la plus forte contention philosophique, exigeait en même temps la plus grande délicatesse morale. Heureusement, c'est toiyours avec M. Comte que je combats M. Comte, avec la méthode créée par lui que je si-

PRâAMBULB. 519

goale les erreurs contre la méthode. De la sorte, j'ai passé entre les deux écueils; et la critique ainsi conduite se trouve être à la fois un hommage continu à l'auteur et une consécration de la doctrine fondamentale. Là est la sanction de tout rouvrage, et cette sanction fait l'objet de la Conclusion.

Ayant rappelé sommairement ce que contient la troisième partie, je reviens au sujet propre de ce préambule. Ici je prie le lecteur de se représenter ce que je lui ai exposé sous le nom de philosophie positive : c'est à la fois un système qui comprend tout ce qu'on sait sur le monde, sur l'homme et sur les sociétés, et une méthode générale renfermant en soi toutes les voies par où l'on a appris les choses.

Ce qui est au delà, soit, matériellement, le fond de l'espace sans borne, soit, intellectuellement, l'enchaînement des causes sans terme, est absolument inaccessible à l'esprit humain. Mais inaccessible ne veut pas dire nul ou non existant. L'immensité tant matérielle qu'intellectuelle tient par un lien étroit à nos connaissances et devient par cette alliance une idée positive et du même ordre ; je veux dire que, en les touchant et en les bordant, cette immensité apparaît sous son double caractère, la réalité et l'inaccessibilité. C'est un océan qui vient battre notre rive, et pour lequel nous n'avons ni barque ni voile, mais dont la claire vision est aussi salutaire que formidable.

Voilà doQc sous nos yeux, sous notre main, le savoir humain dans sa totalité, dans sa structure, dans son rapport nécessaire avec ce qui est borné et avec ce qui est sans borne. Maintenant qui ne voit la conclusion que je veux tirer? Qui ne comprend que ce savoir, ainsi placé au nœud de toutes les choses, n'est point une idole inutile et muette ni un objet d'oiseuse spéculation ? Non, ce qui est vrai pour les parties n'est pas moins vrai pour le tout ; et, de même que, aujourd'hui et de plus en plus, les sciences particulières qui le composent gouvernent directement ou indirec-

tement tout ce qui se fait de relatif à leur domaine, de même le savoir total ou philosophie positive prend l'ascendant sur la direction du système des idées, des opinions et des mœurs. Il faut que la conduite humaine (et par ce mot j'entends aussi bien celle des sociétés que celle des individus) se conforme à la réalité du monde et aux conditions de l'existence. Distinguer le possible de l'impossible est la plus salutaire notion que nous puissions conquérir, soit pour ne pas perdre nos forces, soit pour développer notre nature. On a peut-être trouvé vague le mot de rénovation que j'ai employé quelquefois ; ici je le précise. Les sociétés ontété constituées d'abord, sans qu'il en pût être autrement, sur des conceptions qui n*étaient exactes ni quant à Tordre du monde ni quant à l'ordre de l'évolution humaine. Les malaises et les perturbations se sont fait sentir à chaque fois qu'il a fallu modifier ces conceptions pour les accommoder à une plus exacte approiûmation de la réalité. Enâo, quand la connaisance du monde et celle de l'évolution sociale rétrécissent la place laissée aux anciennes opinions, alors l'ébranlement est grand et le remplacement des choses anciennes est actif. C'est cette tendance vers un but social déterminé par l'ensemble du savoir que je nomme rénovation.

Ici ressort dans tout son jour la démonstration de ce que M. Comte a tant répété depuis le début de ses travaux, c'est que la rénovation ne peut se faire sans l'établissement d'une doctrine qui embrasse tout le savoir. Les conceptions d'un ordre social tentées avant ce guide ou tentées sans ce guide avortent, soit qu'elles rétrogradent insciemment vers le passé, soit qu'elles viennent se briser contre des obstacles naturels qu'elles ne connaissent pas.

Quand je mets en avant la puissance du savoir et la force de la raison, je parle non de la raison pure des métaphysiciens, mais de la raison expérimentale des savants ; je ne

voudrais pas qu'on s'y méprit. L'une me semble stérile et dangereuse, l'autre féconde et bienfaisante. Celle-ci reconnaît qu'elle n'est qu'un outil de recherche et qu'il s'agit toujours uniquement de constater ce qui est et de s'y conformer. C'est cette abnégation qui fait sa grandeur. Elle ne s'admire point, mais elle admire ces faits et ces lois qui la dominent à mesure qu'elle les découvre. En effet, telle est sa nature qu'elle se soumet sans réserve, avec autant de fermeté que de révérence, à la vérité. Et c'est ainsi que la science s'édifie et que la morale s'améliore.

