CHAPITRE IV
Examen de Topinion que l'esprit doit être subordonné au cœur.
Je continue d'employer la méthode positive à l'examen de quelque proposition considérable de la Politique positive. Dans le titre de ce chapitre, je me sers de la phraséologie de M. Comte; elle peut paraître obscure; je l'expliquerai bientôt. Quant à la proposition qu'elle contient, je la rectifierai ; car, sous cette forme, elle n'est pas susceptible d'une vraie solution.
Au fond, c'est la question biologique examinée dans le chapitre précédent et revenant à titre de question sociologique ; bien plus, c'est la question de la méthode subjective reparaissant dans l'ordre moral ; en un mot, c'est, après avoir subordonné les déductions philosophiques à l'imagination logique, subordonner les déductions morales à l'imagination sentimentale. Ni l'un ni l'autre procédé n'ont place dans la méthode positive.
Le principe biologique sur lequel M. Comte s'est fondé ne pouvant subsister, il semble dès lors que le principe sociologique qu'il y a conjoint doit être entraîné dans la chute. Gela est vrai, sans doute ; mais, comme l'ordre de phénomènes que nous examinons est trop complexe pour que l'on puisse conclure en sécurité de la biologie à la sociologie, sans vérification à posteriorij il convient de considérer le nouveau principe sociologique émis par M. Comte,
indépendamment de toute notion cérébrale, et à la lumière de l'expérience sociologique, c'est-à-dire dans le cours de l'histoire.
Avant tout, posons la question comme M. Comte l'a posée. Voici donc ses expressions : « La longue insurrection moderne de l'esprit coQtre le eqour » (Politique positive^ 1. 1, p. 405); « L'affection, seule soiirce normale de l'activité humaine » {Ibid.^ p. 402); « Le sentiment doit toiyours dominer l'intelligence » (Ibid,, p. 436).
Les passages abondent où M. Comte établit cette doctrine. De même que, dans le moyen Âge, la philosophie était serve de la théologie, de même aujourd'hui M. Comte veut que Tesprit soit sarf du cœur. Si M. Comte veut dire par là que l'esprit doit toujours concourir au bon et au bien, il ne fait qu'énoncer une vérité que tous les moralistes soutiennent et que nul ne contredit. S'il veut dire que toute direction doit émaner du cœur, il aveugle, qu'on me passe l'expnBssion, le cœur et livre la morale à toutes les aberrations. S'il veut dire, enfin, que l'intelligence ne doit plus travailler pour elle-même ni poursuivre la vérité pure et la théorie abstraite, il mutile l'humanité etU prive de son plus puissant instrument de perfectionnement. Il faut donc se dégager des ténèbres de pareilles proposKions.
Peut-être espérera- t-on plus de lumières de cette expression : rinsurrection moderne de V esprit contre le ccsur. Cela paraît signifier que l'esprit, qui, durant tout le moyen âge, était assujetti au cœur, s'est, depuis la fin de cette période, insurgé contre lui. Mais, vraiment, est-ce au cœur que l'esprit était assujetti ? Oui, pendant les siècles du moyen ftge, l'esprit eut une maîtresse impérieuse qui le tint sous sa domination; mais ce fut la foi. Oui, il s'est insurgé, mais c'est contre la foi; et cette insurrection, M. Comte ne peut la condamner, puisque, sans elle, il n'y aurait point eu de philosophie positive. Il faut confondre la foi et le cœur,
pour parler d'une insurrection qui n'a jamais existé. Loin de là ; après le moyen âge, comme pendant cette époque et auparavant, Tesprit a été le ferme appui du cœur et son véritable guide. Ni la famille, ni les liens du sang, ni le rôle et la dignité des femmes, ni le soud de la patrie, ni la charité envers les hommes, ni l'amour de l'humanité, rien n'a dépéri ; que dis-je 1 et ne viens-je pas de nommer des vertus inconnues au moyen Age?
J'anticipe, en parlant ainsi, sur l'examen historique; faisons-le donc, cet examen, et voyons si, depuis la fin du moyen Age, jusqu'à nos jours, il y a rien qui autorise le nouveau principe sociologique de M. Comte.
