‹ Auguste Comte et la philosophie positiveChapitre 44 sur 68 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Du tableau cérébral, ou modification apportée par M. Gomta au système phrfeologique de Gall.

Leis méthode priment tout. Je pourrais donc me contentef d'avoir montré dans le chapitre précédent que la méthode subjective doit rester en dehors de la philosophie positive. Mais comme il importe d*éclaircir la discussion par des exemples, je prends quelques questions qui m'ont paru propres à ce genre d'éclaircissements.

Au premier rang, je mets la question des facultés cérél.rales. M. Comte, en entreprenant, dans le premier volume de sa Politique positive, de donner une théorie des facultés cérébrales, a essayé de combler une lacune considérable qui était restée dans la philosophie positive après sa grande et première élaboration. Je n'ai pas la moindre intention de la lui reprocher; ne trouvant pas dans la science une théorie cérébrale qui satisfît aux exigences de la biologie et de la sociologie, il passa outre et laissa cette lacune à combler h ses successeurs. Tant qu'une théorie cérébrale n*est pas ébauchée, la sociologie demeure privée d'une at^ tache réelle et précise entre le cerveau individuel et le développement collectif. Pourtant M. Comte put la négliger; l'obstacle n'était pas absolu; et, entrant de plain-pied dans la sociologie, prenant l'histoire comme un fait empirique, Il y découvrit des lois et, partant, une théorie.

Il faut le louer grandement d'avoir songé, dès le début

de sa Politique positive^ à introduire la considération des facultés mentales. « Le premier résultat philosophique de ma rénovation finale, dîMI, consista, le 2 novembre 1846, dans le tableau cérébral placé ci-dessous, et d'où date le cours non interrompu de ma seconde carrière publique {Politique positive^ 1. 1, p. 679). » Ainsi, pour M. Comte, avoir trouvé une théorie cérébrale qu'il jugea satisfaisante, équivalut à une rénovation de ses idées et de sa carrière. Je pense de mon côté que celui qui la trouvera exercera une influence réelle sur la direction des études en philosophie positive. Mais, avant d'aller plus loin, J'avoue que la proposition que je viens de citer reste pour moi couverte d*un nuage. M. Comte Tapplique-t-il à la sociologie? Alors, comment se fait-il qu'il n'y ait pas signalé l'introduction de ce nouvel élément? L'applique-t-il exclusivement à la politique telle qu'il l'a construite? Alors comment ce nouvel élément importe-t-il à la politique, sans importer à la sociologie ? Je ferais de cela une objection essentielle, si je n'en avais une plus essentielle encore; c'est que le nouvel élément et la base qui le soutient sont également ruineux.

La découverte que M. Comte croit avoir fhite consiste seulement en une modification du système de Gall sur la distribution du cerveau en facultés. Quand je dis seulement^ je n'entends en aucune façon diminuer préjudiciellement le mérite de M. Comte; et, si la modification apportée par lui permet en effet d'employer la doctrine de Gall soit à la sociologie, soit à la politique, la découverte est grande et digne de tout l'intérêt que M. Comte y attacha. Je veux uniquement constater d'avance qu'elle est intimement liée à la conception de Gall, qu'elle n'a en soi aucune vertu de plus, et que. si la conception de Gall a fini par succomber devant la critique, elle entraîne inévitablement la conception secondaire dé M. Comte.