Une doctrine qui connaît ce qu'il est donné de connaître de l'univers et de l'homme, qui détermine les rapports de l'homme avec l'univers, qui dirige le développement des sociétés et qui coordonne l'éducation, a toute sorte de ressemblances, de points de contact avec une religion. Il faut pousser plus loin cet examen et voir quelle a été en ce sens la marche des idées de M. Comte.

D'abord cette ressemblance seule se présenta à son esprit. Dans les derniers chapitres qui terminent son grand livre de la Philosophie positive, il établit la distinction entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, considère la création d'un nouveau pouvoir spirituel éman^ des conditions po»tives du monde et de l'humanité, et charge ce nouveau pouvoir spirituel de l'éducation. En preuve, je cite, entre autres ce passage : < L'organisation fondamentale et ensuite l'application journalière d'un système universel d'éducation positive, non-seulement intellectuelle, mais aussi et surtout morale, constituera l'attribution caractéristique du pouvoir spirituel moderne, dont une telle élaboration graduelle pourra seule développer convenablement le génie propre et l'ascendant social. C'est principalement pour servir de base générale à un tel système que devra être préalablement coordonnée la philosophie positive propre-

ment dite, dont j'ai osé, le premier» concevoir et ébaucher le véritable ensemble.... Si, d*une part, l'éducation mo-* derne, jusqu'ici vague et flottante comme la sociabilité correspondante, ne saurait être vraiment oonstiiuée sans un pareil fondement philosophique, il n*est pas moins certain, en sens inverse, que, saos une grande destination, cette coordination préliminaire n'aurait point un caractère assez nettement déterminé pour contenir sufiOsamment les divagations dispersives propres à la science actuelle. Afin que cette salutaire conneiité conserve toute l'énergie con-* venable, en un temps où Tesprit d'ensemble est encore ai rare et où les conditions en sont si peu comprises, il im* portera même de ne jamais oublier que ce système d*éducation positive est nécessairement destiné à l'usage direct et continu non d'aucune classe exclusive, quelque vaste qu'on la suppose, mais de l'entière universalité des populations, dans toute l'étendue de la république européenne. C'est au catholicisme que l'humanité a dû, au moyen àge^ le premier établissement d'une éducation vraiment universelle, qui, quelque imparfaite qu'en dût être l'ébauche, présentait déjà, malgré d'inévitables diversités de degrés^ un fond essentiellement homogène, toujours commun aux moindres et aux plus éminents chrétiens ; il serait doaa étrange, à tous égards, de concevoir une institution moins générale pour une civilisation plus avancée {Phil&sephie pcH sUivôy t. VI, p. 544). » £t un peu plus loin, page 551 : «Uette élaboration fondamentale de l'éducation positive sera principalement caractérisée par la systématisation finale de la morale humaine, qui, dès lors affranchie de toute conception théologique, reposera directement, d'une manière inébranlable, sur l'ensemble de la philospohie positive. > Dans les pages nombreuses qu'alors il consacra au pou* voir spirituel, il ne le dénomme jamais autrement que comme chargé de donner l'éducation et de présider à la

PRÉAMBULB. 5S3

morale, pas même lorsqu'il renvoie les développements sur ce sujet au traité de Politique positive qu'il se réserve. Il lui attribue le caractère spéculatif {Ibid.y t. YI, p. 549 et 561 ), non le caractère religieux; et le mot de religion n*est nulle part prononcé. C'est dans les années qui suivirent 1845 que son langage changea; il répudia hautement le mot de philosophie pour le transformer en celui de religion, et le pouvoir spirituel devint à ses yeux un véritable pouvoir religieux.

Ce changement a-l-il été légitime, et M. Comte était-il autorisé à substituer religieux à spéculatif? Visiblement , on aperçoit l'équivalence entre religion et philosophie positive ; mais équivalence n'est pas identité ; et là est le germe de dissemblances dans les effets futurs qui ne peut être négligée

Une religion dépend de la conception du monde telle que les hommes se le représentent suivant les âges de civilisation. Cette notion embrasse toutes les religions qui ont existé; car, soit qu'on se figure, avec les populations fétichiques, un dieu présent dans la fontaine, l'arbre ou la couleuvre; soit qu'on croie, avec les populations poly* théistes, que le ciel et la terre sont régis par d'innombrables divinités, qui ont chacune un département ; soit que l'on admette, avec ks populations zoroastriennes, deux principes, l'un bienfaisant, l'autre malfaisant, pour rendre compte du bien et du mal ; soit enfin qu'avec les populations monothéistes on adore un Dieu créateur de l'univers et dispensateur de toutes choses ; dans tous ces cas, qui sont des cas réels, le monde est conçu d'une certaine façon suivant laquelle les esprits se règlent, les mœurs se forment, les institutions se groupent.

1. Ceci n'est point une subtilité. En effet, religion entraîne l'existence d'un corps sacerdotal. Or, para» ceux qai admettent la méthode poeiti?e, piusieura pensent que ravenir social ne comporte pas un clergé.