S*il est vrai qu'à partir 4e cette époque il se soit fait un aussi grand déplacement dans l'Ame humaine, que le cœur ait perdu l'empire qu'il exerçait légitimement, et que l'esprit, usurpateur orgueilleux et malfaisant, ait pris un sceptre qui ne lui appartenait pas, une telle révolution a dû se manifester par Tempirement des conditions morales de la société. Les temps de l'ère moderne comparés aux temps du moyen Age doivent apparaître comme ayant plus de vices et moins de qualités ; une perversion graduelle, à mesure qu'on s'éloignera davantage de l'époque organique et qu'on s'avancera dans l'époque critique, pourra être signalée. En est-il ainsi? ce serait vraiment perdre son temps que de rappeler par le menu les supériorités de tout genre que cet Age critique a sur cet Age organique et les bienfaits qui en ont accompagné le développement. Tout peut d'ailleurs se résumer bien brièvement : d'une part plus de douceur, et d'autre part plus d'équité prévaut dans la société. Ces deux mots sont bien grands; car qu'y a-t-il de meilleur que la douceur, de plus souverain que l'équité?
Au reste, je me résigne d'autant plus facilement à me priver de tout détail, qu'ici ma réponse ne serait pas, au
fond, différente de celle que j'ai faite ci-dessus, p. 217, k M. Guizot accusant Timinoralité de nos doctrines. C'est historiquement que j'ai montré que la diminution et l'extinction graduelle des conceptions théologiques concouraient non avec la perversion mais avec Tamélioration de l'humanité. C'est historiquement aussi que je combats la prétendue insurrection de l'esprit contre le cœur depuis la fin du moyen Age. On ne s'étonnera pas que M. Comte, sorti de la méthode positive pour entrer dans la méthode subjective, et M. Guizot, demeuré dans la théologie et la métaphysique, se rencontrent sur un terrain où les mêmes ai^uments valent contre l'un et contre l'autre.
Puisque l'insurrection de l'esprit contre le cœur n'est pas une perversion sociale, qu'est-ce donc? Cette expression signifie-t-elle que l'esprit, c'est-à-dire les facultés purement intellectuelles, subordonnées jusque-là au cœur, c'est-à-dire aux facultés purement affectives, ont échappé à cette subordination, et prennent, dans le gouvernement de l'Ame individuelle et de l'âme collective, une part qu'elles n'avaient pas et qu'elles ne devraient pas avoir? Cette indue prépondérance, ainsi supposée, représente, sous forme psychologique, ce que je viens d'examiner sous forme sociologique. Il ne peut y avoir de discordance entre les deux forces, puisque le phénomène sociologique est l'effet du phénomène psychologique. Mais il importe de montrer par un mode concret de preuve, qu'en effet aucune discordance n'existe et que la proposition n'est pas plus vraie psychologiquement qu'elle ne l'est historiquement.
Le rapport entre les facultés intellectuelles et les facultés affectives a une triple manifestation : la première, dans réchelle zoologique; la seconde, dans l'évolution des âges; la troisième, dans l'évolution des sociétés humaines. On sait que les facultés affectives se décomposent en deux groupes distincts, l'un formé de celles qui sont relatives à la nutri-
tion de l'individu et à la perpétuation de l'espèce; l'autre^ formé de celles qui lui fournissent, dans le milieu de la famille et de la société, les impulsions bienveillantes et malveillantes. Dans les animaux qui occupent le haut de la série (il n'est pas nécessaire, pour mon objet actuel, de m'occuper des autres), l'esprit, c'est-à-dire les facultés intellectuelles qu'aujourd'hui aucun biologiste ne leur dénie, est essentiellement au service des besoins de nutrition et de reproduction; l'office qu'il a en outre est très-petit. Très-petit encore est son office dans la première enfance de l'individu humain, et très-petit dans la première «enfance des associations humaines. Alors l'esprit est absolument serf des besoins impérieux, et tout ce qu'il a de capacité est employé à y satisfaire; il n'a, en ces temps, ni loisir ni puissance pour vaquer à autre chose. C'est là un premier* terme dans l'échelle des êtres, dans l'échelle du développement individuel, et dans l'échelle du développement social. Puis vient un second terme très-rudimentaire dans les animaux, où il ne se manifeste que par l'attachement aux petits; par les habitudes sociables de certaines espèces, parla domestication de certaines autres; très-:reconnaissable dans le passage de l'enfance à la jeunesse, chez l'homme, mais surtout pleinement apparent par le progirès des civilisations ; alors l'esprit, au lieu d'être serf des instincts purement animaux, le devient des facultés morales. La grande création qui résulte de cette forme de concours entre l'esprit et le cœur est celle des religions. Enfin arrive une troisième période ; à la faveur des services qu'il a rendus au double groupe des facultés affectives, l'esprit • s'est exercé, s'est fortifié, et il a commencé peu à peu l'édifice des sciences. Quand cet édifice fut assez avancé, il se trouva deux choses fort importantes : d'abord qu'un vaste système de connaissances s'était formé, qui pouvait grandement servir les deux groupes de facultés affectives, mais
qui eii était tout à fait indépendant; en second lieu que, si les fortes impulsions des fiicultés affectives avaient d'à* bord prédominé, il y avait pourtant d'autres facultés qui existaient par elles-mêmes, et dont Texercice était aussi un. besoin, moindre, mais réel, et si réel qu'à la longue l'homme^ pour les satisfaire, avait tint par se livrer aux labeurs les plus ardus, aux applications les plus soutenues, aux contemplations les plus' élevées. Dès lors l'esprit, dégagé de ce servage nécessaire par lequel, comme Jacob^ il racheta sa liberté, vint prendre place dans Tunité humaine à côté du double groupe des facultés affectives, comme un conseiller et comme une autorité.