Ouand la doctrine dé Gall fit son apparition, elle excita

à la fois une vive sympathie et de vifs débats. En effet, elle se présentait avec deux idées qui, bien que connexes dans la pensée de Tauteur, ne Tétaient pas en réalité, et qui captivèrent Tattention. La première peut se résumer ainsi : les fonctions mentales (et sous ce mot il faut comprendre les instincts, les facultés affectives ou morales et les facultés intellectuelles) ne forment pas, comme on l'a cru longtemps, un domaine qui soit indépendant de la physiologie, et elles sont, comme toutes les autres actions de l'être vivant, attachées à un organe qui, ici, est le cerveau. Ceci passa rapidement dans la conscience scientifique, qui y était toute préparée; et aujourd'hui il est admis sans conteste, parmi les biologistes, que, pour pénétrer le mystère et étendre dans cette voie les notions positives, on doit étudier simultanément la fonction et l'organe dans la série des animaux, dans la série des âges, dans l'état de santé et dans l'état de maladie. La seconde idée est que ce qu'on nomme communément moral et intelligence se ramène précisément à un certain nombre de facultés irréductibles qui ont pour sièges autant d'organes ou parties distinctes dans le cerveau. C'est là ce qu'on nomme phrénologie. Je ne connais pas de meilleure appréciation de cette position prise par la doctrine que celle qu'en fit M. Comte en 1825, et le lecteur me saura gré de citer ce morceau essentiel : < Tous ceux, dit M. Comte, qui sont vraiment au niveau de leur siècle savent, par le fait, que les physiologistes considèrent aujourd'hui les phénomènes moraux absolument dans le même esprit que les autres phénomènes de l'animalité. Des travaux fort étendus ont été entrepris dans cette direction et se suivent avec ardeur depuis plus de vingt ans ; des conceptions positives, plus ou moins fécondes, ont pris naissance; des écoles se sont formées spontanément pour les développer et les propager; en un mot, tous les signes de l'activité humaine se sont

manifestés, à un degré non équivoque, par rapport à la physiologie morale. Il est inutile ici de prendre parti pour ou contre aucune des diverses opinions qui se disputent aujourd'hui l'empire, sur l'espèce, le nombre, l'étendue et l'influence réciproque des organes assignables aux différentes fonctions, soit intellectuelles, soit affectives. Sans doute, la science n'a pas encore trouve^ sous ce rapport^ ses bases définitives ; et il n'y a de solidement établi que quelques généralités insufiSsantes, quoique très-précieuses.... Dans les divergences qui ont lieu, la méthode positive est reconnue de part et d'autre, comme le seul instrument admissible; la formation d'une théorie physique, qui consiste ici dans la combinaison du point de vue anatomique avec le point de vue physiologique, est regardée dans toutes les opinions, comme le seul but raisonnable {Considérations philosophiques sur les sciences et les savants, dans la Politique positive, t. IV, p. 148). »

La division du cerveau en organes et de l'âme humaine en facultés correspondantes, ou de Tâme humaine en facultés et du cerveau en organes correspondants, était une hypothèse véritablement scientifique, c'est-à-dire, suivant la juste définition de M. Comte, de la nature de celles qui sont vérifiables par l'expérience. Elle fut donc soumise & une longue et laborieuse vérification, telle que la comportait une matière aussi délicate et aussi transcendante. Or, aujourd'hui que les agitations diverses sont tombées et que la calme expérience a passé au crible les assertions contradictoires, il demeure certain que l'hypothèse ne concorde pas avec les faits. Ni les comparaisons de l'homme avec les animaux ou des animaux entre eux, ni l'examen des têtes d'hommes célèbres par des penchants marqués ou par un génie exceptionnel, ni l'élude directe des têtes des suppliciés, ni la pathologie, c'est-à-dire les lésions infligées au cerveau par la maladie et par les accidents, ou, sur les

animam, par l'oxpérimeatation, m r^iénation mentale, rien if'a pu donner l'évidence aux organes et aux facultés tels que Gall ou ses disciples les ont établis dans ce qu*oa nomme la phrénologie, vainement remaniée bien des fols. Tel est le résultat, négatif sans doute , mais important, d'une vérification qui n'a pas duré moins de quarante ans. La phrénologie n'a pu maintenir, ni physiologiquement la division en facultés, ni anatomiquement la division en organes cérébraux ; et, tant qu'elle sera dans cet état, il est aussi inutile que dangereux de lui demander des instructions et de la prendre pour guide, soit directement dan^ les interprétations biologiques, soit encore bien davantage dans les interprétations sociologiques.