DoDC^ selon moi, M. Comte a suivi une déduction légitime en investissant d'un rôle équivalent au rôle des religions la philosophie positive dont il est l'auteur, et que j'appellerai désormais conception positive du monde, pour en écarter ce que le terme de philosophie peut offrir de scolastique et de limité. Mais il ne s'est pas arrêté là, et, passant plus loin, il a voulu poser un être à longue durée, une personnalité collective à qui un culte pût s'adresser, et il a érigé, au milieu de la conception positive du monde, l'humanité comme le médiateur entre Tindividu et l'univers et comme l'objet de nos adorations. Dans le temps, je donnai mon assentiment à cette inauguration tentée par M. Comte; d'abord parce qu'alors je suivais M. Comte avec une confiance absolue et sans une suffisante indépendance ; ensuite parce que j'éprouvais en moi et voyais dans les autres, comme un sentiment aussi noble que réel, l'amour de ThumaDité. Aujourd'hui, je suis obligé non pas d'annuler, mais de modifier cet ancien assentiment ; et ce qui m'y oblige, c'est l'application régulière que depuis plusieurs années je fais de la méthode positive aux idées de M. Comte comme à toutes les autres. La conception du monde étant posée comme il vient d'être dit, rien n'autorise à y choisir pour l'adorer, soit l'humanité, soit toute autre fi^action du grand tout, soit le grand tout lui-même.

Mais la conception positive du monde n'en a pas besoin ; car elle est douée de deux grands caractères par lesquels, à l'ascendant intellectuel qui lui est propre tout d'abord, elle unit l'ascendant moral qui doit lui advenir : l'un est l'amour de l'humanité qu'elle trouve naissant dans les âmes; l'autre est le sentiment d\ine immensité où tout flotte, sentiment qu'elle trouve pénétrant aussi les âîiies de plus en plus,.

L'amour de l'humanité est né parmi les générations modernes et n'a pu naître que parmi elles. Il faut le distin-

guer de Tamour dès hommes, si noblement fondé parle christianisme et que nous recevons comme notre meilleur héritage. L'amour des hommes est cette charité qui les porte à se secourir les uns les autres et à se traiter en amis et en frères. L*amour de l'humanité, qui comprend en soi l'amour des hommes, est cet intérêt vif et puissant, bien qu'impersonnel, qui nous attache à son progrès, à ce qu'elle fut dans le passé, à ce qu'elle sera, dans Tavenir y qui nous donne une joie profonde quand cette grande cause prospère et une non moins profonde tristesse quand elle subit quelque revers, et qui nolis fait tant désirer de contribuer, pour si peu que ce soit, à cette œuvre reçue de nos aïeux, transmise à nos descendants.

Le sentiment d'une immensité où tout flotte s'est emparé graduellement des esprits depuis que l'astronomie a marqué cet infini d'une forme réelle, changeant le ciel en un espace sans borne peuplé de mondes sans "nombre. C'est lui qui depuis lors a donné le ton à l'âme humaine, a inspiré l'imagination et s'est fait jour dans ce que la poésie moderne a de plus éclatant.

La situation est nouvelle pour l'homme de se voir , dans l'immensité de l'espace, du temps et des causes, sans autres maîtres, sans autres garanties, sans autres forces que les lois mêmes qui régissent l'univers ; car elles sont pour lui ces trois choses : ses forces, ses garanties et ses maîtres. Rien n'élève plus l'âme que cette contemplation : par un concours qui ne s'était pas encore produit, elle excite dans l'esprit le besoin de comprendre et de se soumettre, de se résigner et d'agir. '

Tout ce qui s'est fait et se fait de grand et de bon dans l'ère moderne, a sa racine dans l'amour croissant de l'humanité et dans la croissante notion que l'homme prend de sa situation dans l'univers. C'est la preuve que l'application morale de la conception positive du monde n'est point une

illusion ; car cette application est déjà conunencée, en verta des tendances spontanées de la société. Là sont les^ indications réelles de ce que les philosophes ont à faire pour la développer ; là sont les points d'appui qu'il leur est nécessaire de prendre ; s'ils s'en écartent, ils ne tarderont pas à errer à l'aventure ; s'ils s'y conforment, ils rendront d'importants services. Mais aujourd'hui rien aulre ne peut être dit que de signaler la méthode et d'énoncer fortement que de puissantes attaches morales existent déjà entre la société moderne et la nouvelle doctrine : attaches qui seules montrent la voie à suivre et le progrès à faire. Peu à peu les événements sociaux, continuant ce qu'en réalité ils ont déjà commencé, dérouleront comment l'éducation, la morale et les institutions doivent se modifier pour recevoir l'empreinte de la conception positive du monde.

Page 1