Cette émancipation, qui n'a rien de particulier au moyen ftge, fut progressive, nécessaire, salutaire. On ne peut la nommer une insurrection, p^iisque ce n'est, sous une autre forme, que Texpression du développement que le Système de philosophie positive a si solidement établi, et une vérité que M. Comte a rendue avec une si heureuse brièveté dans ce passage : < Le type fondamental de l'évolution humaine, aussi bien individuelle que collective, est scientifiquement représenté comme consistant toujours dans l'ascendant croissant de notre humanité sur notre animalité, d'après la double suprématie de Tintelligence sur les penchants et de l'instinct sympathique sur l'instinct personnel {Système de philosophie positive, t. VI, p. 837). »
L'insurrection de l'esprit contre le cœur étant une proposition qui ne se soutient ni historiquement ni psychologiquement, dira-t-on qu'elle se soutient religieusement, et que ces termes signifient pour M. Comte ceci : que, la religion positive, celle de l'humanité par exemple dans le cas . actuel, étant une fois établie par l'élaboration de l'esprit, Tesprit alors se soumet à son œuvre et s'en fait le serviteur (Le principe de rhumanité que ma politique tira de ma philosophie^ Synthèse subjective, p. 2)? M. Comte nomme
foi démontrée, par opposition à foi révélée, la religion qui natt des notions positives sur Tunivers et stir l'homme dans I l'universl; il nommé insurrection de l'esprit contre le cœur
I le travail critique qui, ébranlant la foi révélée, a permis
L Tapparition de la foi démontrée. Maintenant il demande
que cette insurrection cesse, et que l'esprit se comporte à I l'égard de celle-ci comme il se comportait à l'égard de
celle-là, lorsque la théologie subordonnait la raison à la foi. I Qu'est-ce à dire, et quelle confusion de termes et d'idées ?
, Gomment ! l'esprit serait jamais en insurrection contre la
foi démontrée, pour me servir de l'expression de M. Comte, quand c'est Tesprit qui l'a démontrée, et qui l'impose au cœur, pour me servir du môme langage; le cœur qui, sans l'esprit, serait encore tout entier livré aux penchants théologiques ! Ce qui frappe aujourd'hui les yeux, ce n'esl pas une prétendue Insurrection de l'esprit contre le cœur, c'est une lutte entré les lumières de la raison positive et les penchants du cœur, qui, chez beaucoup, restent théologiques; autre point de vue qui lait sentir que l'unité humaine est dans la concorde de ses éléments fondamentaux, et non dans la subordination, fausse historiquement et psychologiquement, de l'un à l'autre.
En prétendant unir les principes du régime positif avec les conséquences du régime théologique, on tombe ilans des contradictions implicites. Subordonner Tesprit à la foi révélée est une notion parfaitement claire; car la révélation émane de la divinité; et, quelque inconcevables que soient les mystères qu'elle ordonne de croire, il n'importe, une autorité devant laquelle l'homme n'est rien a parlé, et il doit se soumettre. Mais, dsins le régime positif, que peut signifier la subordination de l'esprit à la foi démontrée, . puisque cette foi démontrée n'est pas autre qu'une œuvre de l'esprit lui-même et le résultat d'une longue enquête qui a mis en lunlière les lois ifnmanentes du monde?
C'est dire le même par le même que de <iire que Tesprit se subordonne à une foi qu'il a faite, et énoncer une impossibilité que d'énoncer qu'il s'insurge contre cette foi?