La conception de Gall a donc avorté dans son objet direct, puisqu'elle n'a pu être confirmée à po^ierion; mais elle n'a pas avorté en ses effets indirects, vu qu'elle a été le point de départ d'une nouvelle manière de considérer le cerveau et les facultés morales et mentales ; manière qui a posé le problème de la théorie cérébrale sur ses véritables bases et établi dans la science que c'est un problème, non de métaphysique, mais de biologie. En des matières si ardues et si complexes, bien poser la question est, en soi seul, un très-grand service. Je coipparerai volontiers la conception avortée de Gall sur le cerveau à la conception, avortée aussi, de Descartes sur les tourbillons. Cette célèbre hypothèse, acceptée avec enthousiasme par l'élite des contemporains et défendue opiniâtrement par eux et par leurs successeurs immédiats, a été réfutée, cela est vrai, par les événements consécutifs de la science, et il n'en reste plus que le souvenir; mais ce souvenir est celui d'un grand office provisoire et tel que Descarteç peut-être était seul capable de le fournir. En effet, par les tourbillons. Descartes arrachait la constitution du monde aux agents surnaturels, à la métaphysique» aux entités; posant le

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vérititble problème, il le résolvait hypothétiquement. Ce problème, qui était de montrer par quel mécanisme inhé-* rent au monde lui-même lea mouvements astronomiques se produisent, trouva pluatard sa solution, non plus hypothétique, mais réelle, dans la gravitation. Descartes ayait donc mis le doigt sur ce qu'il y avait à faire sans pouvoir le faire lui-même ; aussi , contrairement à ces oracles menteurs qui tenaient parole à l'oreille sans tenir parole à l'espérance, la conception de Descartes tint parole à Tespérancè scientifique sans tenir parole à l'oreille. Lagra^ vitation fit évanouir les tourbillons, mais conserva le prin«* cipe qui les avait suggérés, et expliqua le monde par le monde et le mouvement de la matière par les forces de la matière.

L'hypothèse de Gall s'éclaire encore quand on la met en regard de l'hypothèse de Broussais sur les fièvres. Au moment où ce réformateur d&s idées pathologiques intervint, on considérait les fièvres comme des maladies essen* tielles, ainsi qu'on disait, et comme des entités morbides dont les conditions de marche et de solution n'avaient rien de commun avec les conditions du corps vivant. Broussais eut une illumination : la pathologie lui apparut comme un cas particulier de la physiologie, c'est-à-dire un cas où il n'entrait que les propriétés mêmes de Torganisation, troublées, perverties par la cause morbifique. Les fièvres n'échappaient point à cette vue, et il n'y avait aucune raison pour qu'elles y échappassent; mais, k cette époque, les étvides pathologiques étaient trop peu avancées pour qu'on pût donner unç théorie positive de ce genre d'affections. Broussais en donna donc une théorie hypothétique; il affirma qu'elles n'étaient toutes que des formes variées de la seule et même gastro-entérite. Le fait était faux, le prin-» cipe était vrai; l'expérience consécutive détruisit le fait; mais, loin de détruire le principe, elle lui fournil la con-

sécration qui lui manquait, c'est-à-dire qu'elle le mit en rapport avec les notions expérimentales. Broussais avait proposé le problème ; le travail collectif de ses contemporains et de ses successeurs en trouva la solution. Il est beau de poser un problème que la suite de la science résout.

Ces deux exemples s'appliquent à Gall. Lui aussi a posé un grand problème, c'est-à-dire la question de savoir comment et jusqu'à quel point le cerveau et sa fonction générale se subdivisent en organes et en fonctions particulières. Malheureusement, il n'est pas possible d'ajouter, comme pour les tourbillons de Descartes et la gastro-entérite de Broussais, que les successeurs, écartant une fausse hypothèse, y ont substitué une explication positive.