Puisque, en essayant d'interpréter l'insurrection de l'esprit contre le cœur depuis le moyen â^e, on se heurte contre des contradictions, il faut que cette proposition recèle quelque confusion qui empêche d'y voir clair. Une confusion y est en effet. Le mot cœur est pris en deux seDsnoû distingués : l'un, qui est celui que nous connaissons tous; l'autre est le sens que les mystiques donnaient à leur sentiment intime. Dans le premier sens, le cœur n'a de conflit ni historique, ni psychologique avec l'esprit, et tous deux se coordonnent pour former l'évolution progressive. Dans le second, le cœur devient, par la transformation mystique, un centre enflammé dont l'ardeur est supérieure à tovte clairvoyance; mais alors l'histoire et la psychologie, sans ignorer la mysticité, viennent déclarer quMl n'y a jamais eu, qu'il ne peut jamais y avoir rien de pareil à ce règne du cœur.
A vrai dire, nous assistons à une lutte de l'esprit; mais elle, n'est pas contre le cœur : elle est contre l'esprit laimême, et c'est, si je puis ainsi parler, une guerre civile. L'insurrection à laquelle l'esprit moderne est en proie est la lutte contre l'ascendant des idées générales et d'une philosophie qui soit la régulatrice des idées et des sciences particulières. 11 se parque obstinément dans les compartiments des connaissances spéciales, et Ton doit voir en cet état sa maladie la plus manifeste et la plus grave. li s'agit de la fin du règne des spécialités et de l'avènement du règne de la généralité. C'est la dernière bataille entre ia science positive mais fragmentaire et la philosophie coordinatrice mais positive. Cette dernière bataille a été livr^^, héroïquement par M. Comte et gagnée par lui ; seulement, les vaincus disputent encore le terrain. «
Maintenant la discussion est assez avancée pour qu'on laisse les termes d'esprit et de cceur^ dont chacun, de son côté, apporte quelque chose d'ambigu et de complexe. Prenons la division plus précise des facultés en intellectuelles et en affectives, ou même usons du langage vulgaire qui est très-su fllsant, et disons la raison et la passion. C'est la raison qui reconnaît que les facultés altruistes doivent être particulièrement appuyées, et qui, leur prêtant un constant et fidèle secours, leur donne une consistance qu*elles n'auraient pas autrement; c'est elle qui introduit dans les rapports sociaux une part de plus en plus grande d'équité; c'est elle enfin qui agit par la morale individuelle sur la morale sociale et, réciproquement, par la morale sociale 1 q sur la morale individuelle.
Tti II est manifeste que la partie morale de l'homme ne peut
[:: prendre toute sa grandeur, toute sa chaleur, toute son efli-
:• cacité, que sous une discipline qui lui enseigne ce qui
j;.' doit être contenu et ce qui doit être soutenu, et qui lui
montre la justice et la bonté comme sœurs de l'immortelle vérité.
n: Ce qui fait le caractère des facultés intellectuelles à l'é-
c gard des facultés affectives, de la raison à l'égard des pas-
sions, de Vesprit à l'égard du cceur, c'est l'impersonnalité qui appartient aux facultés intellectuelles, à la raison, à l'esprit. La vérité qu'elles poursuivent est indépendante ; elle a beau choquer les préjugés traditionnels, elle a beau soulever les facultés affectives, elle n'en finit pas moins par être hautement proclamée. La raison n'a pas d'autre force que l'évidence ; il est arrivé plus d'une fois qu'elle a frémi elle-même des nouveautés redoutables qu elle amenait à la lumière et qui ébranlaient des opinions aussi chères qu'accréditées. Mais, obligée par sa propre nature de confesser ce qui est, elle a rempli son devoir et poursuivi sa mission. L'impersonnalité seule était capa- A. c. 36
562 TpOTSIÈME PARTIE.
ble d'obtenir de la personnalité les concessions successives qju\ constituent le développement de la niorale. C'est ainsi que s'est élevée la grande théorie de la justice qui est l'intermédiaire entre la raison et les passions.
Ces dernières considérations ne doivent pas faire perdre de vife que l'insurrection de Tesprit contre le cœur, à partir di| moyen âge, est contredije par l'histoire. Les preuves expérimentales sont toujours celles auxquelles je pi'adresse essentiellefoent; les autres arguments yiepnent seulement s'y grouper. Sur la fin, M. Comte s'était laissé subjuguer par le moyen âge ; auparavant il en avait été le juste appréciateur. Tout en combattant l'excès où présentement il )ombe, je l'admire et je le suis, quand, foulanf au^ pieds les préjugés du dix-huitième siècle, il démontre victorieusement le caractère qui fait de cette grande époque Tintermédiaire entre la sociabilité antique et la sociabilité nioderne.