Dans ce que je dis, je m'attaque non pas au principe de localisation, mais à une fausse localisation. Quant au principe en lui-même, j'y suis plutôt favorable que contraire, non-seulement parce que toutes les études physiologiques conduisent à spécialiser les tissus et les propriétés, les organes et les fonctions, mais aussi parce qu'il y a déjà pour le cerveau quelques indications précieuses. Ainsi il parait établi que les fonctions intellectuelles proprement dites résident dans la partie antérieure, frontale, du cerveau. On citera encore, comme étude bien conduite d'une localisation, les recherches qui tendent à mettre le siège de la faculté du langage dans la troisième circonvolution frontale ; non pas que la certitude soit encore pleinement acquise; mais là du moins tout est précis, la faculté que l'on considère, le lieu qu'on lui assigne et l'expérience pathologique qu'on emploie. D'un autre côté, il faut se rappeler que le cerveau a une grande part dans les mouvements volontaires et qu'il est loin d'être étranger à plusieurs des phénomènes chimico- vitaux qui se passent dans le corps ; ce qui complique la question, car, jusqu'à présent.

on n'a que des notions fort incertaines sur les fonctions de cet ordre qui appartiennent au cerveau, et sur les sièges qu'elles peuvent occuper. Il y a à démêler en lui les facultés intellectuelles et morales, et les actions qui se lient à la nutrition et à la musculation. La physiologie cérébrale en est encore à ses rudiments. Aujourd'hui donc la phrénologie apparaît comme une témérité qui ne pouvait pas avoir une bonne issue ; et il faut la distinguer du principe de localisation qui n'est point condamné et qui reste une hypothèse de bon aloi, ouverte à la vérification par Texpérience.

J'ai dit que la phrénologie avait succombé devant les épreuves auxquelles elle avait été soumise ; c'est la démonstration par excellence , la seule qui doive faire conviction. Pourtant il est un point de théorie qu'elle suscite et sur lequel il importe d'appeler l'attention, puisque le problème physiologique du cerveau est toujours pendant. Je veux parler de la notion des facultés cérébrales telles qu'elles sont dans Gall et ses disciples. On sait que c'est un certain choix parmi les qualités différentes que la sagesse vulgaire a notées chez les hommes. Je ne fais aucunement fi de cette sagesse ; mais on ne peut jamais y prendre que des suggestions et des termes à préciser et à rectifier. Or, il y a une discussion fondamentale qui n'a pas occupé Gall, et qui pourtant prime toutes les recherches de localisation. Les facultés admises par la phrénologie sont-elles, soit toutes, soit quelques-unes, des fonctions ou des modalités? Je m'explique. Si la faculté a pour siège une certaine portion encéphalique qui est son organe, c'est une fonction, comme la motilité est une fonction des racines antérieures des nerfs spinaux, et on peut espérer de déterminer cet organe encéphalique qui en est la condition anatomique. Mais si la faculté n'est qu'une manière d'être du cerveau, il est illusoire de chercher à la localiser. Il y a dans A. c. 35

les corps vivants beaucoup de ces manières d*étre, de ces îdlosjrncrasies qui ne supposent ni organes, ni fonctions spéciales, et qui, à un autre point de Tue, diflérencient tout autant les hommes que fout les diverses facultés mentales. Une bonne distinction entre les facultés et les qualités, entre les fonctions et les modalités manque à la physiologie cérébrale.

Après ce détour, qui n'a pas été inutile, je reviens au tableau cérébral de M. Comte. Dans le cas le plus favorable, et en supposant que les objections faites à la phrénologie ne fussent pas aussi décisives que véritablement elles le sont, toujours est-il que cette conception ne franchit pas le degré de confiance qui appartient à une hypothèse en voie ()e discussion. D'autre part, la modification introduite dans cette conception par M. Comte, comme elle n'a reçu aucune vérification, n'est, dans le cas le plus favorable aussi, qu'une hypothèse entée sur une hypothèse. On sait combien la probabilité décroît en passant du premier degré de l'hypothèse au second, de l'hypothèse première à l'hypothèse seconde. M. Comte prend des mains de Gall les organes et les facultés, comme si c'étaient des faits, et ce n'en sont pas; puis il les remanie sans qu'il y ait, dans l'état actuel, aucun moyen de savoir de quelle nature est le remède au doute qui les affecte. Au point de vue philosophique, ce serait déjà se compromettre beaucoup que de cheminer ainsi à l'aveugle dans le pays des conjectures; mais prendre une si fragile hypothèse pour une base solide, y mettre l'origine d'une carrière, nouvelle, en un mot faire de tout cela une application immédiate et inexorable aux plus importantes questions de l'organisation sociale, c'est montrer dans tout son jour que la méthode subjective doit être bannie des spéculations positives comme la plus dangereuse des ennemies.

Ayant t^carté l'hypothèse de Gall, parce qu'elle n'a pas

été vériOée, et l'hypothèse de Comte parce qu'elle repose sur une hypothèse non rérifîée, il faut abandonner toutes les constructions faites là-dessus à leur propre insolidité, et je me bornerais là s'il n'y avait un intérêt pénible mais réel à voir comment cette puissante intelligence se comporte au milieu des fantômes de la méthode subjective qui vont l'obséder jusqu'à la fin de sa vie.

« Le vrai principe logique de cette construction, dit-il, consiste, pour moi, dans son institution subjective. J'y subordonne systématiquement l'anatomie à la physiologie, en concevant toujours la détermination des organes cérébraux comme le complément et même le résultat de l'étude positive des fonctions mentales et morales {Politique posi* tive^i. I,p. 671). »

On ne peut rayer plus nettement d'un trait de plume la philosophie positive dans sa partie biologique. Des fonctions, mentales ou autres, qu'on détermine subjectivement et qu*on admet, sans vérifier anatomiquement si elles sont réelles 1 C'est aller à rencontre du principe le plus certain et le plus élevé de la biologie, à savoir qu'une fi)nclioD n'est connue que quand on a saisi le rapport qu'elle a avec l'organe. Concevoir subjectivement le jeu d'une fonction n'est rien, ou, si Ton veut, n'est qu'une indication de recherche, qu'une vue à vérifier ; ce caractère précaire n'est écarté que par la découverte du procédé effectif dans l'organe anatomique. Cela fait, la notion entre dans le classe des notions positives. Jusque-là elle n'est qu'une conception vaine dont il serait souverainement dangereux de rien arguer. Jadis on subordonnait l'anatomie à la physiologie ; c'était l'époque rudimentaire, celle où l'on imaginait le jeu des fonctions, faute de pouvoir le pénétrer ; aujourd'hui on ne subordonne pas la physiologie à l'anatomie, ce qui serait une fausse marche, mais on les com« bine, et c'est là, dans cette combinaison, que gtt la biologie

bk^ TROISIÈME PARTIE.

positive. On rentre en pleine métaphysique si Ton considère subjectivement la fonction indépendamment de l'anatomie, et en plein mécanisme si Ton ne considère que l'anatomie pour expliquer la fonction.

Le langage vulgaire des différentes nations fournit une somme considérable de dénominations pour des qualités, les unes bonnes, les autres mauvaises, qui appartiennent à l'être humain. C'est dans cette masse qu'il faut trier, essayant de déterminer celles qui sont primitives de celles qui sont dérivées, celles qui sont complexes de celles qui sont simples, celles qui sont positives de celles qui sont négatives. Ce tri, je l'ai déjà dit, n'est pas fait, et serait de grande utilité. Gall franchit l'obstacle, et, sans faire entrer dans ses déterminations la discussion préalable que je recommande, il chercha à les vérifier par certaines localisations cérébrales. C'était régulièrement, biologiquement procéder; et le problème était résolu si l'observation ultérieure avait ratifié les résultats annoncés.

Aussi Gall n'eùt-il pas accepté l'interprétation de son procédé donnée par M. Comte : « Ala vérité, Gall lui-même semble avoir découvert les sièges des facultés par la voie anatomique, quoiqu'il déclare l'y avoir employée d'une manière purement empirique. Mais je ne crains pas d'assurer qu'un tel récit constitue seulement un artifice didactique, pour mieux trancher les doutes immédiats. Sans examiner la validité ni même l'opportunité de ce motif secret, je n'hésite point à regarder l'étude directe des fonctions comme ayant autant dirigé, chez Gall, la détermination des sièges que le dénombrement des organes. D*après ces premières bases, ses disciples ont pu quelquefois procéder objectivement envers les nouvelles localisations qu'ils ont, bien ou mal, ajoutées. Mais cette marche était évidemment impossible au début, qui ne pouvait être que subjectif. Ainsi, en rectifiant souvent les opinions de Gall à ce

sujet, je ne ferai, au fond, que mieux appliquer le mode nécessaire qui dirigea ses méditations originales, quelles que fussent ensuite les formes préférées dans son exposi* tion didactique {PAitique positive^ 1. 1, p. 677). » Sans doute Gall commença par trier dans le langage vulgaire certaines facultés, mais il ne les crut réelles, c'est-à-dire simples et élémentaires, que quand il se flatta de les avoir localisées dans le cerveau. Jusque-là ce n'était rien. M. Comte nous devait donc, à l'exemple de Gall, la détermination expérimentale de ses dix-huit organes ; il ne tenta pas de la donner, et Teût-il tentée, il n'eût pas mieux réussi que Gall ; car il est aujourd'hui évident que le tout appartient à une hypothèse désormais sans vertu.

Prendre, pour base d'une théorie, des vues àpriori, qu'ensuite on ne vérifie pas à posteriori, est le procédé métaphysique. C'est celui qu'ici a suivi M. Comte, puisque la division en organes, qui devrait être la pierre de touche de la division en fonctions, reste une simple conclusion, au lieu d'être une vérification. Il est donc tombé dans le procédé dont c'est un des principaux mérites de la philosophie positive de nous avoir délivrés. Il étaitinévitable que, adoptant la méthode subjective, qui est celle des métaphysiciens, il aboutit finalement et fatalement à un résultat métaphysique.

Non-seulement la constitutioncérébrale telle que M. Comte l'a inscrite dans son livre est, en soi, une vue de l'esprit, mais encore elle est dictée par une autre vue de l'esprit sur la nature humaine ; il ne l'a ainsi faite que parce qu'il vou« lait ranger tout Tétre autour des facultés affectives. On pourrait croire, si on ne connaissait pas la filiation des idées de M. Comte, que la vue sur la nature humaine a été, au contraire, dictée par la vue sur la constitutioncérébrale; il n'en est rien ; c'est en 1845 que M. Comte conçut la nature humaine telle qu'il l'a exposée dans la Poiitigti^po^/iv^, et ce n'est qu'à la fin de 1846 qu'il conçut la constitution

cérébrale telle qu'il Ta exposée dans le même livre. 11 est donc vrai ({e dire que nous avons là, non des déterminations positives, mais des déterminations vraiment subj«îc* tivef et piétapbysiques. Suivant sa division fonctionnelle et organique du cerveau, les facultés et les organes affectifs dépassent de beaucoup en nombre, en volume, en intensité les faicultéf et les organes départis à l'intelligence. < Cette prépondérance du cœur, dit-il, est nettement représentée, dans ma classification cérébrale, par le nombre respectif des fonctions ou de leurs organes propres. En effet, le cœur y fournit treize éléments statiques ou dynamiques, etr l'esprit cinq seulement. On doit même reconnaître que les organes moraux sont, en général, plus volumineux que les organes intellectuels; ce qui achève de caractériser anatomiqqement l'énergie supérieure des attributs corre^ondants (Politique positive, 1. 1, p. 681). >

Ainsi , après avoir dit que c'est subjectivement qu'il a déterminé les fonctions cérébrales, il conclut de cette déterrpinatioq subjective, sans aucune vérification expérimentale, au volume hypothétiquement relatif d'organes hypothétiquement assignés; puis sur de pareilles bases physiologico-anatomiques il élève des constructions sociologiques. Passons toutefois. M. Comte, argumentant de la sorte, établit que l'intelligence, pour me servir de la forte expression du moyen âge, est serve de la partie affective qui l'en^ploie pour atteindre ses fins ; serve anatomiquement, à cause que les organes sont plus volumineux; serve fonctionnellement, à cause que les impulsions sont plus impérieuses.

Dans les assertions les plus compromettantes de M . Comte, à partir de 1845, il y a très-souvent deux parts, l'une saine qui vient de la philosophie positive, l'autre impropre qui vient de la niéthode subjective. Le mélange en fait le danger, et le triage en est d'autant plus nécessaire qu'il mon-

trera que ce qu'il y a de vrai dans l'assertion tourne contre rassertioo même» et que la directim ne peut appartenir aux fonctions affectives.

Il est certain, non point anatomiquement (l'anatooiie n'a jusqu'à présent rien à dire là^essus), mais physiologiquement, tant parTobservation de Tindividu humain à ses différents ^es que parcelle des animaux ; il l'est par la sa* gesse vulgaire; il l'est sociologiquement par le rôle si petit que joue au début de l'histoire l'intelligence pure ; il est» dis-je, certain par tout ce concours de preuves que les fonctions affectives ont plus d'énergie que les fonctions intellectives, c'est-à-dirç qu'elles imposent leur exercice avec plus de continuité et de véhémence. Les passions sont, de tout temps, renommées pour la difficulté qu'on éprouve à les dirigerou aies réprimer. Maintenant, décomposonscegroupe des fonctions affectives : il est formé, comme dit M. Gomie lui-même, de deux sous-groupes, l'un des instincts altruistes, l'autre des instincts égoïstes. Or, d'un commun accord, il est reconnu que, tandis que les besoins moraux sont plus puissants que les besoins intellectuels, les besoins égoïstes (nutrition et propagation de l'espèce) sont plus puissants que les besoins moraux. En cet état, il est inévitable que, si le groupe des facultés affectives devient le régulateur et le centre de l'activité humaine, ce seront, habituellement et dans la règle, les instincts égoïstes qui prévaudront. Il faut donc pour qu'ils ne prévalent pas, qu'il intervienne quelque chose qui ne soit pas subordonné à la partie affective et qui, loin d'en être gouverné, puisse la gouverner. Cela n'est pas autre chose que l'intelligence ou la raison, comme l'on voudra la nommer.

Ainsi, il est funeste à la théorie de la nature humaine de vouloir la subordonner au seul groupe affectif. J'ajouterai qu'il l'est en général de la subordonner à l'un quelconque des éléments qui la composent. La subordonner à lajpartje

aflective, ce serait avoir de la chaleur sans lumière; la su* bordonner à la partie intellectuelle, ce serait avoir de la lumière sans chaleur. La seule et vraie unité réside dans l'ensemble des facultés considérées hiérarchiquement, ensemble dans lequel la raison a pour fonction d'apporter l'élément impersonnel et par conséquent décisif de la con«viction individuelle et de l'amélioration collective.

On peut ainsi résumer cette discussion : La conception de Gally qui fut une hypothèse sérieusement scientifique, n'a pas été vérifiée par l'expérience; la voie des localisations dans le cerveau en est à ses rudiments ; et c'est l'avenir qui montrera ce qui se trouvera ou ne se tro.uvera pas. Hais, si, provisoirement, ce genre de rapport entre Torgane et la fonction demeure interdit, il en est un qui est toujours ouvert : c'est celui de la comparaison des cerveaux suivant les espèces et suivant les âges ; là on aperçoit des déterminations positives de rapports entre les fonctions cérébrales et l'organe qui en est l'instrument ; les fonctions se multipliant et s'élevant à mesure que l'organe se perfectionne. La sociologie peut tourner ses regards de ce côté, qui n'est entaché d'aucun des défauts de l'hypothèse phrénologique.

Dans tous les cas, on reconnaîtra, et c'est un service à joindre à tous ceux que M. Comte a rendus à la philosophie, que, le premier, il a fait comprendre l'union doctrinale de la biologie avec la sociologie et l'importance préliminaire de certaines questions biologiques dans les discussions sociologiques.

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